[Japan Expo 2026] Konata : être mangaka, de l’Espagne au Japon
À Japan Expo, l’éditeur Kana présentait de nombreux auteurs. D’ailleurs, vous retrouverez prochainement nos entretiens avec des jeunes talents publiés dans le magazine Manga Issho. Aujourd’hui, nous allons vous parler de Konata, la mangaka espagnole éditée au Japon avec la série Meaheim. En France, on peut d’ores et déjà la découvrir avec Kohva dont le tome 1 est disponible depuis le 26 juin et le préquel dans le numéro 4 de Manga Issho. Retour sur son parcours et son expérience de mangaka au Japon et en Espagne.

Une grande lectrice de shônen depuis son enfance
Journal du Japon : Bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, devenir mangaka était-il un rêve d’enfance ? Comment êtes-vous devenue mangaka et comment avez-vous appris le dessin et l’écriture ?
Konata : Ma première expérience avec le manga remonte à quand j’étais petite. J’avais environ 10 ans, je marchais dans un centre commercial et je suis tombée sur un tome de Naruto. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que des personnes vivent du manga en dessinant et en racontant des histoires. Comme quasiment la majorité des auteurs de manga, j’ai toujours dessiné et lu.

Quand j’ai découvert que le métier de mangaka existait avec Naruto, cette idée m’a obsédée et j’ai tout misé dessus. À côté de mes études, je prenais des cours de dessin. Ensuite, j’ai suivi une formation pour apprendre le dessin de type manga. Et cela m’a finalement suivi dans mes projets… Jusqu’à être éditée chez Planeta Manga.
En plus de Naruto, est-ce qu’il y aurait d’autres mangas qui vous ont influencée ou que vous avez beaucoup aimés ?
J’ai commencé la lecture de mangas très jeune avec Naruto et en vieillissant, mes goûts ont beaucoup changé. Actuellement, je suis plus Fullmetal Alchemist, L’Atelier des sorciers, Blue Exorcist… il y en a beaucoup. J’aime tout particulièrement les œuvres de Yusuke Murata, Boichi, Naoki Urasawa. En effet, j’aime beaucoup le style dynamique et détaillé. Par exemple, j’adore le dessin de Kôhei Horikoshi dans My Hero Academia.



Et si vous pouviez discuter une heure avec un mangaka, vivant ou disparu, lequel choisiriez-vous ?
Personnellement, j’aimerais beaucoup parler avec Naoki Urasawa pour comprendre d’où viennent ses idées et comment il arrive à les mettre en place. Sa manière de captiver vraiment le lecteur m’intéresse particulièrement.
Au niveau professionnel, en mettant de côté l’aspect émotionnel, ce serait plutôt Kôhei Horikoshi pour le dynamisme dans My Hero Academia et la manière dont il arrive à mener l’histoire… et surtout son graphisme qui m’intéresse énormément.
Vous avez des goûts assez portés sur les shônen. Lisez-vous aussi des shôjo ?
Quand j’étais plus jeune, je lisais beaucoup de shônen mais j’aime beaucoup les seinen depuis. Pour moi, les « shôjo classiques » sont un peu trop pastels, un peu trop lisses. Dans les shôjo, je préfère les comédies romantiques comme Blue Flag [NDLR : il s’agit au Japon d’un shônen] que j’ai beaucoup aimé.

Au niveau professionnel, j’aime dessiner du shônen mais j’aime lire tout type de mangas. Et puis, quand j’ai commencé le dessin, c’était vraiment « les filles dessinent des filles et les garçons des garçons ». Je n’ai jamais vraiment réussi à dessiner des filles et je préfère donc dessiner les garçons. C’est aussi peut-être pour cette raison que je suis un peu plus axée shônen professionnellement même si j’aime lire de tout.
Kohva : une première étape en France avec Manga Issho
Dans le numéro 4 de Manga Issho, Kohva a été mis à l’honneur sur la couverture et est la première histoire du volume. Si en Espagne, déjà 3 tomes sur les 5 prévus sont sortis, en France, ce préquel a permis de découvrir la série. Quelle a été votre réaction quand votre éditeur, Planeta Manga, vous a parlé du projet Manga Issho ? Aviez-vous en tête cette histoire pour un bonus en fin de tome ou bien le magazine était le format idéal pour ce préquel ?
Quand mon éditeur m’a proposé de faire le spin-off, j’étais hyper contente et surtout, vu que je savais que Kohva allait être publié en France, je me suis dit que c’était une occasion parfaite pour introduire l’univers aux lecteurs. Pour cette histoire sous le format d’un préquel, j’ai repris un des personnages de la trame principale que j’ai pu ainsi approfondir.
Je voulais surtout que le lecteur se dise « Oh là là, j’adore l’univers ! » pour finalement bifurquer vers le manga. J’ai donc bien pensé les choses pour que le spin-off et le manga principal se connectent bien entre eux.


En juin, Kana a sorti le premier tome de Kohva pour la France. À la fin du volume, vous expliquez que « la série est née d’un projet de classe » (en école d’art). Pouvez-vous nous en dire plus ? Pourquoi avoir choisi la mythologie polaire ?
J’aime beaucoup Frère des ours des studios Disney. En fait, quand j’ai regardé le film, je me suis dit que le sujet de l’animisme et des animaux totem n’était pas beaucoup traité. Plutôt que de dessiner des super-héros que je trouve redondant, j’ai donc préféré opter pour cette mythologie qui m’intéresse énormément et qui colle parfaitement avec le type d’histoires que j’aime raconter.
Être mangaka au Japon
Vous réalisez les dessins de Meaheim. Comment avez-vous été choisie et repérée par Kôdansha : à la Manga Barcelona, sur les réseaux sociaux, via un concours de manga ?
En fait, j’ai eu beaucoup de chance car j’ai fait la connaissance d’un auteur de comics très connu qui s’appelle Juan Albarran. En fait, pendant la pandémie de Covid-19, il n’avait plus de travail et donc, il s’est dit qu’il allait partir au Japon et tester un peu le monde du manga en tant qu’assistant. Et il a réussi : il a même eu une série qui fonctionnait très bien en collaboration avec un autre auteur japonais [NDLR : il s’agit de Matagi Gunner (11 tomes) avec Shoji Fujimoto édité par Kôdansha]. Nous nous sommes connus en convention, après son retour en Espagne, et lui-même m’a présenté à son éditrice qui est espagnole. Et c’est grâce à cette « recommandation » mais aussi grâce à mon travail que j’ai réussi un peu à dépasser les barrières classiques du one-shot ou des concours, et que j’ai pu avancer… « en mode facile ».

Par rapport à votre expérience en Espagne et au Japon, est-ce que votre regard sur le métier de mangaka a changé depuis vos débuts ?
Oui, cela a complètement changé. Comme tous les jeunes, j’idéalisais beaucoup le métier. Puis, je me suis rendu compte très rapidement qu’être mangaka est un sacrifice absolu. Et maintenant, je comprends mieux les retards de chapitres. Des lecteurs pensent que c’est assez simple et se plaignent mais ces personnes oublient que les auteurs de mangas donnent vraiment leur vie pour leur art. C’est un métier assez dur en effet.
Je n’ai pas une façon de penser japonaise et pour moi, ma vie sociale est aussi très importante. Il est vrai donc que cela commence un peu à peser… mais j’ai tellement travaillé pour arriver là où je suis ! Néanmoins j’espère réussir à trouver l’équilibre entre mon travail et ma vie personnelle. En fait, je n’ai vraiment pas envie de me perdre dans ce travail, comme certains auteurs japonais. Je ne veux pas mourir jeune et chauve. (Rires)
Les retours éditoriaux au Japon sont-ils différents de ceux de Planeta Manga en Espagne ?
Du côté espagnol, ils aimaient beaucoup mon travail et ont vraiment vu le potentiel : il s’agissait donc plus d’appui et de soutien. Les Japonais, eux, étaient très surpris : ils trouvaient que mon style faisait très japonais. Ils étaient surpris par mon assimilation des codes du manga japonais. Mais, malgré ça, j’ai aussi dû m’adapter au marché japonais. Cela dit les éditeurs japonais essaient maintenant de pousser les étrangers sur le marché du manga à cause en partie du problème de natalité au Japon, et pour renouveler les auteurs.
Ce style japonais s’explique par le fait que vous avez lu du manga depuis toute petite, non ?
C’est vraiment parce que je n’ai lu que du manga. J’ai 26 ans et je fais partie de la génération qui a grandi avec le manga uniquement.

Au Japon, les mangakas sont aidés par plusieurs assistants pour livrer chaque semaine un chapitre. En France et en Europe, rares sont les mangakas à travailler en équipe. Pour Meaheim, travaillez-vous plutôt à l’européenne (sans assistant) ou bien à la japonaise (avec des assistants) ?
Alors, j’ai un assistant qui ne m’aide vraiment que quelques heures. Il fait principalement les fonds parce qu’en fait, je suis payée en yen et la conversion en euro fait très mal [NDLR : confère l’article de Courrier International « Les médias japonais mettent en garde contre la chute historique du yen »]. En plus de ça, la fiscalité en Espagne est assez élevée, comme en France d’ailleurs. Finalement, il ne me reste que la moitié de ce que je devrais gagner : je n’ai donc pas les moyens financiers d’avoir plusieurs assistants pour m’aider.
Pour les mangas édités en Espagne, je suis vraiment toute seule. Je suis consciente que le marché du manga espagnol est encore en train de se développer. En effet, je ne gagne pas des mille et des cents. Je fais donc comme je peux et c’est pour cette raison que la parution met un peu de temps, car je travaille sur Kohva et Meaheim en même temps. En plus de ça, je gère une boutique en ligne et des stands.
Des journées de travail très intenses…
Oui, je n’ai pas de vacances.
Dernière question : en tant que femme et mangaka étrangère, ressentez-vous une pression supplémentaire pour prouver votre légitimité ?
Pour le coup, je ne ressens pas du tout de pression. Justement, chez Kôdansha, c’est quand même un peu plus libre que, par exemple, les éditeurs traditionnels comme la Shûeisha. Kôdansha a des autrices comme Kei Urana et Kamome Shirahama. J’ai d’ailleurs pu rencontrer cette dernière : une femme très libre qui arrive à lier le manga et sa vie sans pression.
De plus, mon éditrice est une femme qui parle plusieurs langues, qui m’accompagne beaucoup et qui est très cool. Pour l’instant, je ne ressens donc pas ce type de pression. Je vis une excellente expérience avec Kôdansha.
Remerciements à Konata pour son temps et ses réponses ainsi qu’à l’interprète. Remerciements à Stéphanie Nunez de Kana pour l’organisation de cet entretien.

