Des fleurs pour Tokyo : une métropole miroir des blessures familiales

Aperçu en avant-première mondiale sous son titre international Brand New Landscape lors de la 58e édition de la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes, le film Des fleurs pour Tokyo (Miharashi Sedai en version originale) de Yuiga Danzuka s’apprête enfin à débarquer dans les salles de cinéma françaises dès ce 5 août. Porté par une distribution magistrale, Kenichi Endo, Kodai Kurosaki, Mai Kiryu et Igawa Haruka, le film réunit des figures incontournables de la scène artistique japonaise, dont certaines ont déjà fait leurs preuves et d’autres sont à découvrir. Une œuvre qui a su intriguer dès les premières secondes le public international. Un drame familial qui vient explorer les liens d’âmes entre un frère, une sœur et leur père.

Affiche du film des fleurs pour Tokyo
Affiche du film Des fleurs pour Tokyo ©nourfilms dossier de presse

Yuiga Danzuka, l’émergence d’un auteur d’exception

Le premier long-métrage de Yuiga Danzuka n’est pas passé inaperçu auprès du public international lors de sa diffusion à la 58e édition de la Quinzaine des Cinéastes du Festival de Cannes : une sélection de courts-métrages et de longs-métrages d’auteurs émergents s’effectuant en parallèle du Festival de Cannes. Fondée en 1969 par la Société des Réalisatrices et des Réalisateurs de Films (SRF), la Quinzaine souhaite effectuer une rupture avec l’institution officielle qu’est le Festival de Cannes, et instaurer un événement non compétitif mettant à l’honneur la liberté de création et d’acteurs émergents du cinéma mondial. Malgré l’absence de prix, cette sélection n’est pas à mettre de côté : au fil des éditions, elle a su mettre en lumière de nombreux cinéastes comme Martin Scorsese, Sofia Coppola, Kiyoshi Kurosawa ou encore Yuiga Danzuka avec son film Des fleurs pour Tokyo.

En obtenant une sélection au sein de la Quinzaine des Cinéastes, le réalisateur et scénariste s’est vu propulsé sur le devant de la scène. Sa première réalisation à la fois intimiste et universelle s’inscrit parfaitement dans la lignée des drames familiaux japonais évoquant la pudeur tels que l’on connaît dans les œuvres d’Yasujirô Ozu, tout en y insufflant une touche de modernité à travers les thématiques contemporaines abordées en plein cœur d’une capitale en pleine transformation.

Le parcours de Yuiga Danzuka n’est pas anodin, et témoigne de son attachement à l’environnement et aux transformations architecturales. Initialement, il s’est orienté vers des études scientifiques au sein du département des études environnementales et de l’information de l’université de Keio, mais finit par se tourner vers un autre parcours, un qui lui tient plus à cœur : celui d’intégrer la Film School of Tokyo (École de Cinéma de Tokyo) où il affine son regard en travaillant pour des figures de renoms comme le scénariste Takashi Ujita, connu pour Furîjia, ou le cinéaste Kunitoshi Manda, connu pour Seppun. C’est durant ses études universitaires qu’il réalise ses premiers courts-métrages, After the Night on the Bridge, Far, Far Away (2022). La première réalisation de Yuiga Danzuka montre l’impact de ses grandes figures sur son travail, et impressionne par la grande maturité stylistique dont il fait preuve.

Des fleurs pour Tokyo : un portrait intime d’une famille japonaise brisée

Au beau milieu du bourdonnement incessant du quartier de Shibuya, en perpétuelle mutation architecturale, se déroule le quotidien ordinaire d’un jeune homme, Ren Takano, et de sa grande sœur Emi Takano. D’un naturel réservé, le jeune homme gagne sa vie en livrant des orchidées à travers la capitale japonaise à bord d’un camion de fonction. De son côté, Emi prépare son avenir et s’apprête à se marier et à emménager avec son futur époux. Lors d’une livraison classique effectuée au sein d’un cabinet d’architectes, leurs destins basculeront. Il tombera nez à nez avec un fantôme du passé : son propre père, Hajime, qu’il n’a pas revu depuis dix ans. Un face à face silencieux qui les renverra instantanément dans les souvenirs d’un drame familial survenu il y a maintenant plus d’une dizaine d’années.

Des fleurs pour Tokyo
Des fleurs pour Tokyo ©nourfilms dossier de presse

Architecte paysagiste de renom, Hajime Takano a consacré une bonne partie de sa carrière à imaginer, dessiner et concevoir des foyers, à structurer et à aménager des espaces de vie urbains pour la collectivité, tout en étant lui-même incapable d’en offrir un viable et chaleureux pour sa famille. Son départ soudain, il y a dix ans, a laissé une cicatrice ouverte dans leur relation et ne s’est jamais refermée.

L’un des objectifs de Yuiga Danzuka, pour son film, est de montrer différents points de vue, sans jamais y dresser le portrait d’un « méchant ». Il dresse ainsi quatre portraits d’une famille brisée par le passé.

  • Le fils Ren Takano, joué par Kodai Kurosaki, un acteur montant de la scène japonaise mais encore méconnu du grand public francophone. Il a joué dans des rôles au sein de productions comme Sayonara Hoyaman ou Human Specimens et incarne dans Des fleurs pour Tokyo un rôle avec douceur et retenue. Le personnage de Ren symbolise la mémoire, le passé, l’hésitation émotionnelle, le doute et l’impossibilité de se projeter vers l’avenir sans regarder derrière lui.
  • La sœur Emi Takano, incarnée par Mai Kiryu, une autre actrice émergente, révélée par le film Chrysanthenum and Guillotine et dans la production We are Adults. Elle apporte une résilience dans le récit, avec sa volonté d’avancer, de guérir et de regarder droit devant elle, plutôt que de se retourner pour rouvrir des blessures toujours présentes en elle.
  • Le père Hajime Takano, incarné par Kenichi Endo, un acteur de renom vu dans Kubi ou The Raid 2. Il incarne une figure patriarcale distante, froide, piégée entre son travail au service du bien public et son échec familial.
  • La mère Yumiko Takano, jouée par Haruka Igawa, une actrice récemment aperçue dans Tokyo Sonata, et Tokyo Park. Son absence domine l’écran : peu présente dans le récit, elle joue pourtant un rôle majeur dans le nœud de leur histoire familiale et des souvenirs.

Une histoire universelle : l’Homme et l’universalité

Des Fleurs pour Tokyo
Des Fleurs pour Tokyo ©nourfilms dossier de presse

Une métropole au cœur d’un drame familiale : quand l’architecture rencontre l’humain

Des fleurs pour Tokyo ©nourfilms dossier de presse

Si l’histoire prend comme point de départ celui d’un drame familial, Yuiga Danzuka a voulu dépasser les frontières de l’intime pour toucher à de l’universel. Il voulait qu’à travers cette histoire, nous puissions, nous spectateurs, nous identifier à eux, peu importe d’où l’on vienne. Que quiconque puisse reconnaître nos propres failles à travers les personnages : la difficulté à communiquer avec ses proches, la solitude… En effet, il s’agit ici d’une histoire, d’un drame tout à fait basique, comme on pourrait en trouver dans toutes les familles japonaises et internationales. Un drame qui a conduit une famille à se déchirer, avec des départs, des disputes, des non-dits, des évolutions de vie en conséquence….

Derrière ce drame familial japonais se cache une dynamique universelle : la difficulté de se parler après le poids du deuil, celui de se reconstruire, et de comprendre notre famille. L’émotion ne passe pas par de grands discours, des explications explicites ou par des scènes de colères, mais bien par des silences, par de la retenue. L’un des paris du réalisateur était de montrer le véritable combat quotidien des gens face à leurs problèmes familiaux, et non pas un quotidien romantique que l’on peut trouver au sein d’autres productions cinématographiques. En glissant des hésitations prolongées sur un trottoir, des regards fuyants, un long silence dans un restaurant, il accentue la difficulté à s’ouvrir, à communiquer. Ce que les personnages n’arrivent pas à exprimer est montré avant tout par l’environnement, élément qui a une place très important au sein de sa production. Voir les arbres bouger, entendre les bruits des klaxons ou les bruits d’enfants rend le quotidien plus réaliste et montre ainsi que la présence physique et le partage d’un même espace sont aussi importants que les mots exprimés.

Des Fleurs pour Tokyo
Des Fleurs pour Tokyo ©nourfilms dossier de presse

Le film pose ainsi une interrogation intéressante : est-ce que ce sont les Hommes qui façonnent les villes, ou est-ce les villes qui façonnent les Hommes ?

Cette question se matérialise de manière frappante avec la figure du père, architecte paysagiste. Hajime dessine, réorganise des quartiers mais lui-même est incapable ironiquement d’aménager un espace pour sa famille : une figure que l’on peut rapprocher de la figure patriarcale japonaise. Le père façonne la ville de par son métier, mais subit aussi des transformations par toutes les constructions de la ville qu’il effectue lorsqu’il revoit ses enfants. Il incarne ainsi un acteur majeur dans la construction de Tokyo, mais détruit parallèlement les liens avec sa famille, où le vide règne.

Ses enfants marquent un tournant dans ce questionnement, en confrontant indirectement leur père sur leur relation familiale inexistante et impactant au passage sa perception de l’aménagement architectural de la ville. Yuiga Danzuka établit un parallèle entre les déplacements des personnages et leur état d’esprit intérieur, les transformations de la ville les impactent directement que ce soit au niveau de leur trajet quotidien, ou de leur métier, mais leur état d’esprit impacte aussi leur père qui lui-même façonne cette ville. Les personnages de Ren et d’Emi sont vides, sans émotions, malgré la grandeur de la ville. Pour ne citer qu’un exemple, Emi a tendance à avancer de manière linéaire, tandis que son frère Ren ne cesse durant tous ses trajets de tourner en rond, sans but, dans la métropole.

Des Fleurs pour Tokyo
Des Fleurs pour Tokyo ©nourfilms dossier de presse

L’un des atouts majeurs du film réside dans ses décors, ici aucun décor n’est artificiel. Yuiga Danzuka a réussi à tourner dans le quartier hyperactif de Shibuya et dans le parc Miyashita, où obtenir les autorisations de tournages relevaient d’un défi logistique hors norme. Néanmoins, l’un des souhaits du réalisateur était de pouvoir poser sa caméra sur ses lieux car il a grandit dans ces rues, et selon lui, ces deux endroits étaient les meilleurs endroits pour montrer la mutation incessante d’une mégalopole, où l’espace urbain est en constante transformation, et agit sans se soucier des populations marginalisées. 

Un quotidien urbain en perpétuel métamorphose

Son souhait n’était pas de montrer une histoire personnelle mais de partir d’une relation complexe entre des personnages et de les lier à la ville de Tokyo, endroit où il a lui-même grandi et dont il a eu du mal à accepter les changements architecturaux lors de son retour dans la capitale au moment de ses études. En écrivant son scénario, l’un de ses passe-temps préférés était d’observer la ville et la façon dont se mouvaient les gens. Il y percevait la solitude des humains au cœur des métropoles hyperconnectées, et a décidé d’inclure dans son film, ce sujet universel qui touche aujourd’hui de nombreuses personnes aux quatre coins du monde auquel nous ne pourrons qu’être sensible.

Avec Des fleurs pour Tokyo, Yuiga Danzuka nous offre un premier long-métrage parfaitement réussi. En évitant les pièges des drames larmoyants, il offre à son public un voyage initiatique au sein de la mégalopole japonaise dont nos trois personnages se (re)construisent à l’image de la (re)construction de la ville, elle-même façonnée par le père qui en est le premier acteur. Un film empreint de sensibilité qui nous rappelle que pour pouvoir avancer vers l’avenir, il faut parfois accepter de faire face, une dernière fois, à ses fantômes du passé.

Clara Monnier-Blondeau

Étudiante en master d'Histoire de l'Art, spécialisé en architecture Japonaise

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