OZU : un cinéaste pour toute la famille

Ce mois de décembre 2023 marque un anniversaire particulier pour Yasujiro OZU puisque, étant né le 12 décembre 1903 et décédé le 12 décembre 1963, on célèbre cette année les 120 ans de sa naissance et les 60 ans de sa mort. Un artiste qui, aujourd’hui hissé au firmament du panthéon cinématographique japonais et même mondial, est encore particulièrement présent, entre rétrospective dans les salles et sur Arte, éditions de ses carnets et de multiples ouvrages à son sujet.

C’est dans ce contexte que paraît OZU – une affaire de famille, le livre de Pascal-Alex VINCENT édité chez Carlotta. Un beau livre, pourvu d’une riche iconographie, qui vient à point nommé pour désacraliser l’aura quelque peu écrasante que le réalisateur a acquise depuis sa disparition. En détaillant son histoire personnelle, sa filmographie et la famille de cinéma qu’il s’était crée, l’auteur y lève le voile sur la personnalité attachante d’OZU et la construction de son style, finalement loin du cliché qu’on lui attache …

Nous avions déjà rencontré Pascal-Alex VINCENT au sujet de Satoshi KON, sur lequel il avait réalisé un passionnant documentaire. C’est aujourd’hui pour évoquer OZU et son travail au sujet du cinéaste que nous le retrouvons.

OZU pour tous !

Journal du Japon : Cela fait longtemps que vous travaillez sur OZU avec l’éditeur Carlotta. Quelle a été votre intention avec ce nouveau livre ?

Pascal-Alex VINCENT : OZU est en effet un cinéaste qui m’est cher, mais c’est plus largement le cinéma Japonais qui est important pour moi de manière générale. Je m’efforce d’être un passeur en la matière puisque je l’enseigne à l’université, et ai écrit 2 dictionnaires sur le sujet. On se rend compte aujourd’hui que OZU est le cinéaste Japonais le plus identifié et aussi celui qui fait le plus d’entrées dès qu’il y a une ressortie de patrimoine. Idem pour les sorties vidéos. Il y a évidemment KUROSAWA qui reste indéboulonnable et appartient à la génération d’après OZU. Mais il est intéressant de réaliser que dans les années 60 et 70, c’était MIZOGUCHI qui était le grand cinéaste japonais star – un génie par ailleurs. A l’époque, et jusqu’aux années 90, on pouvait trouver de nombreux livres sur MIZOGUCHI en librairie, mais plus aujourd’hui, alors que l’on trouve maintenant de nombreux ouvrages sur OZU. Ce dernier a donc quelque peu détrôné son collègue et ami. Ce qui m’intéressait était donc de découvrir comment ce cinéaste japonais classique que l’on a découvert tard en France (pour différentes raisons) était récemment arrivé en haut du podium et pourquoi il était maintenant si populaire, et cela avec une volonté de faire un livre qui s’adresse à tous. Car ce qui me gênait avec les livres que je conseillais notamment à mes étudiants sur le sujet, c’est qu’ils sont généralement un peu intimidants et difficiles d’accès, surtout si l’on a pas déjà vu ses films. Mon livre est donc destiné à ceux qui n’auraient pas vu les films d’OZU. C’est une sorte de « OZU pour les nuls » – ou en tout cas à l’attention du grand public – avec cette idée de le faire découvrir à ceux qui ne le connaîtraient pas. Telle était mon approche : pédagogique bien plus qu’une approche de fan.

Un cinéma qui demande une certaine expérience de la vie

© Shochiku Co., Ltd.

Justement, comment avez-vous été exposé à OZU pour la première fois ? A quel moment de votre construction cinéphile ? Et comment votre appréhension d’OZU a-t-elle pu évoluer avec le temps ?

La première fois que j’ai vu un film d’OZU, c’était voyage à Tokyo. J’étais à l’université, j’avais 19-20 ans et j’ai trouvé ça horriblement ennuyeux. Or il se trouve qu’au sortir de l’université, j’ai travaillé pour une société qui s’appelait Alive. C’était un distributeur dédié cinéma japonais de patrimoine qui a traversé toutes les années 90 avec beaucoup de succès. En travaillant avec Alive, nous nous sommes rendu compte que les films qui faisaient le plus d’entrées étaient systématiquement ceux d’OZU. Étant celui qui devait convaincre les salles de programmer ces films, je m’y suis évidemment intéressé et les ai vus et revus, supervisé la fabrication des sous-titres, etc. Peu à peu, je me suis ainsi rapproché de ce cinéma-là, sachant que ça ne me semble pas être un cinéma à découvrir quand on a 20 ans. Il vaut mieux avoir une certaine expérience de la vie. Moi-même par exemple, j’ai lu Céline et Malraux quand j’avais 18-19 ans (parce que c’était obligatoire en fac de lettres) et c’était trop tôt. Ça n’est que bien plus tard que je les ai aimés ! OZU, plus je vieilli et plus j’en perçois l’immensité ! C’est maintenant un cinéaste qui m’est très familier, à force d’en parler à mes étudiants, d’écrire sur lui, de présenter ses films dans des salles de cinéma à travers toute la France … C’est en voyant encore et encore que j’ai aimé de plus en plus.

Il y a en effet un moment pour rencontrer certains films. On peut être trop jeune pour certains, et trop vieux pour d’autres ! Justement, que conseilleriez-vous comme porte d’entrée au cinéma d’OZU ? Ses films en noir et blanc ? Sa période en couleur ?

Je conseillerai d’abord Bonjour, qui est un de ses films les plus courts (1h34, 1959), en couleur, et une vraie comédie. Il se regarde facilement, est très drôle, et toute la grammaire d’OZU est déjà là. C’est une très bonne porte d’entrée.

Bonjour, © 1959 / 2013 Shochiku Co., Ltd.

Un pionnier avec un message fort

© Shochiku Co., Ltd.

Tout à l’heure, nous parlions de la place de OZU en tant que numéro un. Où voyez-vous son influence, justement ? La percevez vous chez certains cinéastes contemporains ?

OZU fait partie de cette génération de cinéastes pionniers qui a dû réaliser les premiers longs métrages au Japon, dans les années 1920, avec Mikio NARUSE et Kenji MIZOGUCHI. Cela veux dire qu’il a dû inventer sa propre grammaire cinématographique, sa propre manière de faire du cinéma ; une manière qui n’appartient qu’à lui. Dans un premier temps, il a copié ce qui venait d’Amérique ou d’Europe, les films hollywoodiens et Européens qu’il aimait beaucoup, puis peu à peu, il a trouvé propre style, en faisant. Des années 1920 aux années 1960, il a tourné 54 films et son art de la mise en scène, son langage cinématographique se sont précisés. C’est en cela qu’il a été génial : c’est un inventeur de forme. Il a inventé une façon de faire du cinéma qui est tellement originale et personnelle, qu’il est difficile de lui trouver des héritiers. Car il avait mis en place un véritable système : une façon de mettre en scène reproduite d’un film à l’autre avec les même équipes et les même comédiens, ce qu’on a appelé le « OZU-gumi » – le « clan OZU » – et qui lui permettait d’illustrer sa propre vision du monde par le biais du cinématographe. Il avait même fait construire par son opérateur, ATSUTA, une caméra qui s’adaptait à son style.

Néanmoins, il y a des gens qui se réclament d’une sensibilité proche d’OZU. Parmi les plus évidents, en Occident, il y a Aki KAURISMAKI, qui est un de ces grands fans – il s’est d’ailleurs rendu sur sa tombe pour y déposer une bouteille de sake. Claire DENIS aussi, et Wes ANDERSON bien sûr, qui fait du cinéma de vignette, géométrique, comme celui d’OZU ! Le cinéaste taiwanais HOU Hsiao-Hsien, très évidemment, qui est un enfant d’OZU et lui a même rendu hommage avec son film Café Lumière !

Un cinéma de vignette, aux cadres très composés. BONJOUR © 1959 / 2013 Shochiku Co., Ltd.

Sinon, dans les thématiques, si l’on considère OZU comme le cinéaste de la Famille, c’est KORE-EDA le plus évident, bien que sa mise en scène n’ait rien à voir avec celle d’OZU : elle est beaucoup plus documentaire, avec une caméra mobile, un degré certain d’improvisation, ce qui est à l’opposé d’OZU ! Par contre, comme lui, il raconte la solidité et la fragilité de la cellule familiale face à l’adversité et la dureté du monde extérieur : une famille qui nous protège de toutes les horreurs du monde, mais qui est très fragile car détruite par la modernité (les parents, enfants et petits-enfants ne parlent pas le même langage) et par le temps qui passe. OZU ne cesse de raconter que le temps qui passe est notre principal ennemi.

Et à quoi reconnaît-on ce passage du temps (qui signifie que l’on se rapproche de la mort) ? C’est que votre entourage se dépeuple, et les films de OZU racontent cela : vous avez une famille pleine, puis un jour, un enfant part se marier, un autre par faire ses études, une grand-mère meurt, un oncle part à l’hôpital. Et notre destin, nous dit OZU avec raison, est de finir seul. Notre existence tend vers le rien. OZU avait d’ailleurs fait graver sur sa pierre tombale le caractère « mu » qui signifie « le rien, le néant » … C’était son message : « attention les gars, cessez de vous agiter, car nous finirons tous au même endroit » !

Une sacrée leçon de vie !

Ce qui ne l’empêchait pas d’être un bon vivant ! Et c’est aussi pour cela que j’ai écrit ce livre. J’ai lu plusieurs articles et ouvrages de gens très respectables qui présentent OZU comme LE cinéaste Zen, de l’ascèse, du minimalisme … Ce qui donne l’image de quelqu’un de plutôt sévère dans la vie. Alors qu’OZU était un sacré fêtard !

© Shochiku Co., Ltd.

OZU : un bon vivant !

En effet, à la lecture du livre, on découvre que c’était un bon vivant et un homme à femme qui s’est toujours refusé à rentrer dans le carcan imposé par la société  !

C’est ça ! Alors que le modèle de l’époque imposait de se marier, lui, a toujours refusé de se ranger. Tout d’abord, il adorait danser. Le soir, il allait dans les cafés danser le mambo, le tchatcha et s’enivrer. C’était un bon vivant qui aimait la bonne chaire, et aussi faire des blagues ! Il faisait des canulars téléphoniques, envoyait des télégrammes bidons … Il riait tous les jours ! Je suis content que mon livre sorte pour rectifier cette image, alors que, lorsqu’on lit la plupart des autres livres, on en a une image austère, ce qui est très loi de la réalité.

Et finalement, en avoir conscience éclaire son cinéma sous un autre jour que celui du cinéaste pour cinéphile éclairé, l’image d’un cinéma exigeant, un peu aride …

Tout à fait. Il disait souvent que son film favori au sein de sa propre filmographie était Bonjour, parce qu’on y trouve des concours de pets, des blagues, etc. C’est un film qu’il a tourné rapidement, mais qui est très réussi et lui ressemble beaucoup ! C’était un farceur. J’ai d’ailleurs découvert que, lorsqu’il était prisonnier à Singapour, beaucoup d’autres prisonniers ont témoigné qu’ils avaient tenu le coup parce qu’OZU, qui était dans la même cellule qu’eux, racontait constamment des blagues, se moquait de tout le monde y compris des geôliers. Il avait beau dire que notre existence tendait vers le rien et que la mort était au bout du chemin de toute façon, lui était vraiment du côté de la vie, de la joie, de la bonne humeur et du mouvement ! Ce n’est pas pour rien que j’évoquais sa passion pour la danse. Il est finalement mort jeune, à 60 ans, le jour même de son anniversaire, d’un cancer de la gorge, mais il a tout de même bien profité de la vie, et cela me le rend très sympathique.

J’ai vraiment essayé de faire un livre qui s’adresse à tous, car OZU a quelque chose d’intimidant. Les gens n’osent pas forcément y aller spontanément. Mais on oublie que ses films étaient très grand public à l’époque de leur sortie au Japon On s’y rendait l’après-midi en famille. Ce n’était absolument pas des films réservés à une élite. Cette image de « OZU, cinéaste pour connaisseurs » m’agaçait en tant que professeur. Non, OZU aurait détesté cela ! C’était un cinéaste pour toute la famille ! C’est comme cela que j’ai abordé le livre.

Chishu Ryu, acteur fétiche de OZU, © Shochiku Co., Ltd.

Tous à l’heure, vous conseilliez Bonjour comme porte d’entrée dans le cinéma de OZU. A l’heure actuelle, quel est votre film d’OZU préféré ? Est-ce Bonjour, justement ?

Mon film d’OZU préféré change tout le temps ! C’est selon les périodes. Par exemple, au moment de l’écriture du livre, c’était Été précoce. Mais nous avons fait une soirée pour le lancement de mon livre, accompagnée d’une projection, et j’ai choisi Le Goût du riz au thé vert, qu’il a tourné juste avant Voyage à Tokyo en 1952. C’est un film dont j’aime beaucoup le ton. Ça chante, ça rit, les personnages vont voir des films américains … les acteurs sont incroyables ! C’est un peu l’anatomie d’un couple qui a été l’objet d’un mariage arrangé il y a longtemps et qui va finir par trouver un terrain d’entente. Ce qui est très beau ! Un film à la fois grave et léger, au ton primesautier !

Un dernier mot ?

OZU est enfin à la place qu’il mérite, mais d’autres cinéastes nous restent à découvrir ce qui est très excitant. Quand on sait la malle au trésor que constitue le cinéma japonais des grands studios, qui produisaient entre 200 et 500 films par an, imaginez toutes les joies qui nous attendent !

© 1961 TOHO CO., LTD. TOUS DROITS RÉSERVÉS.

Nous remercions Pascal-Alex VINCENT pour sa disponibilité et sa générosité, ainsi que les éditions de La Martinière.

Yasujiro OZU – Une affaire de famille, par Pascal-Alex VINCENT, est édité par La Martinière en partenariat avec Carlotta (préface de WinWenders).

Arte propose actuellement sur son site, et jusqu’au 29 avril, une rétrospective OZU en 10 films et un documentaire.

Le festival Kinotayo projettera 2 films de Yasujiro OZU – Printemps Précoce le 5 décembre et Les Sœurs Munakata le 12 – mais surtout le documentaire que consacre Pascal-Alex VINCENT à l’actrice Keiko KISHI, actrice de Printemps Précoce, le 5 décembre, en avant-première de sa diffusion en avril sur Cine+, Keiko Kishi, une femme libre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous aimerez aussi...

Verified by MonsterInsights