L’héritage des 500 000 : aventures au passé

De Toshiro MIFUNE, on connait principalement ses 16 collaborations avec Akira KUROSAWA.  16 films, et presque autant de classiques, des Sept Samouraïs à Barberousse, en passant par Le Château de l’araignée ou Entre le Ciel et l’enfer, pour ne citer qu’eux. De celui qui a incarné comme personne avant lui l’archétype du ronin, on sait aussi que, non content d’être l’acteur fétiche de KUROSAWA, donc, il a tourné avec les meilleurs, MIZOGUCHI et NARUSE en tête. De celui qui, à bien des égards, est l’un des plus grands, sinon le plus grand, visage du cinéma japonais, on oublie néanmoins qu’il a aussi été réalisateur, en 1963, d’un unique film, L’Héritage des 500 000, qui sortira pour la première fois dans les salles obscures françaises le 3 avril prochain. 

Le trésor de Mifune

L'héritage des 500 000Un événement que l’on doit au distributeur Carlotta Films, qui, il y a un peu moins de deux mois, déjà, nous gratifiait d’un autre inédit en France, Les Funérailles des roses.  Et si ce dernier était un film expérimental et underground, L’Héritage des 500 000 est, au contraire, l’occasion de se replonger dans le cinéma d’aventure populaire des années 60. Un divertissement loin d’avoir mal vieilli et qui tient, aujourd’hui encore, la dragée haute aux productions d’action les plus récentes. Surtout, un film qui réunit la crème de la crème, puisque pour son unique passage derrière la caméra – quoi qu’il tienne aussi le rôle principal, au côté du non moins célèbre Tatsuya NAKADAIMIFUNE s’est entouré d’un bon nombre de collaborateurs de KUROSAWA.  Au scénario (Ruyzu KIKUSHIMA), à la photographie (Takao SAITO) et à la musique (Masaru SATO), tous ont travaillé avec le maître, qui a, par ailleurs lui-même contribué au montage du film quoi qu’il n’y soit pas crédité.

Quant à l’histoire qui réunit tous ces grands noms, elle s’inspire d’un trésor de guerre supposé, l’or de Yamashita qui aurait été enterré par l’armée impériale japonaise, au lendemain de la seconde guerre mondiale, quelque part aux Philippines. De cette légende, donc, MIFUNE tire un nouveau trésor, les « marufuku », les « ronds du bonheur », des pièces d’or que l’armée japonaise aurait envoyée aux Philippines pour financer la guerre et qui, suite à la déroute, auraient été enterrées dans la jungle. Ce trésor, bien sûr, devient rapidement la source de toutes les convoitises, et en particulier celle d’un riche industriel, Mitsura Gunji. Bien décidé à mettre la main sur les marufuku, Gunji, engage, contre son grès, Takeichi Matsuo, un ancien militaire à qui aurait été confié la mission de cacher le trésor. Pour accompagner Matsuo, Gunji met sur pied une équipe composée de son frère Keigo Gunji, contrebandier de son état et 3 autres hommes plus ou moins louches : un jeune yakuza en quête de sensations, Tsukuda, ainsi que Igarashi et Masako, tous deux attirés par la promesse d’incommensurables richesses.

Les aventuriers de la jungle perdue

Si le film a aussi bien vieilli, c’est sans aucun doute grâce à cette histoire donc, de recherche de trésor qui fait briller les yeux, autant ceux des personnages que du public. Une histoire à la Indiana Jones, faite de jungle sauvage, de tribus indigènes hostiles, et de voyages vers l’inconnu. Et en effet, les personnages du film sont bons pour toutes les aventures. Ils partent du Japon sur un bateau de contrebande, traversent une tempête, remontent des pistes poussiéreuses dans une jeep croulante sous leur barda, s’aventurent à pieds dans la jungle et descendent des rapides en radeau. MIFUNE se fait un malin plaisir à décliner toutes les possibilités d’aventures, à confronter ses chasseurs de trésor à tous les moyens de transports et situations canoniques du genre. De cela découle peut-être l’un des plus grands défauts du film. Plus de 50 ans après sa sortie, il peine à surprendre, malgré sa multitude de rebondissement dont certains n’ont pas vraiment passé l’épreuve du temps. Plutôt, il convient de reformuler : en un demi-siècle de films d’aventure, ces mécaniques se sont usées et à force de les voir mobilisées de film en film, elles ont fini par perdre de leur force. Pour le public de 2019, L’héritage des 500 000 et le classicisme de son histoire auront un goût de déjà-vu d’avoir été trop imité par ses successeurs. Un défaut donc, qui a malgré tout son charme, celui de se trouver face un objet infiniment familier, une grande épopée dont on connait les enjeux – il y a le bon personnage principal droit dans ses bottes, le cupide chasseur de trésor, l’acolyte en proie aux doutes face à la cruauté de son patron – et face à laquelle il suffit de se laisser porter. Autant par enchaînement de péripéties plus ou moins senties d’avance que par des ressors comiques toujours aussi bien huilés, en grande partie grâce à l’attachant duo de bras cassés que forment Igarashi et Masako.

Souvenirs des enfers

Pourtant, derrière cette image de film d’aventure grand public, de divertissement du dimanche soir, se cache en réalité une seconde facette, plus sombre et angoissée, qui renouvelle, ou plutôt enrichit l’œuvre de MIFUNE d’une dimension nouvelle et, peut-être, plus mémorable.  Ce programme, on le trouve dès le titre du film, L’héritage des 500 000. En effet, ces 500 000 ne sont pas les pièces d’or qui dorment sous terre, mais bien les soldats japonais tombés au combat pendant la guerre, et le film, tout autant que la recherche des marufuku, raconte celle de leur leg, de ce qu’ils ont laissé derrière eux. Ainsi, pour Matsuo, le voyage à la recherche n’est pas une aventure, mais un retour vers son passé.  Alors qu’au début du film le spectateur le voit mener une vie bien réglée dans son bureau, la quête dans laquelle l’embarquent les frères Gunji, le retour aux Philippines le confronte à sa propre mémoire, et à celle de tous ses frères d’armes auxquels il a survécu. Ainsi, à plusieurs reprise s’arrêtera-t-il pour jeter un regard nostalgique sur le paysage, y voyant une histoire qui, bien sûr, échappe à ses compagnons.  Si Gunji s’enfonce dans la jungle à la recherche du trésor, Matsuo lui, s’y avance à la rencontre des morts et d’une mémoire qu’il a été forcé de sacrifier, chose dont l’enterrement du trésor, sur commande de l’état-major, est une métaphore évidente, et à ce titre, le film pourrait être une catabase, une descente aux enfers qui n’est pas sans rappeler, ou plutôt préfigurer, Apocalypse Now, de COPPOLA. Et les symboles ne manquent pas. Le lieu où sont enterrées les pièces est appelée la vallée des morts, et les personnages traversent une série d’espaces morbides : grotte remplie de squelettes, désert étouffant, torrents déchaînés et marécages bouillonnants qui tous, laissent à penser qu’ils sont en effet descendus aux enfers. Dès lors, L’héritage des 500 000 est autant un film d’aventure qu’une touchante réflexion sur les rapports aux morts, sur l’héritage qu’ils laissent aux vivants et la façon de les célébrer – une brillante illustration de cela est l’un des pivots de l’intrigue qui a pour centre, nous n’en dirons pas plus afin de préserver la surprise, l’O-bon, c’est-à-dire la fête des morts. Que le film soit l’histoire d’un retour, celui de Matsuo, fait alors sens : revenir sur ses pas, est autant un geste concret et réel, celui de l’aventurier, qui, de nouveau s’enfonce dans une jungle qu’il comprend de mieux en mieux, qu’un geste métaphorique. Celui d’un compagnon d’arme qui fait l’effort de finir ce qui doit être finit pour être digne de son héritage. Dans les deux cas, et c’est là que le film fonctionne le mieux, il s’agit autant d’un retour que d’une découverte. Remonter le cours du temps et de ses souvenirs, tout en acceptant que les choses ont changé. Matsuo a avec lui de nouveaux compagnons, avec lesquels il entretient des relations différentes de celles qu’il avait avec les soldats tombés. Et si dans chaque plan réside le souvenir de la guerre qui a eu lieu aux Philippines, l’essence même du souvenir fait que cette réminiscence est floue, ne correspond pas nécessairement à la réalité du monde présent qui a évolué depuis le conflit. Le retour, devient alors la capacité à s’adapter, à faire coïncider l’image du monde que l’on avait à celle de ce qu’il est effectivement. En d’autres mots, à comprendre que l’héritage des disparus est précieux, plus que tout trésor éphémère, parce qu’accepter de le porter, c’est accepter, sans effacer le passer, d’évoluer et de voir le monde changer.

Comme tout bon film d’aventure, L’héritage des 500 000 est tout autant l’histoire d’une chasse au trésor qu’un voyage initiatique et une plongée dans ce que l’homme a de meilleur et de pire.  Mais c’est aussi une histoire de mémoire, de devoir de mémoire, un film qui, en prenant le parti de mettre en quête du trésor l’homme même qui avait été chargé de le cacher dit l’importance du passé et l’impossibilité de le faire disparaître. En somme, un film nécessaire dont on a toutes les raisons de saluer, cinquante ans après sa réalisation, la sortie en salle, tardive, mais loin d’être vide de sens.

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