Les Japonais sont-ils vraiment zen ?

On entend souvent parler de Zen mais que se cache-t-il derrière ce bouddhisme japonais ? On pense que la majorité des Japonais méditent au quotidien, assis dans la position du Lotus (zazen, « être assis ») ou qu’ils réfléchissent sur un kōan, le « dit » mémorable et énigmatique d’un ancien maître bouddhiste ou bien qu’ils récitent des sūtra, sermons du Bouddha. Qu’en est-il vraiment ? Le bouddhisme et la branche du Zen traînent de nombreux clichés en Occident, Journal du Japon a décidé de lever le voile sur une partie de la spiritualité et de la pratique de cette religion au Japon.

Les origines du bouddhisme zen

Le Zen au Japon ou le Chán (prononcé « tchan ») en Chine est une école du bouddhisme dont la pratique essentielle est la méditation assise et silencieuse appelée zazen, position qui fut celle du Bouddha Shâkyamuni lors de son Éveil, secret qu’il enseigna ensuite à des disciples plus de 40 ans. Dans le zen, tous les hommes sont des Éveillés (bouddha en sanskrit) et seul le zazen permet à l’Éveil d’éclore. Si la méditation est une pratique personnelle et intime, le débutant est initié et guidé par un maître certifié au terme d’une longue ascèse par un pair qui le reconnaît comme son égal et apte à enseigner à de nouveaux disciples. Cette chaîne de maîtres et de disciples garantit une exacte transmission depuis son origine en Inde avec le Bouddha Shâkyamuni et son disciple Mahâkâshyapa, le premier patriarche indien. La religion se diffuse progressivement grâce à ces transmissions de maître à élèves qui transmettent à leur tour l’enseignement traditionnel auquel peut s’ajouter leur interprétation en fonction de leur expérience personnelle. En Chine et au Japon, en plus d’être des penseurs, les plus grands maîtres étaient doués en art et en poésie, liant ainsi culture et religion, démarches artistiques et spirituelles. Le 28e patriarche indien, Bodhidharma, arrive en Chine au 6e siècle où il devient le premier patriarche chinois. Le bouddhisme circule de l’Inde d’où il naquit jusqu’à l’archipel japonais en passant par la Chine puis la Corée, transporté avec la soie et d’autres étoffes, les épices, les pierres précieuses, le jade, l’ambre, l’ivoire, et les armes, les arts, des artisanats et des savoir-faire lointains.

Au 6e siècle, au sud de la péninsule coréenne, le Royaume de Paekje (ou Paekche), où le bouddhisme est fort développé, est menacé par son voisin le Royaume de Silla. Paekje demande une aide armée à ses alliés du Japon, la Cour de la dynastie Asuka (où se trouvaient déjà probablement, un groupe important d’aristocrates coréens bouddhistes) et envoie dans ce but, une mission diplomatique chargée de cadeaux précieux, dont une statue de Bouddha, et des textes bouddhiques. L’aide du Japon ne suffit pas contre Silla. Vaincus, la noblesse et les lettrés de Paekje demandent l’asile au Japon qui les accueille définitivement. Ils marquent ainsi la culture japonaise qui adoptera un pan de leur culture, de leurs pratiques et croyances religieuses. Selon le Nihon Shoki (« Chroniques du Japon » achevées en 720), c’est l’empereur Kinmei qui donna leur chance aux Coréens de Paekje et à leurs traditions. Mais c’est son petit-fils érudit, le Prince régent Shōtoku, qui, en se convertissant, a conduit à l’implantation durable du bouddhisme au Japon. Deux moines japonais, Eisai et Dōgen, importèrent de Chine au 8e siècle les deux branches du Zen en fondant les écoles Rinzai et Sōtō. Le bouddhisme sera dès lors un moteur extraordinaire pour l’éducation, l’art mais aussi l’architecture.

La cohabitation du bouddhisme et du shintō

Selon les statistiques de l’Agence pour les Affaires culturelles, en 2016, les organisations religieuses bouddhistes ont recensé 87 702 000 croyants contre 84 740 000 pour les organisations shintō soit en tout plus de 172 millions de croyants pour une population totale de 127 millions d’habitants ! En effet, les Japonais cumulent les pratiques religieuses. Par exemple, le shintō célèbre les moments de la vie quand le service funéraire est effectué selon le rite bouddhiste.

Un proverbe résume cette idée en disant que s’ils naissent shintō, les Japonais meurent toujours bouddhistes.

Shichi go san

Shichi go san au sanctuaire shintō

Avec la mondialisation et l’occidentalisation de la société, les Japonais se marient de plus en plus à l’église faisant reculer le mariage traditionnel au sanctuaire. La pratique de la religion au Japon est surtout une affaire de coutumes et de traditions : les Japonais ont pris l’habitude d’aller tantôt au sanctuaire shintō tantôt au temple bouddhiste selon les circonstances et les nombreuses fêtes du calendrier, sans y voir un quelconque pêché ou une offense aux kami ou Bouddhas. Par exemple, sans être forcément pratiquants, lors de l’hatsu mōde, ils ont pour habitude de se rendre dans les premiers jours de janvier au temple ou sanctuaire pour acheter amulettes et talismans ainsi que l’omikuji (divination écrite) pour s’attirer chance et bonheur tout au long de l’année. Ils sont aussi nombreux à assister à la cérémonie du Joya no Kane (« Cloches du réveillon ») qui se déroule au temple bouddhiste où la cloche sonne 108 fois, le nombre des désirs humains dit-on, dans la nuit du 31 décembre. La cloche aurait le pouvoir de débarrasser les personnes de ces 108 désirs pour commencer une nouvelle année avec l’esprit purifié. Le 15 novembre, la célébration du Shichi-go-san se déroule traditionnellement au sanctuaire même si des familles rendent visite au temple familial pour prier pour que l’enfant grandisse en bonne santé. Lors de cette journée, les enfants de 3, 5 et 7 ans revêtent les habits traditionnels japonais, kimono pour les filles et haori et hakama pour les garçons : une belle occasion pour une séance photo dans un studio pour immortaliser la journée réunissant toute la famille !

Shinbutsu shūgō

Shinbutsu shūgō : moines bouddhistes et prêtres shintō se saluant devant un temple

Cette harmonie entre les deux principales religions du pays s’explique par leur longue cohabitation qui remonte dès l’introduction du bouddhisme au Japon. Sans rejeter l’ancien système de croyance, les Japonais ont concilié les deux religions. Intimement liées, bouddhas et kami ont fusionné : on parle du syncrétisme shintō-bouddhiste (Shinbutsu shūgō). Jusqu’à l’époque d’Edo, les deux religions sont mélangées. Ce n’est qu’à la restauration de Meiji, quand l’Empereur recouvre ses pouvoirs que l’État interdit cette pratique en créant une division claire entre les divinités autochtones et le bouddhisme (Shinbutsu bunri). Cette politique aboutira au Shintō d’État et à une répression sans précédent contre le bouddhisme au Japon. Après la défaite et l’occupation américaine, dans l’article 20, la nouvelle constitution garantit la liberté de culte et instaure depuis la séparation de l’État et de l’Église.

La liberté de religion est garantie à tous. Aucune organisation religieuse ne peut recevoir de privilèges quelconques de l’État, pas plus qu’elle ne peut exercer une autorité politique. Nul ne peut être contraint de prendre part à un acte, service, rite ou cérémonial religieux. L’État et ses organes s’abstiendront de l’enseignement religieux ou de toutes autres activités religieuses.

Les Japonais, contrairement aux Français ou aux occidentaux, ne se posent pas les mêmes questions concernant le sujet de la religion. Si en France, on demande à quelqu’un sa religion, la réponse sera directe et précise : catholique, juif, musulman, athée… Au Japon, la réponse est différente : ils ne pensent pas appartenir à une religion (bouddhisme ou shintō) et par religiosité et us et coutumes, ils se dirigent tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Généralement, si la personne répond en disant qu’il est bouddhiste, il y a de grandes chances qu’elle fasse partie d’une nouvelle religion (Shinshūkyō) ou néo-nouvelle religion (Shinshinshūkyō) d’obédience bouddhiste que l’on peut qualifier de sectes en France. Le bouddhisme est pluriel et compte au Japon de nombreuses ramifications, branches et écoles. Généralement, les Japonais s’intéressent plus à la religion bouddhiste et ses différentes formes lorsque la question de l’enterrement d’un proche arrive : à quel temple demander de venir pour l’office funéraire et à qui confier les cendres du défunt ? Généralement, on colle l’étiquette de bouddhisme funéraire au Japon pour cette raison même si nous l’avons vu plus haut, les Japonais visitent les temples tout au long de leur vie, notamment lors des matsuri.

Si en occident, la religion a perdu de son importance et de son poids dans la sphère publique, au Japon, même si la nouvelle constitution garantit une liberté de culte totale et la non-intervention de l’État dans les affaires religieuses et leurs enseignements, bouddhisme et shintō gardent un certain poids politique dans l’archipel. Sur cette question, on vous recommande ce dossier très complet intitulé « Religions et Politique au Japon » qui montre notamment les influences des religions sur le Parti Libéral-Démocrate japonais (PLD). Si cette intrusion dans la vie politique reste forte dans les partis nippons, on peut constater un certain désintéressement et désengagement de la population japonaise à l’égard des institutions religieuses et en particulier des deux principales. Selon le journaliste John McQuaid, dans son article A View of Religion in Japan, une partie des Japonais reproche aux moines de se préoccuper plus de l’argent que de leurs problèmes et des bouleversements liés à la vie moderne et à l’occidentalisation du pays (stress, société individualiste et déshumanisée, nouvelles technologies brisant les liens sociaux, l’ultra-compétitivité…). Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Japonais jouissent de plus de libertés individuelles et se détournent des religions traditionnelles au profit des nouvelles religions qui peuvent s’avérer dangereuses et sectaires comme le rappelle le tragique attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo perpétré par la secte Aum Shinrikyō le .

Le Zen, un bouddhisme élitiste et très présent culturellement

Peu de laïcs japonais pratiquent la méditation au quotidien : traditionnellement, le Zen est intrinsèquement réservé à une élite. La branche du bouddhisme de la Terre pure (Jōdo) est séduisante pour la majorité car là où le Zen est la poursuite individuelle de l’Éveil (satori menant à la « compréhension » du monde), fruit d’un long apprentissage où il faut compter 15 à 20 ans pour connaître l’ensemble des kōan, la Terre pure est beaucoup plus simple : ce bouddhisme est basé sur la foi, la dévotion et la récitation du nom du bouddha Amitābha (Amida-butsu en japonais qui est aussi appelé « Bouddha de Lumière Infinie » ou « Bouddha Longévité-Infinie ») et qui a pour objectif de permettre après la mort d’accéder à la terre du bouddha, sorte de paradis, un monde pur, vertueux, bienheureux et dépourvu du mal, de la souffrance et des impuretés spirituelles et matérielles.

On dénombre très peu de maîtres capables de prodiguer l’ensemble des enseignements zen. Michel Mohr, professeur au Centre d’étude du bouddhisme zen à l’université Hanazono à Kyoto, rappelle que seuls 50 rōshi (« vieux maîtres ») présents dans les 39 monastères Rinzai le peuvent. La vie religieuse dans les monastères intéresse de moins en moins la jeunesse nipponne. Pourtant, encore aujourd’hui, le bouddhisme zen a grandement façonné la culture traditionnelle du pays.

Le Zen et son succès dans la classe guerrière

Au 12e siècle, à la fin de la période Heian, les intrigues de palais ont affaibli le pouvoir impérial, laissant ainsi le champ libre aux 3 plus grands clans du pays (Taira, Minamoto et Fujiwara). Les Minamoto se démarquent et ainsi commence l’époque Kamakura sous le shogunat des Minamoto. Le pays est ainsi dirigé par la classe guerrière et non plus la noblesse de la cour. Dans la nouvelle société aux mains des guerriers, le bouddhisme zen est en pleine expansion. Il s’adapte parfaitement avec la discipline du guerrier, un mode de vie simple et rigoureux et le besoin de concentration. La pratique du zazen développait leur vigilance, aiguisait leur sens et la maîtrise de soi et de ses émotions nécessaire en opération militaire. De la rencontre du Zen avec ces guerriers au pouvoir, un nouveau style de vie émergea et marquera de façon indélébile toute la civilisation japonaise. A l’époque suivante dite Muromachi, les différents codes des arts ou « voies » () sont élaborés et resteront inchangés jusqu’à nos jours.

La « Voie du thé », entre méditation et philosophie du Wabi Sabi

Chadô, le Zen dans l'art du thé

Chadō, le Zen dans l’art du thé ©Kai Mewes (Getty Images)

Bien que déjà introduit au Japon depuis très longtemps, le thé était très peu utilisé et uniquement pour ses vertus médicinales. La plus ancienne mention remonte  à 729, quand l’Empereur Shōmu invita quelques moines à en déguster avec lui. Le moine Eisai a pris l’habitude d’en boire lorsqu’il étudia le Chán dans les monastères en Chine. C’est Bodhidharma qui avait introduit le thé et son usage dans les monastères chinois car il permettait aux moines de rester éveillés durant les longues séances de méditation. Convaincus par les effets bénéfiques de l’or vert, il a écrit dans ses « Notes sur l’influence salutaire de l’infusion du thé » (Kissa Yōjō-ki) : « Tous les remèdes ne servent que contre une seule maladie, le thé en soigne des milliers ». Ainsi se répandit l’usage du thé dans les monastères, au-delà même des temples de l’école Rinzai. C’est d’ailleurs à cette époque que fut planté à Uji de nombreuses plantations de théiers pour répondre à la demande. Mais la mode du thé se répandit à l’époque Muromachi, notamment grâce au 8ème shōgun Yoshimasa Ashikaga (1435-1490), grand mécène qui rassemblera autour de lui les peintres Gei-ami, son fils Sō-ami et son disciple Shuko, moine du Daitoku-ji, tous trois chajin (« maîtres du thé »). Ils sont à l’origine de l’école où s’illustrera le célèbre Sen no Rikyū. Retrouvez plus de détails sur ce moine zen du 16e siècle en lisant notre article sur le Wabi Sabi et son insaisissable beauté de l’imperfection.

L’art des fleurs (kadō) et le jardin zen

Jardin zen du Ryōan-ji

Jardin zen du Ryōan-ji ©Paul Chesley (Getty Images)

Lorsque l’on parle de Zen, en France, beaucoup pense à la méditation et aux jardins japonais. En effet, le zen a apporté beaucoup à l’art floral (ikebana ou kadō) ainsi qu’à l’élaboration des jardins. Journal du Japon vous recommande d’ailleurs à travers cet article ces lectures pour explorer les origines et son développement ainsi que de découvrir les plus belles réalisations.

Reposant sur l’esthétique du Wabi Sabi, le maître mot est la simplicité, l’harmonie avec la nature et le temps qui passe et l’asymétrie à l’opposé du jardin à la française qui cherche la perfection par des formes géométriques et des axes. On classe traditionnellement les jardins japonais en 3 grandes catégories : ceux qui représentent la nature en miniature (shizen fūkeishiki) ; les jardins de thé (chaniwa), chemin paysagé qui fait partie de la cérémonie du thé et les jardins secs (karesansui) destinés à la méditation reposant sur une représentation plus abstraite.

Ne passez pas à côté de notre article si vous aussi vous souhaitez réaliser votre jardin japonais pour créer une ambiance propice à la méditation !

Zen et poésie de l’instant présent

Nombreux étaient les moines zen à maîtriser les arts et notamment la poésie et la calligraphie (shodō). Avec l’introduction du bouddhisme et de l’écriture chinoise (kanji) au Japon, la poésie japonaise (waka) se développe au contact des poèmes chinois (kanshi). A l’époque de paix de Heian, elle s’exprime sous différentes formes comme les chōka, « long poème » et les tanka, poèmes courts pouvant être considérés comme un ancêtre du haiku. Matsuo Bashō (1644 – 1694) révolutionna la poésie japonaise avec ses brefs poèmes, les haïkus.

Avec seulement 17 mores, le poète, imprégné de la philosophie zen, observe et retranscrit la nature et savoure l’instant présent, dans toute sa simplicité, sa pureté et son unicité. Le haïku a largement dépassé les frontières du zen et du Japon, depuis plusieurs années, il fait l’objet d’une mode. Par simplification, en français, on compose des poèmes de 17 syllabes.


L’esprit japonais est façonné par diverses religions et philosophies comme le shintō, le bouddhisme et le confucianisme. Ces valeurs morales permettent aux Japonais d’appréhender leur monde et de vivre en société, en harmonie avec l’autre et la nature. Le shintō et le bouddhisme cohabitent depuis de nombreux siècles et les Japonais ont pris pour tradition de se rendre aussi bien aux temples qu’aux sanctuaires pour la majorité d’entre eux. La Voie du bouddha est loin d’être unique et de nombreuses branches existent au Japon et en Asie. Le bouddhisme Zen est exigeant et requiert plusieurs années de méditation (zazen) pour amené la personne à l’Éveil (satori). Bien que réservé à une élite pour ces raisons, il n’empêche que cette branche est largement présente dans le quotidien des Japonais et dans la culture traditionnelle. Art du thé, composition florale (ikebana), jardins japonais, poésie (haiku), calligraphie (shodō) sont autant de manifestation de la philosophie zen et de l’esthétique wabi sabi où il convient d’apprécier l’instant présent, la beauté de la nature dans sa plus simple et imparfaite expression. 

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2 réponses

  1. andré cliche*** dit :

    remarquablesss informationsss et définitionsss (zenmerci)

  1. 10 avril 2019

    […] Au Japon, le nombre d’instituts religieux enregistrés dépassent les 180 000. Il se décompose ainsi : 84 868 institutions Shintō, 77 018 groupes bouddhistes, environ 4 000 mouvements chrétiens et 14 000 institutions n’appartenant à aucune des religions majeures dans le pays ou issus de minorité. Les croyants seraient plus de 172 millions – plus que la population totale du pays – pour la simple et bonne raison que les Japonais ne sont pas forcément liés à une seule croyance, sujet que nous avions évoquiez dans notre article Les Japonais sont-ils vraiment zen ?. […]

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