Hime Anole : Du rire à l’horreur

Une énième adaptation de manga réalisée par un habitué des bleuettes, inconnu chez nous et mettant en scène la star du boy’s band V6. Sur le papier, Hime-Anole n’avait pas grand chose pour nous faire rêver. Et pourtant, c’est finalement le film japonais le plus intéressant qu’il nous aura été donné de voir lors de la dernière édition de l’Étrange Festival. Une véritable révélation !

L'affiche de Hime Anole

L’affiche de Hime Anole

Jeune technicien de surface timide, OKADA (Gaku HAMADA) se retrouve contraint d’aider son collègue ANDO (Tsuyoshi MURO), asocial loufoque et légèrement inquiétant, dans ses vaines tentatives de séduire Yuka (Aimi SATSUKAWA), une jolie serveuse officiant dans le café de prédilection des deux amis. C’est justement dans ce café que l’entremetteur malgré lui va croiser MORITA (Gô MORITA), un ancien camarade de classe que la belle soupçonne d’être un stalker.

ANDO et OKADA rencontrent Yuka

ANDO et OKADA rencontrent Yuka

Du « Guide du premier amour pour les nuls » au « Portrait d’un serial-killer » : un film dual

Hime Anole est, à la manière de son  titre dont les deux parties renvoient aux mots Princesse et lézard, un film dual, parvenant à faire cohabiter en son sein deux pôles potentiellement opposés.

En effet, réalisé par Keisuke YOSHIDA et adapté d’un manga de Minoru FURUYA (aussi auteur de Himizu, adapté par Sion SONO), il débute comme une comédie romantique (genre de prédilection du réalisateur) mettant en scènes de grands timides pour qui la communication avec autrui se fait dans la douleur. On n’en est pas pour autant dans une comédie loufoque comme les Japonais savent si bien les faire (genre Koi no mon – Otaku in Love, ou bien Shimotsuma Monogatari – Kamikaze Girl). L’approche ici est en effet beaucoup plus modeste, réaliste et sans excès ; au point que l’on peut au début redouter un film un peu poussif. On verra plus tard qu’il n’en est rien, et qu’il s’agit là d’une démarche volontaire de caractérisation des personnages par YOSHIDA.

Le film commence comme une comédie romantique

Le film commence comme une comédie romantique

Ces personnages, justement, se révéleront pour la plupart bien plus complexe qu’ils n’apparaissaient dans les premières scènes, constituant une des réussites du film. En dépit de leur indécision chronique et de leurs difficultés à communiquer qui peuvent les rendre un peu horripilant au départ, on fini par s’attacher à eux (hormis le personnage de MORITA, qui, lui, n’apparaît pas hésitant, mais juste déconnecté, flottant et froid, sans émotions). C’est pourtant de ces valse-hésitations, de l’entrechoquement de ces volontés peu assurées et de ces corps mal-à-l’aise et renfermés sur eux-même que naît le comique ; que ce soit lors d’un go-con, d’une première nuit d’amour ou de toutes les scènes impliquant l’hilarant ANDO, incarné par un Tsuyoshi MURO très en forme (qui attire d’emblée la sympathie de l’auteur de ses ligne par sa participation au fantastique Summer Time Machine Blues) …

ANDO pète un cable en découvrant la relation d'OKADA et de Yuka.

ANDO pète un cable en découvrant la relation d’OKADA et de Yuka.

L’écran-titre du film arrive étonnamment tardivement, en milieu de métrage. C’est précisément là que le film bascule, au moment où l’on prend conscience de la véritable nature de MORITA, dangereux serial-killer et stalker qui a jeté son dévolu sur Yuka. C’est dès cet instant, alors que la musique extra-diégétique fait son apparition dans le film et que le réalisateur tourne sa caméra avec plus d’insistance sur ce personnage jusqu’alors resté au second plan, que la réalisation de Keisuke YOSHIDA prend réellement son envol, servie par un sens remarquable du montage.

De la comédie romantique au thriller

De la comédie romantique au thriller

C’est arrivé près de chez eux : (No) Sympathy for Mr Stalker ?

Le film se transforme alors en un véritable thriller, d’une violence sèche et hyper-réaliste, montrée frontalement dans toute son horreur, comme éclaboussant sporadiquement le visage du spectateur,  mais jamais avec la gratuité ou le grand-guignol des films de torture-porn à la Saw. Elle n’en a que plus d’impact et participe pleinement de la profondeur du film. Un ressenti pas si différent du malaise qu’on avait pu éprouver à la découverte de Sympathy For Mr Vengeance, de Park Chan-Wook il y a plus de 10 ans.
Il est d’ailleurs important de saluer les effets spéciaux utilisés dans ces scènes, parfaitement intégrés et partie-prenante de cette réussite. On se demande d’ailleurs encore s’il s’agit d’effets pratiques réalisés en plateau ou bien d’effets numériques.
Comme on l’a dit, ces éclats de violence sont tout sauf gratuits. Ils traduisent l’errance psychologique du personnage de MORITA, presque toujours absent, comme un mort-vivant dérivant dans les limbes ; pas pour autant un croquemitaine invincible (le film reste réaliste jusqu’au bout, y compris dans sa représentation de la police ou des comportement des différents protagonistes à l’exception du comique et surréaliste ANDO), juste un être cassé qui continue d’avancer sans but précis.

L'inquiétant MORITA

L’inquiétant MORITA

Ce n’est finalement qu’à la fin que MORITA finit par attirer réellement la sympathie. Pour autant, on comprend bien avant les causes de son comportement. Sans l’absoudre, YOSHIDA parvient à nous faire saisir l’horreur d’un harcèlement scolaire (ijime) trop souvent passé sous silence, et ses conséquences profondes.

L’horreur d’en rire : un film d’une redoutable et discrète précision

A lire ces lignes, on pourrait facilement penser que ces deux aspects du film, comédie et thriller sont juxtaposés sans se rencontrer. Ce n’est pas pour autant le cas. Ce n’est pas parce qu’il entre en territoire horrifique que Hime Anole se départ de sa dimension comique, bien au contraire. Ces deux aspects continuent de cohabiter conjointement, parfois au moyen d’un redoutable montage alterné – on garde encore à l’esprit cette glaçante scène de meurtre montée en parallèle avec le dépucelage du héros -, les deux se nourrissant réciproquement pour se donner une nouvelle profondeur : loin d’être désamorcée par la comédie, l’horreur se teinte d’humour noir et derrière l’absurdité et la légèreté du comique point une menace sourde.

MORITA, un personnage à la dérive.

MORITA, un personnage à la dérive.

C’est ce point d’équilibre, potentiellement périlleux mais ici parfaitement atteint qui confère au film toute sa réussite.
Évidemment, cela ne serait pas possible sans des acteurs au diapason, ici tous très bien dirigés et évitant généralement le surjeu, hormis pour le personnage d’ANDO, contrepoint comique à celui de MORITA dont il semble être le miroir inversé. Il constitue d’ailleurs un habile moyen de brouiller les pistes tant, au départ, on pense que c’est en ce fou loufoque que réside la menace latente.

ANDO s'est fait une coupe à la Astro-Boy en signe de protestation.

ANDO s’est fait une coupe à la Astro-Boy en signe de protestation.

Un réalisateur engagé contre l’Ijime

Keisuke YOSHIDA lui-même ne défini pas son film comme un thriller ou un film noir. Pour lui, il s’agit bel et bien d’aborder la question du harcèlement sous ses différentes formes et ses conséquences, à commencer par le harcèlement scolaire (ou ijime), mais aussi le comportement des stalker. Il s’agit là d’un vrai sujet de société au Japon, maintes fois traité, que ce soit dans des mangas, des drama ou au ciné, parfois via un traitement plutôt impressionniste (l’interessant Rinjin 13go – Neighbor 13 par exemple, réalisé par Yasuo INOUE et adapté d’un manga de Santa INOUE ; ou Kokuhaku – Confession et Kawaki – World of Kanako, réalisés par Tetsuya NAKASHIMA).

Keisuke YOSHIDA pose un regard bienveillant sur ses personnages

Keisuke YOSHIDA pose un regard bienveillant sur ses personnages

Et justement, là où un  Tetsuya NAKASHIMA va étaler sa virtuosité plastique dans une mise en scène de la violence et du glauque, mais livrer des coquilles vides voire profondément réac, YOSHIDA, lui, prend le parti opposé et aborde son sujet avec sérieux mais sans tomber dans les discours pontifiants souvent de mise dans ce genre de film. Malgré une noirceur réelle, il pose finalement un regard pas exempt de bienveillance sur l’ensemble de ses personnages. Le message est bien présent, mais subtil et, in fine, altère la perception que l’on a eu du personnage de MORITA pendant tout le film. Il en est d’ailleurs de même pour tous les autres qui ne sont finalement jamais totalement ce qu’on avait cru déceler à la première impression. Non, ANDO, bien qu’un peu inquiétant et inadapté socialement, n’est pas un psychopathe, OKADA n’est pas qu’un puceau timide, ni Yuka une sainte ni-touche passive, etc. Chacun se révèle beaucoup plus profond dans sa réaction à l’horreur des événements.

Gô MORITA

Gô MORITA

Saluons enfin tout particulièrement la prestation de Gô Morita. On peine à reconnaître le membre du boy’s band V6 qui, loin des films-véhicules taillés sur mesure pour le groupe dont il a souvent été coutumier, habite totalement son personnage avec beaucoup de justesse, le rendant glaçant et jamais ridicule.

Vous l’aurez compris à la lecture de ces lignes, si Hime-Anole n’est absolument pas un film tout public du fait de sa violence, on ne peut s’empêcher de le recommander. Démarrant comme une discrète comédie romantique pour muter en un thriller réaliste et violent, c’est un film intense et d’une belle maîtrise, qui témoigne d’un véritable regard d’auteur de la part de son metteur en scène dont on tachera de suivre l’actualité. C’est en tout cas une belle découverte pour l’Étrange Festival, qui prouve encore une fois son rôle de dénicheur de perle. On espère sincèrement qu’il bénéficiera d’une vraie sortie sur les écrans français et saura capter l’attention du public et de la critique, il le mérite !

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3 réponses

  1. 1 décembre 2016

    […] Retrouvez la critique du film – Hime Anole : du rire à l’horreur – dans les colonnes de JDJ ! […]

  2. 2 janvier 2017

    […] Retrouvez la critique du film – Hime Anole : du rire à l’horreur – dans les colonnes de JDJ ! […]

  3. 5 octobre 2017

    […] source d’un humour d’autant plus noir que cette violence-là est bien réelle. Après Hime Anhole l’an dernier, Death Row Family est le nouveau coup de poing dont le cinéma japonais avait […]

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