Interview avec Katsura Takada : Son récit du 11 mars 2011
Au Japon, Katsura Takada est illustrateur, notamment pour des livres pour enfants, et travaille sur sa série Mixed Juice publiée dans le magazine Internet Dengeki Comic Japan. En France, il s’est fait connaître via le magazine de prépublication francophone Akiba Manga dans lequel est paru Terminus, créé en collaboration avec Luna Tick pour le scénario. Artiste éclectique, il a aussi eu l’occasion de nous donner des cours en insistant sur le développement des expressions du visage.
Mais c’est dans des circonstances plus solennelles que nous l’avons rencontré. Il a en effet participé au collectif Japon, un an après, un recueil de 8 histoires courtes imaginées par plus de 10 auteurs japonais et français mettant en scène leur vision de la catastrophe naturelle du 11 mars 2011 qui a eu lieu au Japon. À l’initiative des éditions Kazé Manga, les bénéfices de ce projet seront reversés en intégralité à la Croix Rouge japonaise.
L’histoire de Takada, comme beaucoup de monde, très marqué par le drame, s’appelle Tadaima et décrit le retour d’un employé de bureau de Tokyo chez lui alors que le séisme frappe le pays.

Journal du Japon : Qu’est-ce qui vous a poussé à créer l’histoire Tadaima et pourquoi avec Kazé Manga ? Comment est né le projet ?
Katsura Takada : J’ai eu une offre de la part de David Guelou, le porteur du projet Akiba Manga qui a également travaillé sur le livre Japon, un an après. J’aurais pu faire des illustrations, mais j’ai préféré me lancer dans l’écriture d’une histoire courte proche de la réalité, à travers laquelle je peux exprimer une réalité qui apporte une information aux Français. C’est ça qui m’a intéressé dans le projet.

Votre histoire se déroule au moment du séisme alors que l’après-catastrophe est abordé dans d’autres histoires. Pourquoi avoir choisi de raconter ce moment précis ?
Cette histoire est basée sur mon vécu. J’étais dans un bureau à Tokyo quand le séisme à frappé le pays donc je l’ai ressenti et puis je suis rentré chez moi dès que possible, à pied. J’ai voulu partager cela, monter ce qui s’est passé à Tokyo et pas forcément dans la région la plus touchée du Japon. Je voulais décrire cette réalité au lecteur pour qu’il puisse avoir une idée de ce qu’on a pu ressentir. Si j’avais été dans le Nord-Est du pays, j’aurais pu décrire ce qui s’était passé là-bas, mais je voulais retranscrire cette peur… Ce qui se passe lors des premières secousses.
Quel est selon vous l’intérêt de présenter ce livre aux Français ?
Je sais que vous en avez beaucoup parler à la TV, sur Internet… mais ça parlait surtout de la région du Nord-Est, violemment touchée. Or à tokyo, il n’y a pas vraiment eu de dégâts, mais psychologiquement, on ressentait la peur… Je voulais montrer ça.

Quand avez-vous commencé à penser à raconter votre histoire ?
Quand j’ai eu l’offre de David Guelou. Au début je ne devais m’occuper que du dessin et partager le scénario avec un autre auteur. Mais finalement je tenais vraiment à décrire ce que j’avais connu. Et c’est d’ailleurs ce que je fais dans mes séries, je pioche dans mon expérience. C’est là que j’ai réfléchi et que j’ai pensé que ça valait le coup de faire cette histoire.
Quel est l’impact que vous souhaitez avoir auprès du lecteur français ?
À Tokyo, il y a eu peu de dégâts matériels, ni de bagarre. Les gens sont restés très calme. J’espère que le lecteur français comprendra la nécessité de rester calme et de garder la discipline.

Quel est le rôle de l’artiste, du dessinateur ou de l’écrivain dans ce genre d’évènement ?
Ça serait important de se rendre sur les lieux du drame pour aider les sinistrés. Mais si la création d’une petite histoire peut aider les gens à comprendre et à se souvenir… Ça serait aussi une contribution. Si certains Français en lisant ce manga sont encouragés à faire des actes caritatifs, je serais ravi. Ça aura été utile.
Vous avez pu rencontrer les lecteurs français lors de dédicaces, quelle réactions avez-vous eu concernant ce livre ?
La plupart n’avait pas encore lu le livre en fait. Ils sont venus l’acheter parce que c’est un beau projet. On attend encore leur commentaire. Mais j’ai été impressionné par leur passion. Certains connaissaient Terminus et aimait mon style de dessin.
Que pensez-vous du soutien qui a été apporté au Japon surtout venant de la France… ?
J’apprécie tellement que les Français aient tant penser à nous. Même moi qui était à Tokyo et qui fait parti des personnes les moins touchées j’ai été très ému par tous ces encouragements, sur Twitter, Facebook, par mail, à la TV etc. Je n’imagine pas à quel point cela a pu encourager moralement les « vraies » victimes.
… et de la mobilisation des mangakas ?
Après le séisme tout le monde était perdu, même les mangakas. On ne savait pas quoi faire. Ce qu’on pouvait faire en tant que mangaka était limité. Si les gens ont apprécié ce qui a été fait, je suis ravi et impressionné par la réactivité de chaque artiste. Toutes ces illustrations qui ont été postées sur les sites etc.
Dans votre histoire vous rester dans la pure description, sans apporter de jugement ou de morale. Et elle a un ton plutôt positif. Est-ce que le 11 mars a changé quelque chose dans votre façon de concevoir vos récits ?
La reconstruction a commencé et on a pas perdu espoir. J’aimerais que les Français ne s’inquiètent pas parce qu’on continue, on va y arriver.
Vous avez créer une histoire dramatique, malgré sa tournure pleine d’espoir, n’avez-vous pas eu de créer une histoire plus légère, drôle, divertissante justement pour le moral ? Mixed Juice est plus drôle ?
Katsura Takada : Mixed Juice est une histoire d’amour ! (Rire)
Depuis le séisme je me suis rendu compte que tout pouvait s’arrêter à n’importe quel moment. J’ai encore plein de mangas à réaliser. Si je meurs, je veux laisser des traces de mon travail avant. Je veux avoir eu le temps de faire tout ce que je voulais.

Il ne faut pas penser comme ça… Ça vous a soulager de raconter votre histoire ?
Énormément. Oui.
Auriez-vous quelque chose à ajouter ?
Il faut continuer à aider les victimes, mais il suffit de ne pas oublier cet évènement, continuer à penser aux sinistrés et ça leur fera énormément plaisir.
Remerciements à Katsura Takada pour son temps et sa bonne humeur.
Photos Céline Maxant © journaldujapon.com – Tous droits réservés

