Qu’est-ce qu’un Visual Novel ?

En pleine Japan Expo, un nouveau genre de média commence à voir le jour en France. Tout droit exporté du Japon et des États-Unis, le visual novel, ou « histoire interactive », fait son trou grâce au labeur de traducteurs bénévoles. Nous sommes allés à leur rencontre.
Japan Expo 2013. Ils sont dans le coin des « fanzines », des amateurs qui proposent leurs propres productions à la vente. Parmi eux, des associations vendent ou font la démonstration de « visual novels », traduits ou directement créés.

Alexis, alias "Grimm". Photo : Benoit B. V. N.

Jordan, président de l’association Kawasoft, nous explique en quoi consiste cette forme de livre interactif. « C’est à mi-chemin entre un jeu vidéo et un roman. Vous avez une image, beaucoup de texte, assez souvent de la musique, parfois des voix, un petit peu d’animation. Nous en traduisons plusieurs, comme Narcissu ou World End Economica. » Clément, traducteur de Katawa Shoujo, explique en quoi certaines de ces fictions peuvent sortir du carcan. « Dans Katawa Shoujo, on incarne un jeune lycéen victime d’une crise cardiaque puis placé dans une école spécialisée. Il doit s’adapter à son nouvel environnement, à son handicap et faire la connaissance de jeunes filles soumises aussi à des formes de handicaps, physiques ou psychiques. »

Cependant, certains de ces visuals novels sont connus pour leurs scènes explicites, dérivées des « jeux de drague » à la japonaise. « On peut se dire que c’est un visual novel qui se passe dans une école handicapées, avec quelques histoires sexuelles. Mon Dieu ! Mais pas du tout. C’est très romantique, très tranche de vie, il y a une emphase sur la psychologie des personnages. Il n’y aucun esprit malsain à cela, l’handicap n’est qu’un angle d’auteur. » explique Clément.

Katawa Shoujo est traduit par Kawasoft mais tout le matériel de base est issu d’un travail collectif du site 4chan, réputé pour représenter une niche peu fréquentable d’Internet.

 

« Les gens peuvent faire des amalgames »

Ce travail de traduction et d’adaptation est conséquent. « C’est avant tout une logique de partage » explique Jordan. « J’ai découvert le VN par hasard, certains m’ont marqué. En France, énormément de gens ne savent pas ce que c’est où font des amalgames sur le contenu. J’en fait donc la promotion, ça peut être scénaristiquement avancé. […] le niveau d’écriture ne compte pas toujours mais certains nivellent par le haut »

Est-ce un boulot régulier, une course de fond ? Certains auteurs freelance français en font leur métier, eux restent en dilettante. « J’ai fait des études de langue, j’ai été au Japon un moment, mais je n’ai pas académiquement atteint un niveau pro. Je traduis à partir du matériau original, donc japonais, et je passe toujours quatre/cinq heures par semaine à traduire ce qui peut me passer sous la main. »

Sur le stand d’à coté, Alexis, 21 ans, ne se définit pas comme un artiste, mais comme un  entertainer. Il fait une licence d’art plastique et prépare le concours d’entrée aux Gobelins. Il a participé à un concours oulipien où la règle était, en équipe, de créer le synopsis d’un visual novel en une nuit. Il en fait la promotion à la Japan Expo. « Le visual novel permet énormément de choses, notamment d’articuler le roman et le graphique. Mon modèle du genre reste **Le Sanglot des Cigales**, traduit par l’illustre Pierre Bancov. Catharsis, notre histoire, est un kinetic visual novel, il n’y a donc pas de choix ou d’interactivité. L’histoire ? Deux personnages dont on ne connaît pas les noms ont décidé de se réunir pour jouer à un jeu. Quel-est il ? Raconter une histoire au tour par tour, comme dans un jeu de rôle. C’est donc une mise en abyme ! Les joueurs sont les narrateurs. Pendant qu’ils construisent l’histoire, on suit leurs propres personnages évoluer et tenter de survivre à leur intrigue. »

Ces romans peuvent donc aborder des intrigues complexes qu’un texte simple ne permettrait pas. Une démarche volontaire, créative et à plusieurs casquettes, comme souvent. « Je suis scénariste mais aussi graphiste, je fais un peu de tout, sauf la musique, mais nous avons un compositeur. » Et que faire du produit fini ? « Je voulais profiter des conventions pour le sortir en version boîte, au prix de quatre euros, bénéfice quasi-nul. Ensuite, l’idéal est de le mettre gratuitement sur notre site. »
Des exemples amateurs mais qualitatifs : ces diverses productions ont déjà rencontré un succès d’estime parmi les internautes.

Le cas Katawa Shoujo 

Katawa Shoujo

Katawa Shoujo est donc une oeuvre à l’histoire bien singulière. Issue d’un travail collectif de 4chan, “les tréfonds de l’internet“, une simple illustration devenue un premier acte, puis un récit en entier avec cinq routes et filles différentes à conquérir. On y suit l’histoire d’Hisao, lycéen, qui va subir une crise cardiaque qui va l’expédier à Yanmaku, institut spécialisé pour jeunes handicapés. Il va y rencontrer ses camarades de classe, parmi eux : Shizune, sourde muette ; Hanako, grande brûlée et atteinte psychologiquement ; Rin, née sans bras ; Emi, qui a perdu ses jambes, et Lilly, aveugle.

Chacune a une histoire, un caractère bien défini, une couleur de cheveux différentes, bref, le cahier des charges est bien là. Les différentes histoires alternatives sont assez prenantes, oublient parfois un peu le “pourquoi du comment”  le cœur d’Hisao est un enjeu davantage métaphorique que physique, quoique  mais il recèle quelques passages émouvants. L’ensemble est solide, prenant, possède son cachet d’histoire, visuel et sonore, en plus d’un esprit initial barré qui plaira aux amateurs de cultures de niche. La thématique de l’handicap est réaliste et nous plonge dans un univers qui semble alternatif mais qui ne l’est pas. Ce postulat qui peut faire peur est en fait l’une des plus grandes forces de Katawa Shoujo.

Ce n’est pas qu’une simple histoire légère qu’on parcourt en pilote automatique, en espérant vaguement les scènes de sexe automatiques. Katawa Shoujo est effectivement un “Visual Novel H”, mais on sent bien qu’il y a bien plus de choses autour, les-dites scènes sont, de toute manière, désactivables. Katawa Shoujo est un livre interactif qui vous lance quelques choix, d’abord pour pour vous “locker” sur la “route” d’une fille, puis, une fois le prologue passé et une fois dans la deuxième moitié du jeu, consacrée à un personnage en particulier, certaines décisions pourraient vous précipiter tout droit vers une “mauvaise fin”. Le roman a donc cinq déroulements possible, chacun s’inscrivant plus ou moins dans une cohérence d’ensemble. Vie de classe, longs monologues d’introspections, scènes d’échanges, sorties puis développement d’une relation de couple. Les routes sont inégales, certaines sont plus longues que d’autres, certaines sont discutables en termes de caractérisation et il y a quelques longueurs ici et là mais on ne trouve jamais le temps long.

Beaucoup reconnaîtront quelque part leurs premiers émois – et c’est le but. Une lecture complète d’une route, prologue inclus, peut prendre entre cinq et six heures, la “durée de vie” de ce Visual Novel est donc parfaitement acceptable, et se dévore par petites sessions, exactement comme un livre de chevet. Le style n’est peut être pas Proustien : la narration  fatalement  se retrouve très saccadée et à la première personne, mais ce n’est pas le style littéraire qu’on va chercher dans ce contexte. 

Katawa Shoujo Oups. (Capture d'écran)

Une capture d’écran ne peut faire honneur à la complexité et à la profondeur de cette histoire. Difficile de croire que la production et la traduction de ce jeu sortent d’un processus amateur. Seules quelques rares oublis, fautes de français ou de traduction trop littérales font défaut à une œuvre solide. Les quelques musiques remplissent leur contrat – et font le travail de musique de visual novel, ni plus, ni moins – et les quelques artworks et photos sont de qualité. Quelques morceaux d’animations amatrices ont même était faits pour la version complète. On vise le panier haut de l’amateur, une œuvre emblématique qui a trouvé sa fanbase de niche et suscité énormément de métas, de commentaires et de discussions. Katawa Shoujo est, à n’en pas douter, un objet très curieux à découvrir et un indispensable.

POUR ALLER PLUS LOIN :
“Le site de VdotGear”:http://vdotgear.com/
“Le site de Kawasoft”:http://kawasoft.fr/

Remerciements à VdotGear et Kawasoft pour leur temps.

Photo : Benoit B. V. N. ©journaldujapon.com – Tous droits réservés

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