[Interview] Le JUMP au MAGIC : rencontre avec deux éditeurs de la Shueisha

C’est le 18 février 2017 que se tenait le salon MAGIC organisé par Shibuya Production à Monaco. L’équipe de Journal du Japon a pu y faire une rencontre assez rare avec deux éditeurs de la célèbre maison Shueisha, responsable de nombre plus grands succès du manga depuis plusieurs décennies : Dragon Ball, Slam Dunk, One Piece, Naruto, My Hero Academia, etc.

Ces deux éditeurs, Shuhei HOSONO (à gauche, ci-dessous) et Shuntaro KOSUGE (à droite) étaient présents en tant que jurés du concours de manga organisé par Shibuya Production et les éditions Shueisha, où des participants du monde entier concourraient pour remporter une publication de leur œuvre dans le Shônen Jump + et un mois tous frais payés au Japon pour tenter de réaliser leur rêve de devenir mangaka.

Shuhei HOSONO (à gauche, ci-dessous) et Shuntaro KOSUGE (à droite)

Shuhei HOSONO (à gauche) et Shuntaro KOSUGE (à droite) – Photo Vi Toan ©journaldujapon.com

Entre cette ouverture au monde et les recettes des succès des deux magazines dont ils ont la charge, le mythique Weekly Shônen JUMP et le non-moins célèbre JUMP SQUARE, les questions ne manquaient pas et la rencontre nous a paru aussi passionnante que courte. Alors après une petite introduction des deux messieurs et de ces magazines, à votre tour d’en savoir plus et de profiter de cette interview !

 

HOSONO & KOSUGE, deux parcours en JUMP

Les deux hommes arrivent aux éditions Shueisha au début des années 2000, mais devenir rédacteur en chef, même adjoint, ne se fait pas en un jour, surtout lorsqu’il s’agit du Weekly Shônen Jump. Il faut dire que celui qu’on appelle couramment le Shônen Jump, qui fêtera ses 50 ans l’an prochain, est le magazine de prépublication de manga le plus vendu au Japon, et donc au monde : jusqu’à 6.5 millions d’exemplaires par an à l’époque de son apogée dans les années 90, et toujours près de 3 millions chaque année aujourd’hui. Publié chaque lundi, l’ouvrage présente désormais une vingtaine de séries (seize en ce moment, voir image ci-dessous) dont la pérennité et la mise en avant dépend de leur popularité, mesurée par un bulletin de sondage présent dans le magazine. 

Publication Weekly Shônen Jump

Publication Weekly Shônen Jump – Source Wikipedia

Le Weekly Shônen Jump est le magazine le plus connu et le plus populaire des éditions Shueisha, mais pas le seul. En 2000, Shuhei HOSONO entame sa carrière d’éditeur au sein du magazine de prépublication mensuel Gekkan Shônen Jump, où Shuntaro KOSUGE débute lui aussi en 2002. Les deux hommes continuent leur carrière commune en participant à l’aventure du JUMP SQUARE, le successeur du Gekkan en 2007, dont monsieur KOSUGE est l’un des fondateurs. Il en devient logiquement l’un des rédacteurs en chef adjoint, son poste actuel. Son confrère continue sa route jusqu’au Weekly Shônen Jump, dont il est aujourd’hui rédacteur en chef adjoint et participe également au développement de Shônen Jump +, application du Shônen Jump pour les smartphones.

Publication JUMP SQUARE

Publication JUMP SQUARE – Source : Wikipedia

En tant qu’éditeur, monsieur HOSONO a notamment travaillé sur Letter Bee (Hiroyuki ASADA) et Seraph of the end (Takaya KAGAMI et Yamato YAMAMOTO). Quand à Shuntaro KOSUGE il a été éditeur, entre autres, de Blood Blockade Battlefront (Yasuhiro NIGHTOW), Claymore, To LOVE-ru Darkness (Kentaro YABUKI et Saki HASEMI) ou encore D.Gray-man (Katsura HOSHINO). Actuellement il prépare avec l’auteur Nobuhiro WATSUKI une nouvelle série intitulée Rurouni Kenshi Meiji Kenkaku Romantan.

Les présentations étant faites, vous avez maintenant une meilleure idée de qui sont Shuhei HOSONO et Shuntaro KOSUGE. Passons donc à l’interview !

Weekly Shônen Jump  Jump Square  

Mangas, occident et influences

Journal du Japon : Bonjour messieurs et merci pour votre temps, c’est assez rare d’avoir des éditeurs des éditions Shueisha en France. Vous êtes ici dans le cadre d’un concours de mangakas en herbe où le gagnant verra son œuvre publiée sur Shônen Jump +. Qu’est-ce qui a convaincu Shueisha d’ouvrir les portes d’un de ses magazines à un jeune talent « étranger » ?

Shuhei HOSONO : La raison, par rapport au concours organisé à MAGIC, c’est d’avoir eu une proposition de la part de l’organisateur du salon, notamment Cédric Biscay. Mais ce n’est pas la première fois que Shueisha s’intéresse aux créations d’auteurs hors du Japon. Plusieurs concours ont déjà été organisés avec d’autres pays, notamment avec la Chine, et également le Sekai Manga sho, qui est un concours international de manga qui fait un appel à candidature de mangakas de tous les pays du monde. Shueisha est donc ouvert à la publication d’auteurs hors des frontières du Japon.

Qu’est-ce que les auteurs occidentaux peuvent apporter au manga en général, d’après vous ?

Shuhei HOSONO : Si on cite par exemple les participants au concours Magic, il y a un titre qui s’appelle La voie de Van Gogh (de Samuel VAN DER VEEN) qui est un titre vraiment très original. Les œuvres étrangères, quand elles sont originales comme celle-ci, sont très intéressantes pour les auteurs japonais puisque ça leur apporte un peu d’air frais, quelque chose de nouveau, et c’est stimulant pour la créativité des auteurs japonais.

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Concours manga MAGIC 2017 : présentation des œuvres avec des jurés attentifs ! ©Fabbio Galatioto / Shibuya Productions

Il y a déjà eu des auteurs français publiés dans un mangashi, comme Tony Valente avec Radiant par exemple, mais ce n’est pas si fréquent. Est-ce que c’est une tendance qui devrait s’amplifier selon vous, ou est-ce qu’il faut plutôt s’attendre à une évolution des mangakas japonais qui se nourriraient davantage des codes de la BD Franco-belge ?

Shuhei HOSONO : Dans un premier temps il va en effet y avoir de plus en plus d’opportunités pour les auteurs étrangers d’être publiés au Japon.

Shuntaro KOSUGE : Nicolas de Crecy a par exemple été publié dans Ultra jump. Cela va bien sûr dépendre des œuvres en elles-mêmes et de différents paramètres, mais en tout cas la porte est un peu plus ouverte.

Shuhei HOSONO : Concernant l’intérêt des auteurs japonais pour les auteurs occidentaux, les réseaux sociaux et internet brisent les frontières et il est beaucoup plus facile de découvrir plein d’œuvres et de styles différents. Si une œuvre est réussie, ce n’est finalement pas le pays d’où elle vient qui compte ; c’est ce qu’elle procure, ce qu’elle donne comme émotions au lectorat qui compte de plus en plus.

En parlant d’influences, l’un des nouveaux mangas phare du Weekly Shônen Jump est My Hero Academia, dans lequel on ressent l’influence des comics : est-ce l’un des éléments principaux de son succès selon vous, où est-ce que, comme les ninjas pour Naruto ou les pirates pour One Piece, c’est juste une bonne idée d’univers ?

Shuhei HOSONO : L’auteur, Kōhei HORIKOSHI, adore les comics à la base, il en a lu beaucoup, et en a ingéré les codes… C’est comme s’il les ré-exprimait mais en les japonisant. Cela crée une œuvre purement japonaise, mais imprégnée de comics.

 

JUMP : système et succès

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My Hero Academia en couverture du Shônen Jump

Revenons au Weekly Shônen Jump. On reproche souvent au système des votes des mangashi d’obliger des œuvres à se transformer, voire se dénaturer pour survivre… Quel est l’impact réel des résultats de ces votes dans votre travail avec les mangakas ?

Shuhei HOSONO : Les enquêtes sont primordiales, surtout quand il n’y avait pas encore internet, car elles servent de lien entre le lectorat et le tandem éditeur/auteur.

Shuntaro KOSUGE : Si les enquêtes sont mauvaises ou si peu de gens encouragent la suite d’un titre, au niveau de l’éditeur on va se dire qu’il n’y a pas de public et donc on va changer. C’est un baromètre dont on ne peut pas se passer.

Naruto, Bleach, One Piece ou Detective Conan font plus de 70 tomes, et on a l’impression que toute une génération de blockbusters shônen a été fortement étirée pendant des années… Est-ce que les nouveaux succès du Weekly Shônen Jump se dirigent vers un format fleuve eux aussi ?

Shuhei HOSONO : Pour la longueur d’une série, tout dépend de ce que veut faire l’auteur. Bien sûr le lectorat compte, mais si l’auteur a développé un univers qui peut se prolonger et qui est assez vaste pour raconter plein d’histoires, et qu’il a envie de le faire, Shueisha l’encourage. Si l’auteur dit qu’il préfère faire une série courte ou moyenne, on ne va pas le pousser au-delà de ce qu’il a envie de faire. Par exemple Assassination Classroom fait 21 tomes, Death Note en fait 12, il y a donc des titres qui marchent très bien tout en étant limités dans le nombre de tomes.

Ce qu’on peut dire, c’est qu’autrefois les séries ne duraient pas aussi longtemps. Très peu de séries faisaient 70 tomes et, au sein des éditions Shueisha, mes sempai me disaient qu’à leur époque, quand une série durait 30 tomes, ils trouvaient déjà ça long ! Alors nous-même, finalement, nous sommes étonnés de la durée des séries d’aujourd’hui.

1984 : Dragon Ball & Weekly Shônen Jump

1984 : Dragon Ball dans le Weekly Shônen Jump n°51

Le Weekly Shônen Jump produit des mangas qui font rêver des générations entières à travers le monde : quel est son secret et comment faire pour que ça continue ?

Shuhei HOSONO : Le secret, c’est que la réflexion derrière les œuvres n’est pas très complexe. On ne va pas réfléchir à savoir comment faire pour partir à la conquête du monde. L’idée c’est juste : qu’est-ce qui va plaire aux lecteurs ? On me demande souvent comment je choisis mes thèmes, quelles sont les thématiques récurrentes… mais la logique est juste de savoir ce que veut le public et répondre à cette demande, c’est tout.

Shuntaro KOSUGE : Un autre point fort de Jump c’est que lorsqu’un titre marche bien, comme Dragon Ball, les jeunes auteurs sont attirés par l’éditeur qui le publie et les nouveaux talents viennent d’eux-mêmes. Dans ces nouveaux talents, il y en aura un ou plusieurs qui vont sortir du lot, et une nouvelle génération va être inspirée par cet auteur-là. C’est aussi là la force de Jump.

On vous souhaite que ça continue alors, merci !

 

Le concours de manga a récompensé Hyper Shiritori de Nguyen NHU-VINH, plus connu sous le pseudo de Vinhnyu.

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Retrouvez toutes les informations sur le festival MAGIC sur leur site internet, leur page Facebook ou leur compte Twitter. Vous pouvez aussi suivre les éditions Shueisha et le Shônen Jump à travers le site du Shônen Jump +.

Remerciements à Shuhei HOSONO et Shuntaro KOSUGE pour leur temps, et merci également à notre interprète Sahé Cibot et à Sarah Marcadé pour la mise en place de l’interview.
Propos recueillis par Olivier Benoit.

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Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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2 réponses

  1. 17 avril 2017

    […] notre récente rencontre avec deux d’entres eux des éditions Shueisha, aussi inédite que courte, c’est donc avec joie que nous avons […]

  2. 28 novembre 2017

    […] pas leur mot à dire quant aux outils utilisés pour le dessin. En réalité, comme l’explique Shuhei HOSONO, il est plutôt question de répondre à une demande : « Chaque année, le nombre de […]

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