[Interview] À la découverte de JUMP Paint et du concours JUMP’s International Manga

Si le dessin numérique est devenu quelque chose de banal, voir un éditeur comme la Shueisha proposer une application dédiée au dessin de manga, JUMP Paint, est pour le moins inattendu. Nous nous sommes rendus dans leurs locaux afin de rencontrer Shuhei HOSONO, éditeur en chef du JUMP+, et Yûta MOMIYAMA, éditeur au JUMP, pour en savoir plus à propos de JUMP Paint, ainsi que du concours mis en place pour soutenir l’application et recruter des talents étrangers. Pour bien comprendre fonctionnement et enjeux nous nous sommes aussi intéressés à leur collaboration avec Medibang, entreprise en charge de la partie internationale et du développement du soft, qui elle aussi a accepté de répondre à nos questions.

La volonté de proposer un outil de dessin didactique

Lancée cette année au mois de juin, JUMP Paint est une application de dessin disponible sur iOS, Android et PC/Mac. Difficile de ne pas se demander ce qui motive cette initiative, surtout venant d’une entreprise aussi bien établie que les éditions Shueisha. Après tout, même s’ils travaillent de concert avec leurs auteurs, les éditeurs n’ont pas leur mot à dire quant aux outils utilisés pour le dessin. En réalité, comme l’explique Shuhei HOSONO, il est plutôt question de répondre à une demande : « Chaque année, le nombre de dessinateurs s’appuyant principalement sur des outils numériques augmente continuellement. Chez JUMP, un de nos principaux objectifs est de rassembler les jeunes talents. On ne veut pas seulement s’impliquer dans l’impression du produit fini, mais également dans sa réalisation en proposant des outils optimisés pour la création. Nous voulons pouvoir communiquer avec les auteurs, mais aussi assister les débutants, c’est pourquoi nous avons développé ce logiciel en collaboration avec Medibang»

De gauche à droite, les éditeurs Shuhei HOSONO et Yûta MOMIYAMA

En plus d’être entièrement gratuite et de proposer tous les outils nécessaires à la création d’une planche, JUMP Paint veut se démarquer de par ses composantes didactiques et interactives : il est possible d’apprendre les étapes de bases de la création d’un manga, du storyboard à l’application des tonalités, en s’appuyant sur différentes planches d’auteurs connus du Weekly Shonen JUMP (comme Eiichiro ODA, par exemple). Des didacticiels rédigés par la rédaction du JUMP sont également mis en ligne une fois par semaine, reprenant divers conseils d’un mangaka connu.

Mais ce n’est pas tout, puisque cette application a pour mission de toucher le monde entier : elle est actuellement disponible en neuf langues. Cette volonté de dépasser les frontières ne date pas d’hier, comme le souligne HOSONO : « nous avions déjà collaboré il y a deux ans avec Medibang sur le Shonen JUMP Rookie, un site de publication en ligne lancé en même temps que le JUMP+. À l’image de Medibang.com, le JUMP Rookie permet aux auteurs amateurs de mettre facilement leurs planches en ligne. Les mangas mis en ligne sont ensuite passés en revue par le service éditorial du JUMP, ce qui peut éventuellement mener à une publication dans ce dernier. À l’époque, il a été proposé de mettre en place un concours mondial par l’intermédiaire de Medibang.com, qui a effectivement eu lieu. C’est d’ailleurs à partir de cette époque que nous avons commencé à leur demander des conseils à propos de JUMP Paint ». En pratique, la version japonaise de JUMP Paint permet de publier ses dessins sur le site du Shonen JUMP Rookie, tandis que la version internationale est, elle, raccordée à Medibang.com.

Masashi KISHIMOTO, auteur de Naruto et président du jury du concours JUMP’s Universal Manga

Il en est de même pour le dernier concours mondial en date : JUMP’s Universal Manga. « Le JUMP Rookie n’est accessible qu’aux personnes parlant japonais, tandis que Medibang a été traduit dans de nombreuses langues, donc c’est plutôt pour des raisons techniques que cette différence existe. » Cela ne change cependant rien pour le candidat, dont la participation sera évaluée par le même jury, présidé par Masashi KISHIMOTO, l’auteur de Naruto, et assisté dans sa tâche par le service éditorial du JUMP, pour un total d’une dizaine de personnes. « La plupart des jurés, KISHIMOTO compris, ne parlent probablement que japonais, mais les œuvres en compétition seront traduites avant d’être jugées équitablement par le jury. Ce qui sera pris en compte ne changera pas suivant le pays : il faut surtout que l’histoire soit intéressante. Nous nous appuierons aussi sur le dessin, la construction du récit, mais également sur la marge de progression potentielle que laisse pressentir le travail de l’auteur. À l’heure actuelle, nous comptons environs 250 participations, mais nous espérons dépasser les résultats de la précédente édition et franchir la barre des 1000. C’est vrai que nous en sommes encore loin et que la date limite approche à grands pas (le 5 janvier 2018, ndlr), mais tout le monde sait que les dessinateurs ont souvent tendance à rendre leurs planches à la dernière minute ! (rires) »

Chercher un nouveau souffle à l’étranger

Le lancement de cette application, ainsi que le concours lancé pour l’occasion, n’ont rien d’anodin. Il s’agit de l’expression d’une volonté tournée vers l’extérieur, visant entre autres choses à amener du sang neuf dans le milieu de la bande dessinée japonaise : « Nous cherchons tout d’abord de nouveaux auteurs pour l’année prochaine. Jusqu’à présent, il y a toujours eu une écrasante majorité d’auteurs japonais dans le JUMP, ce qui nous a donné envie de chercher de nouveaux talents à travers le monde. Avec l’assistance de Medibang, nous avons pu entrer en contact avec de nombreux artistes originaires de différents pays. Lors de notre première collaboration, il y a maintenant deux ans, nous avons été très agréablement surpris par la qualité des publications proposées par les auteurs étrangers. Suivant les pays, les artistes ont une sensibilité différente, et nous nous sommes dit que si un auteur étranger était publié dans le JUMP, il pourrait apporter un regard nouveau sur le manga et amorcer un changement chez les auteurs japonais. Nous n’en sommes pas encore là, mais nous sommes curieux de voir ce que cela peut donner. »

L'antichambre de la rédaction du JUMP

L’antichambre de la rédaction du JUMP

Quand on leur demande finalement s’ils espèrent que ce concours, conjugué à JUMP Paint, rendra le manga japonais encore plus populaire qu’il ne l’est maintenant, HOSONO et MOMIYAMA répondent en souriant : « nous n’avons pas cette prétention, mais c’est vrai qu’un outil de dessin spécifique à la production de manga, à portée de main des dessinateurs et facile à utiliser, pourrait contribuer à élever le degré de qualité du manga à travers le monde. Après tout, l’appli est gratuite et, de nos jours, tout le monde possède un téléphone portable. JUMP Paint vient seulement d’être lancé, donc le nombre d’utilisateurs réguliers est encore restreint. En ce moment, nous recevons de temps en temps des œuvres dessinées via JUMP Paint venant des auteurs du JUMP+. C’est un service qui est encore très jeune, mais nous espérons qu’il sera de plus en plus utilisé, d’ici cinq ou dix ans. »

Medibang, la porte de Shueisha vers l’internet mondial

Bien moins connu en France que Shueisha, Medibang est une entreprise basée au Japon dont l’activité gravite autour de son application de dessin, Medibang Paint, gratuite elle aussi, et son site internet, Medibang.com, sur lequel il est possible de publier facilement ses planches, ses dessins, ou même ses écrits. Contrairement à Shueisha, Medibang a pris le parti de viser dès le début le marché international, avec son logiciel de dessin comme fer de lance : « à l’heure actuelle, nous en sommes à plus de treize millions de téléchargements, dont 70 % à l’étranger. Medibang Paint est principalement utilisé en Corée du Sud, à Taiwan et en Chine, mais aussi dans des pays plus inattendus, comme le Brésil, le Mexique, ou l’Espagne », explique Gôsuke HIRAYANAGI, manager chez Medibang. « D’ailleurs, durant notre précédent concours avec Shueisha, un auteur français a également été repéré, et il travaille actuellement avec un éditeur du JUMP dans l’optique d’une potentielle publication. Un seul français, c’est peu, mais nous sommes encore peu connu en France. C’est un lectorat que nous aimerions pouvoir toucher plus activement. »

Depuis un an et demi, Medibang propose également un « Partner Program » à ses auteurs, grâce auquel l’auteur est rémunéré en fonction du nombre de vues que génèrent ses publications. Philippe HUYNH, en charge de la partie française du site, explique que Medibang veut « soutenir l’auteur dans son processus créatif, mais aussi dans son parcours professionnel, en facilitant ses contacts avec les éditeurs. Le bilan de ce système est plutôt positif, on a même quelques auteurs-partenaires qui se font publier au format papier dans d’autres pays. Par exemple, un de nos auteurs taïwanais, très populaire à Taïwan et au Japon en version numérique, va être publié en Chine grâce aux opportunités offertes par le Partner Program. Nous agissons en tant qu’intermédiaire entre l’auteur et l’éditeur. »

Le site comprend également un service de traduction, qui lui permet de proposer ce qui y est publié en pas moins de neuf langues, offrant ainsi l’opportunité aux auteurs de toucher un public d’autant plus large. Philippe précise malgré tout que « peu de monde est éligible pour ce programme. Il faut répondre à des exigences de popularité, et donc de qualité, mais aussi de production pour pouvoir en profiter. En pratique, nous contactons les auteurs qui nous semblent avoir du potentiel. Sur un total d’environ trois mille inscrits sur le site, nous devons avoir au plus 20 à 25 auteurs-partenaires. »

HIRAYANAGI explique que ce programme est en pleine évolution, « avec dans l’idée de payer l’auteur à la planche, ce qui nous permettra de mettre en place un système de commande. Il existera bien sûr des contraintes en terme de rendement : l’auteur devra publier au moins une fois toutes les deux semaines sur le site, pour un minimum de trente planches par mois, de façon à avoir un tome relié tous les six mois. De notre côté, nous nous chargerons de diffuser ces œuvres à travers le monde grâce à notre partenaire Media Do, entreprise numéro un de la publication d’e-book au Japon et déjà présente dans de nombreux pays anglophones. Medibang se focalise principalement sur le recrutement et la centralisation d’auteurs, de la même manière que Shueisha avec JUMP Paint, par exemple. Nous nous sommes associés à Media Do il y a maintenant quelques temps. Ils veulent entre autres diffuser des mangas à travers le monde, mais n’ont pas d’organe permettant de créer des œuvres à diffuser. Cette complémentarité entre notre capacité à recruter des auteurs et la capacité de Media Do à diffuser ses œuvres auprès d’un public toujours plus large a été la base de notre coopération. »

Les conditions d’accès à une rémunération sur leur site ont beau être plutôt strictes, s’il y a une chose qui ressort systématiquement, c’est la volonté de mettre l’auteur et le soutien qui lui est apporté au centre du discours. Les outils de création développés par Medibang sont accessibles gratuitement aux auteurs et lui permettent d’entrer en contact avec une communauté de passionnés, tout en lui donnant accès à la scène internationale. C’est peut-être ce point qui a su séduire Shueisha chez cette entreprise en pleine croissance ?

 

Pour en savoir plus, et qui sait peut-être vous lancer en tant qu’auteur, n’hésitez pas à consulter :

Remerciements à Philippe HUYNH pour la mise en place de ces interviews, ainsi qu’à Gôsuke HIRAYANAGI (Medibang), Shuhei HOSONO (JUMP+) et Yûta MOMIYAMA (JUMP) pour leur gentillesse et leur patience.

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