[Manga] Weekly Shônen Jump : le faiseur de légendes

Dragon Ball, Olive et Tom, Naruto, One piece, Saint Seiya ou encore My Hero Academia… Ces légendes du monde du manga présents en France depuis plusieurs décennies sont encore omniprésents sur les étagères des lecteurs de mangas et des libraires, et il en est de même à travers le monde entier ! Pour autant, ils sont tous devenus célèbres dans les pages d’un seul et même magazine, publié à Kyoto : le mythique Weekly Shônen Jump.

Il était temps que Journal du Japon lui dédie un article.

L’histoire du Weekly Shônen Jump

Le Weekly Shônen Jump, raccourci couramment en « Shônen Jump » ou « Jump » a été créé en 1968 par la maison d’édition japonaise Shueisha. Il est, depuis 51 ans, à l’origine de nombreux grands succès internationaux du shônen. Ce type de manga se caractérise par un public masculin jeune, shônen signifiant jeune garçon dans la langue de Tezuka. Et c’est cette communauté qui va devenir l’arme principale du magazine. Depuis sa création, le Shônen Jump attise en effet l’ardeur des jeunes japonais à travers ses récits. Écoliers, collégiens, lycéens et même adultes ont lu dans ses pages, à un moment ou un autre de leur vie, le nouveau chapitre de leurs mangas favoris.

Couverture du Shonen Jump pour ses 50ans

Car les Japonais abordent la lecture des mangas d’une manière très différente de la notre, qui consiste à acheter directement notre série en tome. Tout d’abord le Shônen Jump se rapproche plus d’un annuaire téléphonique que d’un petit magazine : on y compte environ 425 pages imprimées sur du papier recyclé. De plus, ces pages accueillent uniquement les vingt séries en cours de publication les plus populaires auprès de ses lecteurs, ainsi que les produits dérivés vendus par la maison d’édition. Ainsi, les auteurs sont obligés de fournir un chapitre d’une vingtaine de pages par semaine afin de satisfaire leurs lecteurs. Ce système de prépublication permet de maintenir l’engouement autour de l’œuvre. En effet, au Japon, les lecteurs sont friands de nouveaux chapitres chaque semaine avant d’acheter les tomes reliés en librairie. Alors, avant l’achat ou non d’un tome, ils lisent le Jump puis le jettent directement comme un journal d’actualité gratuit. Ces magazines de prépublication permettent à l’industrie du manga, bien plus conséquente au Japon qu’en France, d’exploiter au maximum le potentiel de nouveaux artistes et de leurs œuvres, avec une horde de lecteurs toujours au rendez-vous.

Ce magazine vendu au prix abordable de 240 yens (environ 2,10 euros) réalisait en 2019 un tirage papier hebdomadaire de 2 millions d’exemplaires. Le record établi durant l’année 1995 pour le numéro du nouvel an s’élève quant à lui à 6,5 millions d’exemplaires, et il est toujours invaincu dans la catégorie des magazines hebdomadaires (selon Jump – L’âge d’or du manga, chez Kurokawa). Une époque qui correspond d’ailleurs à la fin des premiers gros titres du magazine : Dragon Ball et Slam Dunk.

Depuis ce tirage record et un âge d’or dans les années 90 où les ventes explosent, le magazine n’est jamais parvenu à se relancer totalement. Toutefois, un autre record y a vu le jour depuis : le manga d’Eiichiro ODA, One Piece, lancé dans le Shônen Jump en 1997, et écoulé à plus de 460 millions de tomes depuis ses débuts, ce qui en fait le numéro 1 des ventes devant le légendaire Dragon Ball Z écoulé à plus de 250 millions d’exemplaires, ou encore Naruto et ses 235 millions de volumes écoulés. Les 3 mangas les plus vendus de l’histoire ont donc été ou sont encore des locataires du magazine.

Cependant cet élan des années 2000 porté par Hunter X Hunter à partir de 1998, One piece, Naruto à partir 1999 et Bleach de 2001 à 2016 n’a pas suffi à rétablir les ventes du Shônen Jump. En 2014 a donc été lancé une application numérique Shonen Jump + disponible uniquement au Japon et aux États-Unis afin d’élargir son lectorat et de lutter contre les scans illégaux puis fut relancé plus tard avec une campagne publicitaire supplémentaire et du contenu additionnel en 2018, par le biais de la société américaine Viz média, un éditeur fondé aux États-Unis par la Shueisha et deux autres maisons d’édition japonaises rappelant ainsi l’union entre les deux magazines qui ont donné vie au Jump papier. (En France aujourd’hui est présent manga+ de la Shueisha, qui donne accès gratuitement aux chapitres du Jump mais en version anglaise et espagnole seulement).

Ventes du Jump

Ventes du Jump à travers les années – Source : Wikipedia

Mais le magazine, au delà de ses aléas commerciaux, continue d’influencer les générations et de créer des chefs d’œuvres appréciés partout dans le monde, devenant un véritable mythe à travers les années et le sujet de nombreux livres et reportages, comme le livre biographique, l’Âge d’or du manga par Hiroki Gotô chez Kurokawa que nous citions plus haut, qui retrace le parcours de l’auteur au sein de la rédaction du Weekly Shônen Jump ou le reportage sur la Shueisha par Kévin Tran, l’auteur de Ki & Hi, abordant l’édition au Japon. L’hebdomadaire est donc une figure majeure de cette industrie gigantesque du manga, mais comment expliquer le succès rencontré par les auteurs qui y sont publiés ?

Une légende qui s’écrit à travers ses lecteurs

Le succès du Jump face à ses concurrents, au moment où l’intérêt pour le manga explose dans les années 60, n’a pas toujours été garanti. À l’origine il est prévu pour une parution bimensuelle et ce n’est seulement qu’après sa fusion avec son concurrent, le magazine Shônen Book, qu’il devient hebdomadaire. Ces deux magazines visant le même public ont su s’allier pour développer « l’art du shônen » et propulser sur le devant de la scène des bandes dessinées japonaises, face aux autres genres de manga tel que les shôjo (jeune fille) ou seinen (adulte). Mais la réelle force du Jump c’est son intérêt pour son public, concrétisé par des sondages dans le formulaire placé à la fin de chaque volume.

Ces questionnaires sont importants dans l’écriture de la légende du Jump : ils offrent  la possibilité de voter chaque semaine pour ses mangas favoris en échange d’un petit cadeau de la part de Shueisha, tel que des portes-clés ou des cartes téléphoniques à l’effigie des personnages présents dans le magazine. Ces votes servent à établir un classement de popularité, où les œuvres les moins appréciés du public sont arrêtées brusquement. L’auteur impopulaire est informé dès la prise de décision des éditeurs et ces derniers lui donne un délai de deux à trois chapitres pour qu’il finisse son œuvre. Parallèlement les œuvres à succès se voient offrir des pages en couleur ou un placement en couverture. On peut prendre l’exemple de Saint Seiya qui a connu une baisse de popularité année après année et n’aura jamais son dernier chapitre publié dans le Jump mais uniquement dans les tomes reliés.

couverture du Shonen Jump pour les 40ans de Kochikame

À l’inverse une popularité constante leur garantit une parution continue, à l’image du manga mythique de Osamu AKIMOTO, Kochikame, qui a perduré au Japon durant quarante ans. Cette œuvre devenue iconique dans le Jump retrace la vie d’un policier avec un sens du comique propre aux auteurs japonais, et qui la rend de fait difficilement exportable chez nous.

Ce système assure en tout cas une publication en accord avec les désirs des lecteurs, même si on peut le juger sans pitié car tout peut s’arrêter brutalement pour une œuvre qui n’a pas su rapidement séduire, parfois en raison de son originalité.

Mais les sondages du Jump vont parfois plus loin et l’un d’entre eux a même créé la clé de voute du magazine… C’est par des questions simples posées à ses lecteurs que ce dernier a pu devenir le N°1 au Japon. Hiroki GOTÔ, l’un des rédacteurs en chef des années d’or du Jump (de 1986 à 1993) expliquait durant l’été 2018 à Japan Expo chez nos confrères du Monde, l’influence de ces sondages. Il se remémore la question suivante, adressée aux lecteurs : « qu’est-ce qui vous préoccupe ? »

Le jeune lectorat a alors énoncé l’ensemble des inquiétudes de leur âge comme leur avenir, leurs performances scolaires ou sportives mais avec des mots d’enfants qui laissent transparaître tout l’espoir et les sentiments portés par ces plus jeunes générations.

Intégrants ces informations à l’esprit du magazine, le Jump s’est façonné une image positive qui  décide d’aborder ces thèmes récurrents dans la vie de ses lecteurs, et les aider à surmonter leurs tourments. Le slogan lui-même du Jump est le résultat d’un sondage où les lecteurs disposaient de 30 mots à choisir et où il était demandé « Quels mots vous inspirent le plus ? » Trois mots phares ont été retenus : amitié, effort et victoire… et c’est à partir de là que l’esprit du Jump est né.

En plus de ces trois mots, qui sont devenus le slogan du magazine et ont une influence encore présente aujourd’hui, le Jump a ainsi placé ses lecteurs à la tête de la rédaction, faisant d’eux de véritables rédacteurs en chef par procuration.

L’esprit JUMP

One Piece à la une du Jump

Mis en avant par le slogan : amitié, courage et victoire, le Jump s’est donc créé un univers autour duquel gravitent des générations de garçons et de jeunes hommes, rejoints par de plus en plus de filles au fil des années. S’est formé un univers très vaste composé de mangas très différents les uns des autres, mais appelés communément « manga positif », dont les codes sont assez identifiables : exaltant l’âme et le corps, avec des personnages auxquels la jeunesse peut s’identifier, qui surmontent les épreuves et font face aux circonstances même les plus complexes et douloureuses, comme l’absence de l’un ou des deux parents par exemple.

Vient ensuite un « scénario en escalade » comme le qualifie Hiroki GOTÔ, mettant scène un jeune garçon à la recherche de puissance qui, durant son aventure, va rencontrer des amis mais aussi des ennemis ou de simples des rivaux, toujours de plus en plus forts, jusqu’à atteindre l’apothéose de l’œuvre et son combat final.

Izuku Midorya de My Hero Academia pour la couverture du Jump

L’univers se veut également très coloré, illustré par des pages de couvertures flamboyantes représentants des protagonistes variés, mais toujours avec une pose bien étudiée. Cette recherche de puissance, déclinée à l’infini d’année en année, est aussi une occasion de découvrir de nouveaux mondes, comme celui de la piraterie du célèbre One Piece, dans un voyage qui permet à l’auteur d’aborder divers climats, pays, sociétés, dirigeants, inspirés du réel ou totalement fantastiques…

Ces héros, leur pouvoir, leur quête, leur univers et sans oublier leurs nombreux amis et ennemis représentent cet esprit Jump.

Évidement des cas particuliers sortent du lot, comme le manga Death Note paru en 2014, salué partout comme un chef d’œuvre psychologique et dans lequel l’auteur, Tsugumi ÔBA met en œuvre une confrontation entre deux hommes diamétralement opposés, l’un représentant la justice de l’État et l’autre une justice exercée par un seul homme au pouvoir divin. Plus récemment on peut citer l’intriguant The Promised Neverland en cours de publication, mêlant orphelinat et drame dans un monde où l’humanité a pactisé avec des monstres.

The Promised Neverland avec Emma, Ray et Norman en couverture

Cependant ces deux œuvres désormais devenues iconiques sont des cas particuliers dans le Jump qui n’hésite pas à promouvoir des mangas atypiques à l’histoire bien ficelée si les éditeurs estiment que les lecteurs vont adhérer. À l’inverse un manga comme Kingdom édité par la Shueisha elle-même depuis 2006 et qui intègre plusieurs des codes du Jump comme le héros Shin rêvant de devenir un grand général sous les cieux, contient des scènes à caractères sexuels et violentes et ainsi n’est pas publié dans le Jump malgré son succès.
Qu’il soit dans le plus pur esprit du magazine ou plus originaux, le magazine a dû dénicher des talents capables de satisfaire ce public qui a le choix de vie ou de mort sur les mangas publiés.

Le mode opératoire

Son succès incontestable aujourd’hui est le résultat d’une manière de faire propre à la maison Shueisha. Dès 1968 le Jump a accueilli dans ses pages des mangakas totalement inconnus pour en faire des auteurs célèbres à l’international, par le biais de concours organisés chaque année comme la Golden Cup d’août, qui ont pour but de repérer des auteurs talentueux, pour leur dessin ou leur scénario. Ce concours consiste à élire parmi plusieurs one-shot, d’environ 50 à 70 pages et d’auteur inconnus, le plus prometteur.

Dragon Ball en couverture pour son dernier chapitre

Ces concours ont lieu plusieurs fois durant l’année et ont vu naître des auteurs légendaires comme Yoshiro TAGASHI, le père de Hunter x Hunter ou Eiichiro ODA une figure de proue du manga au XXIe siècle qui a vu son œuvre One Piece fêter ses 20 ans en 2019. L’exception de cette génération de mangakas repérés lors de ces concours est Akira TORIYAMA, l’homme à l’origine d’un des premiers grands succès dans l’industrie internationale du manga, Dragon Ball.

Les tomes reliés de ce manga ont été imprimés à plus de 250 millions d’exemplaires mais il n’a jamais gagné de concours organisé par la Shueisha. En effet c’est son trait de dessin unique qui tape dans l’œil d’un éditeur du Jump, Kazuhiko TORISHIMA. À eux deux ils donneront naissance d’abord à Dr. Slump qui aura beaucoup de succès au Japon, avant de se lancer dans Dragon Ball qui a longtemps été une contrainte pour TORIYAMA avant de devenir l’œuvre de sa vie.

Arale de Dr. Slump en couverture

En effet les mangakas, ces hommes aux talents cachés, ont fait leurs armes par leur propre travail de passionnés mais ont également été formés par la Shueisha. Chaque mangaka reconnu comme talentueux lors des concours est associé à un tantôsha, qui se rapproche du poste de responsable éditorial en France. Dès lors les deux individus forment alors un duo très soudé. L’œuvre finale, le manga qui sera publié dans le Jump est le fruit de ce travail commun. L’éditeur se doit de s’assurer que l’auteur est dans des conditions optimales pour travailler correctement mais également l’influencer de manière à ce que le manga s’imprègne de l’esprit du Jump.

Pour Dragon Ball, dans la version originale il n’y avait pas de tournois d’arts martiaux. Cependant TORIYAMA a été contraint d’en ajouter sur les conseils de TORISHIMA et afin de satisfaire les lecteurs. Ceci aura pour résultat l’ascension de la série. Ainsi ce binôme formé par le mangaka et le tantoshâ se trouve être une alliance redoutable entre le magazine et les artistes. Ces derniers se voient offrir une chance de faire publier leur œuvre et les faire connaître dans un magazine avec une portée inégalable dans le monde du manga… Et ainsi vivre de leur passion et de leur création pour les plus doués à l’image de Eiichiro ODA ou Akira TORIYAMA. De l’autre côté le tantoshâ est le lien entre la maison d’édition et le mangaka, comme un garant de l’auteur auprès de la Shueisha.

Ils sont également les personnes qu’un aspirant mangaka va rencontrer afin de présenter son œuvre s’il désire intégrer les rangs du Jump hors concours. Traditionnellement l’artiste vient présenter ses planches de dessins et son scénario à plusieurs reprises. Dans l’interview citée plus haut, réalisée par Kevin Tran sur la Shueisha et « l’Edition des mangas au Japon », ce dernier présente cet aspect méconnu. Il rencontre Monji SAN l’éditeur de My Hero Academia qui lui révèle selon lui la qualité principale requise pour intégrer le Jump : « il y a beaucoup de qualités requises pour devenir mangaka mais la plus importante est de ne pas renoncer et de continuer à écrire et dessiner ». Le tantoshâ a pour objectif, quand cela est nécessaire, de pousser à bout l’aspirant afin que ce dernier donne le meilleur de lui-même et ne cesse de revenir présenter son travail jusqu’à ce qu’il puisse intégrer le cercle très fermé des auteurs publiés dans le Jump.

Le Jump, une référence incontournable

Ainsi ce magazine désormais vieux de 51ans aujourd’hui peut être considéré comme la Bible du manga, bien au-delà de sa simple épaisseur et surtout par son impact sur plusieurs communautés. Évidemment une partie des autres mangas à succès sont eux produits par d’autres éditeur que la Shueisha. Shôgakukan, qui est à l’origine de la Shueisha, a édité Detective Conan et l’un des mangas les plus connus en France, Pokémon. Kodansha qui est la plus grosse maison d’édition de l’archipel et l’éditrice du mythique Akira ou de l’Attaque des Titans. Ces maisons d’éditions forment aujourd’hui le keiretsu hitotsubashi, une association, qui est l’une des plus grosses compagnies actionnaires du marché d’édition au Japon.

Ainsi l’hégémonie de la Shueisha et du Jump est à nuancer. Mais le rayonnement des œuvres du Jump sur le monde est sans égal et toutes les tentatives de l’imiter en France furent d’ailleurs un échec. Ce magazine légendaire aux faits d’armes flamboyants représente un sommet à rejoindre pour tout mangaka souhaitant partager son œuvre avec le monde entier.

Weekly Shonen Jump

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