Pays de neige : du roman lumineux de Kawabata au manga sentimental

Journal du Japon vous emmène aujourd’hui à la découverte d’un grand classique de la littérature japonaise : Pays de neige de Yasunari KAWABATA. Un homme riche et cultivé qui retourne à plusieurs reprises dans ce pays de neige où vit une geisha avec laquelle il aime avoir de longues conversations, une mystérieuse femme croisée dans le train … Une histoire simple, des sentiments naissants, un roman tout en finesse qui offre la matière à une adaptation romanesque dans un manga qui séduira le plus grand nombre.

Un roman liant amour et beauté des paysages de montagne

kawabataneigeCe roman de Yasunari KAWABATA se déroule dans un « pays de neige », une région du Japon où la neige tombe en abondance l’hiver, où la nature explose en couleurs, en parfums, en reflets changeant à chaque saison. 

Shimamura vit à Tokyo où il a femme et enfants. Il aime se rendre au pays de neige pour profiter du paysage, du bon air, et passer du temps avec la belle Komako, une jeune femme joueuse de shamisen devenue geisha, qu’il a rencontrée lors d’un premier voyage au printemps. La neige est présente et le froid mordant lors de son deuxième séjour. Dans le train il a vu un homme malade accompagné d’une femme aux yeux de glace et à la voix mélodieuse qui l’a fortement marqué. Il reprend sa relation avec Komako là où il l’avait laissée (il est parti le lendemain de la seule nuit qu’ils ont passée ensemble). Elle se confie à lui sans retenue, passe le plus de temps possible avec lui, quitte à arriver ivre après une soirée très arrosée avec d’autres clients. 

Leur relation s’épanouit dans ce pays de neige entre promenades, bains, soirées au son du shamisen de Komako. Elle est amoureuse même si elle sait que cet amour n’est pas viable, il est heureux de profiter de ces moments hors du temps, de la pureté de cette belle jeune femme qui rougit si facilement.

« Quoi qu’il en fût, elle en était à son troisième morceau, le Miyakadori. Et Shimamura, sans doute sous l’effet caressant de cette musique voluptueuse et tendre, Shimamura chez qui le frisson électrique s’était détendu pour laisser couler en lui une exquise chaleur, Shimamura, pénétré d’un sentiment profond d’intimité charnelle, leva les yeux sur Komako et contempla son visage. »

Lorsqu’il repart à nouveau, il revoit la mystérieuse Yôko. Elle vient prévenir Komako que Yukio, l’homme malade du train, est mourant. Quel lien a uni Komako à Yukio pour qu’elle s’énerve dès qu’on parle de lui ?

Shimamura revient aux premiers jours de l’automne, dans le bruit des insectes, la rougeur des kakis et le manteau d’argent des kaya sur les montagnes. Komako le rejoint et après quelques reproches reprend leur relation là où ils l’avaient laissée.

« Ils étaient restés longtemps sans se voir, et pourtant Shimamura avait instantanément retrouvé, en sa présence, intact et dans tous ses détails, ce monde intime et familier qui s’évanouissait mystérieusement dès qu’il s’éloignait d’elle, et qu’il ne parvenait jamais à évoquer ».

Les érables ont rougi, les gerbes de riz ont été mises à sécher, les insectes viennent mourir dans les maisons et la première neige annonce l’hiver. Une ambiance de fin d’automne décrite par l’auteur dans des pages d’une extrême poésie. Mais soudain le tocsin sonne, un incendie s’est déclaré dans le village …

Ce livre est donc une véritable invitation au voyage (éloge des voyages en train, des paysages qui défilent, des vitres qui se couvrent de buée), à la découverte, à l’amour dans un pays de neige. Dans ce pays, la pureté de la blancheur est à la fois dans les paysages, sur les toiles de chanvre Chijimi qui sont lavées et blanchies dans la neige, mais aussi sur la peau et dans le cœur de Komako. Un blanc qui tranche avec le rouge des joues et des lèvres de la jeune geisha, ou le rouge du sous-kimono qui se dévoile parfois au détour d’un mouvement.

« Le regard de Shimamura s’était porté vers elle, mais d’un geste immédiat, il reposa sa tête sur l’oreiller : ce blanc qui habitait les profondeurs du miroir, c’était la neige, au coeur de laquelle se piquait le carmin brillant des joues de la jeune femme. La beauté de ce contraste était d’une pureté ineffable, d’une intensité à peine soutenable tant elle était aiguisée, vivante.
Shimamura se demanda si le soleil était levé, car la neige avait pris soudain un éclat plus brillant encore dans le miroir : on eût dit un incendie de glace. Le noir même des cheveux de la jeune femme, dans le contre-jour, paraissait moins profond, secrètement habité par un jeun d’ombres d’une teinte pourprée. »

Une lecture éblouissante et ensorcelante …

 

Un manga tout en sensualité

paysneigemangaAdapter ce roman en manga était un véritable défi remarquablement relevé par Sakuko UTSUGI. Ce mangaka, connu pour ses œuvres sentimentales et érotiques pour filles, réussit à mettre en image les scènes suggérées par KAWABATA, sans pour autant sombrer dans le voyeurisme ou le vulgaire.

Il faut avant tout saluer la fidélité au roman : la chronologie est respectée, tous les textes du manga sont de KAWABATA (les dialogues, mais également les réflexions nombreuses de Shimamura). Le lecteur du roman est donc heureux de retrouver la beauté du texte, tout en appréciant la grande place donnée aux corps qui se frôlent, se touchent, se mêlent. En effet, le manga permet de mettre en images bien réelles ce qui est suggéré, brossé par petites touches par KAWABATA. Le couple Shimamura-Komako devient ainsi le centre de ce manga, la chambre le lieu principal. Car même si les paysages sont délicatement dessinés, ils n’arrivent pas à prendre toute la place qui leur est donnée dans le roman, ils sont un décor agréable mais pas aussi « vivant ».

manga2La geisha est très belle. Ses tenues débordent toujours de fleurs, sa coiffure est impeccable, ses grands yeux brillent de timidité, de joie, de plaisir, de colère parfois. Ses états d’âme se dessinent sur son visage, dans ses postures. Shimamura, lui, est bien l’homme oisif décrit dans le roman. Il passe ses journées dans l’auberge, travaille parfois sur un texte occidental sur la danse, part se promener dans la région pour profiter des paysages qui changent au fil des saisons et de ses visites. Il a femme et enfants à Tokyo mais est attiré irrémédiablement vers ce pays de neige, cette geisha du froid tour à tour fragile, forte, tourmentée, résignée. Mais que peut-il lui offrir, que veut-il ? Les sentiments sont traduits visuellement par des mains qui se touchent, des épaules qui se courbent, des corps qui se recroquevillent ou se donnent. De la chambre aux bains, des bains aux rues du village, ses deux-là ne sont jamais loin l’un de l’autre. Un couple que le lecteur apprend à connaître dans son intimité, entre confidences, disputes, rires, larmes, corps à corps et courts moments de sommeil. 

Quant à l’autre femme, la mystérieuse Yôko, elle apparaît rarement, avec son « regard glacial comme une flamme lointaine« , les cheveux coupés en un court carré, ébouriffés, habillée d’une veste quelconque et d’un pantalon large qui ne la met pas du tout en valeur. Elle est comme une ombre, une figure angoissée. Ses apparitions furtives renforcent le côté fantomatique déjà présent dans le roman.

Au final, le résultat est intéressant, l’esprit du livre conservé, la romance dévoilée sans niaiserie. Une approche réussie de l’oeuvre de KAWABATA.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Vous avez donc le choix : découvrir l’oeuvre par un manga romantique aux personnages beaux et radieux, ou vous lancer dans le roman, ses paysages, sa poésie blanche. Quel que soit votre choix, vous serez touchée par la pureté du pays de neige et de la belle Komako !

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1 réponse

  1. 25 septembre 2018

    […] Prix Nobel de littérature. Mais au delà de cette distinction reçue en 1968 pour Pays de neige (voir notre article), c’est tout un travail qui est remarquable. Aujourd’hui, intéressons-nous à ce […]

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