Ventes : vers de nouveaux cycles ?

Si l’offre est plus mature, le marché du manga reste une question de demande et toutes les tentatives des éditeurs ne sont pas couronnées de succès, loin de là, comme en témoignent les volumes de ventes de ces cinq dernières années. Mais 2014 pourrait bien marquer la fin d’un cycle, ou du moins une stabilisation du marché. Jusqu’ici plusieurs vents contraires empêchaient une inversion de la tendance : pendant que des secteurs entiers comme le shôjo connaissent des difficultés, d’autres comme le seinen connaissent un succès grandissant… Néanmoins le shônen, nerf de la guerre, peinait à se renouveler faute de place et de nouveau hit venant du Japon. Alors que quelques places, justement, se libèrent enfin, le manga doit aussi faire face à un autre problème qu’est la concurrence féroce des autres loisirs, comme les séries US ou les loisirs sur smartphone…
Comment s’en tire-t-il au final, en 2014 ? Quelles sont les tendances de ces dernières années ? Secteur par secteur, loisir par loisir, et enfin nouveauté par nouveauté, place aux ventes pour tenter de répondre à ces questions !

Shônen, Shôjo, Seinen : évolution en cours… ?

Troisième secteur du manga a s’être installé en France, le seinen est aujourd’hui un vecteur de croissance pris très au sérieux par tous les éditeurs. Les parts de marché en volumes de vente de ce secteur ont progressé d’environ 50 % ces dernières années et cette hausse s’est encore accélérée en 2014 :

pdm sectorielle ventes

Le seinen fait donc un bond de 18% en 2014, tandis que le shôjo recule de 8 % et le shônen de 7% environ. Plus d’un manga vendu sur cinq est désormais un seinen et il est probable que l’on arrive à un sur quatre à l’horizon 2016. Le succès de ce secteur ne s’est pas fait du jour au lendemain, et moins rapidement que l’explosion qu’a connu le shôjo au début des années 2000. Là où le public féminin a sauté sur une publication très attendue, le public du seinen s’est construit avec le temps, avec le vieillissement du public shônen notamment. Une évolution naturelle, comme l’explique Stéphane Ferrand : « Dès 2009 il était évident pour moi que ce segment devait évoluer plus fortement en France. Le shônen est fort, mais le lecteur shônen finit aussi par aller vers le seinen et le shônen se place sur un phénomène de génération. Le seinen est cumulatif en termes de marché, puisqu’il finit par recueillir toutes les générations de lecteurs. De plus le seinen englobe plus facilement les garçons et les filles sous une même ombrelle. Pour moi, tant qu’à relancer cette partie du catalogue, il était important avant tout de sélectionner en priorité les nouveaux auteurs, voire d’aller chercher les premières œuvres afin d’associer une grande modernité, une grande fraîcheur dans cette sélection. C’est ce à quoi nous nous employons pour les années à venir. »

bride-stories-kioon-4Néanmoins, le lectorat seinen n’est pas seulement un lectorat manga vieillissant et plusieurs éditeurs ont œuvré ces dernières années pour séduire des adultes néophytes, comme en témoigne l’intérêt réciproque de ces éditeurs pour le Salon du Livre de Paris depuis 2010-2011. À une époque cantonnés à Jirô Taniguchi, les adultes non mangaphiles se sont progressivement ouverts à ces lectures nippones : Les Gouttes de Dieu et Vinland Saga ont été des précurseurs un peu isolés mais ils ont été, depuis, rejoints par Thermae Romae, Cesare, Bride Stories, Les vacances de Jésus & Bouddha ou, à l’affiche du SDL 2015, Tetsuya Tsutsui et Shin’ichi Sakamoto. On peut, enfin, ajouter l’émergence des seinens historiques, fondés sur le Japon mais aussi, et surtout, sur l’Histoire européenne : Ad Astra a fait un démarrage réussi au Salon du Livre 2014 et le tome 1 avoisine 10 000 exemplaires vendus tandis que le Chef de Nobunaga a été sélectionné au FIBD d’Angoulême. Qu’il parle aux fans de manga initiés – fans de gore, de fantasy ou de Japon – ou au béotien curieux qui cherche souvent un petit plus culturel ou un phénomène de société, le seinen a bien grandi et marche désormais sur ses deux jambes dans notre hexagone.

Concernant le shônen, rien de bien neuf, c’est le leader naturel du manga et le poids des blockbusters explique qu’il représente les 2/3 des mangas vendus. Le cas du shôjo est plus complexe : la raréfaction de best-sellers dans ce secteur lui a fait perdre progressivement de la visibilité, mais cela ne signifie pas pour autant que ces titres adressés à un lectorat féminin enchaînent les bides. Iker Bilbao corrige d’ailleurs cette intuition : « C’est une question récurrente qui m’amuse quelque peu car concernant Soleil Manga, le shôjo ne s’est jamais aussi bien porté pour nous. He is a beast ! a été le meilleur lancement shôjo en 2014 sur les 4 premières semaines d’exploitation, I’m the only wolf, Aphrodisiac et Forever my love ne se sont pas trop mal comportés tout comme Plum qui entre en catégorie shôjo comme tous les titres de la collection Pets. Les parts de marché baissent surtout car il y a finalement une production assez faible et que plusieurs éditeurs n’y sont pratiquement plus. Si on regarde les lancements 2014, on remarque une prédominance de Pika, du groupe Delcourt et Kazé. Kurokawa a un seul gros titre et Akata pointe le bout de son nez. Le marché du shôjo manque effectivement de locomotives surtout depuis la fin de Switch Girl, ça ne fait aucun doute, mais finalement, si on occulte les adaptations de licences de jeux vidéo (6 dans le TOP 20 des lancements) et les grosses licences inaccessibles car protégées par des accords entre éditeurs, on se rend compte que se placer sur le shôjo peut-être une bonne stratégie. Après, tous les segments du shôjo ne sont pas forcément viables commercialement et il est plus facile d’imposer une romance lycéenne avec triangle amoureux qu’un josei fantastique. »

Fleurs du passéLe josei, ce manga pour femmes, reste en effet encore le secteur le plus difficile à exploiter, commercialement parlant. Il y a 10 ans, Kurokawa y faisait une incursion remarquée avec Kimi Wa Pet, mais depuis les résultats sont rarement à la hauteur des attentes en terme de ventes, comme l’illustre la tentative de Komikku avec Les fleurs du passé. Sam Souibgui, le directeur éditorial, en faisait le bilan en juillet dernier : « grosse déception avec Les fleurs du passé, qui a été encensé par la presse mais qui n’a pas fonctionné. Il y a énormément de femmes qui réclament du josei à corps et à cris mais quand on leur en propose un de qualité, l’essai n’est pas transformé. […] Nous ne reprendrons pas le risque sur le josei prochainement, quitte à décevoir le public, car nous les avons écouté et tous ceux qui ont lu le titre l’ont adoré, mais le 4e tome ne dépasse par les 600 ventes. Et c’est une série qui nous a coûté cher, car nous l’avons bien soutenu, le papier est de qualité et il y a du travail sur les jaquettes… Mais la rentabilité n’est pas là. Le josei est un marché délicat et difficile, mais si on arrive à percer, un miracle peut se produire. Nous allons essayer de l’appréhender de façon différente. Mais il est évident qu’au bout de quelques essais infructueux, nous devrons déposer les armes… » Et malheureusement leur seconde tentative, le one-shot Snow Illusion, sorti en janvier, connait pour l’instant un début difficile.

Après les débuts du manga qui furent centrés sur le shônen dans les années 90, puis l’explosion du shôjo dans les années 2000, la décennie en cours est donc celle de la mise en place de l’offre seinen… Faudra-t-il attendre 2020 pour le josei, l’avenir le dira. En attendant, est-ce que le développement du seinen peut à lui seul juguler la chute du marché et est-ce que le repli du shôjo peut en expliquer la baisse ? C’est bien plus compliqué que ça, évidemment, et un peu de recul s’impose… Car le manga n’a plus à se préoccuper que de lui-même, mais aussi de plusieurs loisirs qui viennent grignoter ses parts de marché.

Manga, un loisir en concurrence…

En 2014, les ventes de mangas ont connu une nouvelle baisse en volume : -2.1% selon l’institut GfK.

En valeur le manga est presque stable à -1.1%, aligné sur un marché du livre (en recul de 1.4%) et sur son propre secteur, la Bande dessinée, qui perd 2%. Seuls les comics se distinguent avec un nouveau bond de 18% de leur chiffre d’affaire en 2014, malgré le nombre de publication à la baisse et une précédente augmentation de 14.5% en 2013. Pour en revenir au manga, sur les 35 millions de BD vendus en France en 2014, ce sont 11.5 millions d’exemplaires qui ont été écoulés. Après avoir culminé à 15.1 millions de mangas vendus en 2009, ce marché a perdu quasiment un quart de ses ventes en 6 ans, en alternant les pauses et les corrections plus sévères :

Ventes mangas

Cette chute de long terme s’aligne avec les crises financières et on la qualifie parfois de crise elle-même, mais elle est à ramener au bond extraordinaire qu’a connu le manga au début des années 2000. Qu’un marché perde un quart de son volume lorsqu’il a été multiplié par cinq les années précédentes, rien d’anormal après tout. Donc finalement, faut-il être optimiste ou inquiet concernant cette chute ? Stéphane Ferrand, directeur éditorial des éditions Glénat, tente de répondre : « Je pense que si les éditeurs se sont montrés optimistes c’est surtout qu’ils n’étaient pas naïfs, donc ils ont pu prévoir. On savait tous que les niveaux de marchés 2001-2006 étaient exceptionnels et qu’on reviendrait à quelque chose de plus cohérent une fois le soufflé retombé. Si l’on se projette dans le futur, les raisons de s’inquiéter en revanche deviennent plus concrètes. D’une part, l’économie française ne repart pas, donc les salaires n’évoluent pas, donc les sous dévolus aux loisirs ne progressent pas, voire, montée des taxes ou chômage aidant, régressent. Ensuite, le marché est quand même dans un niveau de trop plein. Pas tant dans la nouveauté, finalement, que sur la complexité du fond. En résumé, plus les années passent, moins le fond peut trouver de la place dans les librairies, le marché se concentrant sur une valeur nouveauté forte, avec rotation rapide. La concurrence des loisirs, elle, se poursuit et se poursuivra toujours à notre détriment : plus de jeux vidéo, plus de séries TV US, plus de réseaux sociaux, plus de supports numériques.

Enfin, nous subissons les premiers remous d’une lutte féroce entre le soft power japonais et le soft power américain. Ce dernier s’est mis en ordre de bataille de manière fabuleuse, multi-supports, et concentrée autour de la galaxie Disney/Marvel/Pixar/Lucasfilms, mais avec en plus un reboot des licences US glorieuses des années 80-90 assez impressionnant (de Mad Max à Jurassik world en passant par Star trek, Terminator, etc…). Rajoutez à cela la vague des adaptations DC et les licences 2000 (Avatar, Pirates des caraïbes, Bourne, etc.), vous avez l’image d’une offensive de pop culture américaine phénoménale entre 2016 et 2021 qui va secouer sec. Nous commençons bien sûr à penser notre contre-offensive, mais beaucoup dépendra des éditeurs japonais eux-mêmes. En tout cas, on ne va pas s’ennuyer ! »

l-attaque-des-titans-tome-8Même si les USA semblent avoir un coup d’avance, la réponse du Japon est déjà en marche sur son territoire, à l’image du succès et de l’exploitation du phénomène de l’Attaque des Titans. Kim Bedenne, directrice éditoriale des éditions Pika, en témoigne : « cela fait plusieurs années que je travaille dans le manga et c’est la première fois que je vois un démarrage comme ça. Lorsque l’anime a été diffusé en août, tous les tomes existant de l’Attaque des Titans ont figuré dans le top 20 hebdomadaire de l’Oricon pendant plusieurs semaines. Chaque nouveau volume dépassait en une semaine le million d’exemplaires vendus… Il n’y a que One Piece pour réussir cet exploit, même Naruto ne faisait pas ça. »

En effet, comme le montrent les statistiques de l’Oricon, les ventes de L’Attaque des Titans sont désormais proches de celles de One Piece sur l’archipel. Le top 10 des blockbusters nippons connait globalement un regain de vitalité avec des ventes en hausse. Elles sont poussées, entre autres, par un changement de stratégie sur l’adaptation animée. Là où One Piece ou Naruto possèdent des adaptations fleuves à la qualité inégale, L’attaque des Titans, Kuroko no Basket ou Haikyû ont droit à des séries courtes mais de bien meilleure facture… Une évolution que nous explique Kim Bedenne :  « ça a fait l’objet de sujets développés dans certains magazines nippons qui s’intéressent à l’entertainment. Le modèle évoqué au départ est celui de Nana : il y a eu un manga à succès, puis ils ont étendu le succès avec un anime de bonne qualité, puis est venu un film grand public avec des acteurs ou actrices connus, pour avoir un produit vraiment mainstream. Ils ont refait la même chose avec Death Note, et ils sont en train de développer la même stratégie sur Assassination Classroom, sur Parasite et sur l’Attaque des Titans.

C’est une vraie tendance. La logique est que le manga ne touche plus un public aussi large qu’avant car les loisirs se sont multipliés. Ils ont donc besoin d’étendre le nombre de cibles et mettent les moyens pour ça. C’est une logique économique qui est amenée à se développer et qui a été initiée il y a 10-15 ans…»

One Piece 70Une stratégie dont les effets ne restent pas cantonnés au Japon, puisque les ventes françaises de l’Attaque des Titans ont aussi décollé en 2014 : la série est désormais la deuxième plus vendue du catalogue Pika et son chiffre d’affaire a progressé de 240% l’an passé, soit plus de 400 000 exemplaires écoulés. Quand au leader, One Piece, Stéphane Ferrand s’avère plutôt satisfait des ventes 2014 et confiant pour la suite : « le nombre de lecteurs en France ne s’érode pas. Nous avons recruté sur le volume 1 près de 90 000 nouveaux lecteurs depuis un an et demi, ce qui est excellent dans le contexte actuel. En France, les ventes globales annuelles de One Piece ont baissé, mais c’est un fait logique et mécanique puisque nous avions programmé moins de volumes en 2014 (4 au lieu de 6) puisque nous rattrapions la parution japonaise. Cela nous a permis de recréer un décalage bénéfique à partir de 2015 qui verra 5 volumes sur l’année, plus les anime comics, les romans, etc. En France, et pour le futur, nous sommes extrêmement confiants pour One Piece. Nous sommes loin d’avoir abattu toutes nos cartes. N’oublions pas qu’il n’existe à ce jour qu’un seul format pour One Piece (là où Dragon Ball en a eu 6). Nous avons le projet de lancer le One Piece LOG. Nous avons aussi démarré One Piece en format numérique, nous espérons également qu’au terme japonais de One Piece, une édition Perfect verra le jour au Japon. Sans parler des autres anime comics et romans, guide books et artbooks liés au titre. Le tout est de créer une stratégie rythmée afin de ne pas noyer les lecteurs sous trop de nouveautés en même temps, mais de lisser correctement la programmation selon les supports et suivant les générations. »

La concurrence entre les grands succès nippons et US s’annonce donc passionnante pour les années à venir. D’autant que, en 2014, la chute du manga a peu-être connu un tournant. Après avoir pris une nouvelle claque au premier semestre, en perdant 6% en valeur, le manga s’est redressé au second, en remontant de 4% par rapport à 2013, selon GfK. Isolé, ce motif de satisfaction parait bien maigre, tout n’est peut-être qu’une question de calendrier… Mais si on observe les meilleurs lancements de l’année en France et les tops de ventes nippons, on y trouve là aussi de bonnes nouvelles.

2014 : l’arrivée d’une nouvelle génération ?

Au Japon, L’attaque des Titans et Kuroko no Basket ont été les deux premiers titres à s’installer dans le top 10 des ventes, mais surtout les premiers à bousculer un classement assez statique depuis quelques années. Depuis, de semestre en semestre, on assiste à des passages de flambeaux de plus en plus nombreux entre des titres historiques qui disparaissent des radars et de nouvelles stars qui s’installent, parfois le temps d’une adaptation animée, parfois plus.

Or, depuis la baisse des chiffres de vente du manga en France, on entendait souvent parler d’une pénurie à la source : « Il n’y a plus de nouveaux blockbusters au Japon.» Un argument qui n’est plus d’actualité. Mais depuis 2011, des titres comme Silver Spoon, Blue Exorcist, Kuroko no Basket, Assassination Classroom, Magi, Blood Lad ou Blue Spring Ride n’ont pas permis de transformer l’essai venu de l’archipel. Pour ceux d’entre eux qui parvenaient tout de même à se hisser dans les tops des lancements, ils se sont faits à chaque fois voler la vedette par des titres seinen ou par des mangas pour les plus jeunes. En 2013, L’attaque des Titans montrait le premier retour d’un « phénomène » depuis longtemps, mais le marché dévissait sévèrement dans sa globalité (-9.4% en volumes de vente, rappelons le). De plus le top des lancements n’était pas très enthousiasmant : deux tomes 1 dépassaient les 20 000 exemplaires vendus (King’s Game et l’Attaque des Titans) et seulement deux autres parvenaient à franchir la barre des 10 000 (Silver Spoon et Green Blood).

C’est dans ce contexte que, avec le rebond du second semestre, le classement des meilleures lancements 2014 apporte une pointe d’optimisme. Trois tomes 1 ont dépassé les 20 000 exemplaires vendus avec, en tête, un shônen ! Le meilleur lancement de l’année est Pokémon, la grande aventure de Hidenori KUSAKA publié par Kurokawa. Ce titre, qui compte l’histoire originelle de la saga Pokémon, publié dans un format double de 542 pages et au prix de 10 euros montre toute la puissance que peut développer une saga, et le caractère toujours porteur du mix entre manga et jeu vidéo. Le numéro deux appartient lui aussi à une licence multi-support, mais d’une nature différente : All You Need Is Kill, l’adaptation par Takeshi OBATA chez Kazé Manga du roman éponyme qui a aussi connu une version cinématographique made in Hollywood, The Edge of Tomorrow avec Tom Cruise et Emily Blunt à l’affiche. Ce seinen est suivi par un autre : King’s Game Extreme de Renji KURIYAMA et Nobuaki KANAZAWA chez Ki-oon, la suite du lancement numéro 1 de l’an dernier.

publication manga 2014

L’autre bonne nouvelle est le nombre de séries qui ont dépassé la barre des 10 000 exemplaires vendus : six tomes 1 ont franchi ce cap en 2014. Dans l’ordre on retrouve Seven Deadly Sins, Area D, Darwin’s game, Assassins’s Creed, Dimension W et enfin Red Eyes Sword. Avec Seven Deadly Sins, vu comme un futur Fairy Tail par son éditrice et nominé en catégorie jeunesse au FIBD 2015 d’Angoulême, Pika met une nouvelle corde à son arc après le succès de L’attaque des Titans. 

Seven Deadly SinsKim Bedenne, justement, ne manque pas de faire le parallèle entre les deux succès : « Il (Nakaba Suzuki, l’auteur de Seven Deadly Sins, NDLR) maîtrise tous les codes, les personnages sont très intéressants, les armes sont classes… C’est quelqu’un qui sait comment intéresser le lecteur. Peu importe le genre, c’est ça sa priorité, et il sait la mener à bien via sa narration. Je pense qu’on retrouve ça aussi dans l’Attaque des Titans et dans tous les titres actuels qui fonctionnent : la narration et les personnages. C’est la base du manga de toute façon, et on a la chance d’avoir de nouveaux auteurs qui reposent les choses à plat et se concentrent sur l’essentiel. »

Quand au succès d’Area D chez le même éditeur, il faut noter que le titre concentre plusieurs atouts : le dessinateur Yang Kyung-Il (Le Nouvel Angyo Onshi, Defense Devil) a déjà fait ses preuves et possède un vivier de lecteurs, la série a été lancée sur Japan Expo, bénéficiant de la campagne de promotion qui va avec, et enfin son histoire est celle d’humains qui ont muté et développé des supers pouvoirs, suivant ainsi un scénario proche du comics et dans l’air du temps. Area D n’est d’ailleurs pas le seul à prouver que les auteurs et dessinateurs nippons peuvent utiliser des thématiques populaires, puisque King’s Game ou Darwin’s Game sont eux aussi issus des jeux de massacre, du battle royale ou du survival que l’on retrouve de différentes façons dans les slashers movies US ou dans plusieurs séries télé américaines à succès. Dans le cas de Dimension W de Yuji Iwahara, on retrouve également un coup de crayon et des personnages hybrides entre Japon et Etats-Unis, bien que cela ne suffise pas à expliquer la réussite d’un titre (déjà plus de 15 000 exemplaires écoulés du tome 1 début 2015) dont l’auteur avait accumulé les échecs commerciaux en France. Nous avons donc posé la question à Ahmed Agne, directeur éditorial des éditions Ki-oon : pourquoi ce succès ?

dimension-w-manga-volume-3« Parce qu’il a été bien défendu, tout simplement. La promotion n’est pas une solution miracle qui fonctionne à tous les coups, mais quand le titre est un minimum raccord avec les attentes des lecteurs, il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas. Et puis, il y a sans doute un autre facteur qui joue en notre faveur : le lectorat français a mûri et s’ouvre progressivement à des expériences différentes. Je pense que ce n’est pas un hasard si on arrive aujourd’hui à faire fonctionner des séries comme A Silent Voice, Bride StoriesCesare, ou Goggles… Les lecteurs sont totalement capables de nous suivre et de tenter des choses différentes à partir du moment où les séries qu’on leur propose sont traitées comme des titres d’envergure et qu’ils en entendent parler. »

La promotion, ce mix de communication et de marketing qui permet à Ki-oon d’exploiter année après année le potentiel de leur titre au maximum est l’une des options qui, selon cet éditeur, peut permettre au marché de tenir le coup en attendant l’arrivée conjuguée de nouveaux best-sellers : « Pour l’instant on jugule la chute car la plupart des éditeurs a pris conscience que nous sommes sur un marché dans lequel on ne peut plus se permettre de négliger les middle-sellers… Si, chez certains éditeurs, tu disais il y a dix ans qu’un lancement shônen avait fait 20 000 exemplaires, c’était un demi-échec. À l’époque, on visait des séries avec des potentiels de ventes à 60-70-80 voir 100 000 exemplaires, et plus. Aujourd’hui, ces mêmes éditeurs s’intéressent plus au seinen, déjà, et globalement à des séries qui possèdent un potentiel de vente moindre mais suffisamment intéressant pour que le chiffre d’affaire de la maison soit garanti. Ce n’est pas un hasard si dans les meilleurs lancements de cette année on retrouve un All You Need Is Kill, ou un Area D qui visent un lectorat un peu plus âgé. On en retrouve chez nous aussi : Dimension W, Ad Astra, Darwin’s Game… Mais c’est une marque de fabrique de Ki-oon, et c’est notre lectorat cible depuis nos débuts. »

naruto-t65Les budgets alloués à la promotion n’étant pas illimités, une mutation conjointe de l’offre et de sa mise en avant semble donc une solution pour maintenir le marché et consolider un nouvel élan lorsque les bests-sellers seront de retour. Mais quand ? Même s’il est de ceux-là, il faudra encore du temps pour que Seven Deadly Sins s’installe à la hauteur de ces prédécesseurs, tout comme ce fut le cas pour Naruto ou One Piece. « La première année de sa parution en France, la série Naruto ne s’est écoulée « qu’à » 170 000 exemplaires. Quatre ans après la sortie du tome 1, le total annuel de la série était passé à 2,2 millions ! » nous rappelle Ahmed Agne, avant d’ajouter : « Là (avec Seven Deadly Sins, NLDR) on parle d’une série Kodansha mais la relève pointe aussi le bout de son nez chez Shueisha, et la fin de Naruto est sans doute l’une des meilleures choses qui puisse arriver au marché du manga. La présence pendant plus de 10 ans de séries aussi importantes que One Piece, Naruto, Bleach, qui écrasent forcément tout sur leur passage, a étouffé l’éclosion de nouveaux talents dans le Shônen Jump. Ce n’est pas un hasard si la fin de Naruto correspond à l’émergence de nouvelles séries phares pour le magazine. Et je ne doute pas qu’elles arriveront à s’imposer, comme leurs illustres ancêtres. »

La fin de Naruto en France pourrait donc coïncider avec l’essor de Seven Deadly Sins et l’arrivée de nouveaux challengers, mais avec encore 180 000 exemplaires publiés pour chaque nouveau tome du ninja orange, la secousse de la fin de sa publication sera forcément violente. En attendant, il faudra pouvoir compter sur les poids lourds du marché que sont One Piece, déjà évoqué, Fairy Tail, dont plus d’un million d’exemplaires s’est vendu cette année, et L’attaque des titans, le cadet des trois, qui nous a promis un long métrage pour 2015 et le retour d’une saison 2 de l’anime en 2016. Même si on peut s’interroger sur la force des blockbusters dans les poids des ventes françaises, ils restent en effet essentiels pour la dynamique de l’offre, comme c’est le cas chez Glénat Manga : « nous avons la chance d’avoir certaines de ces locomotives au catalogue ce qui n’empêche pas de prendre des risques sur les nouveautés. Nous ne publions pas que du One Piece, mais il nous permet de solliciter le marché avec des titres plus complexes. Moyasimon aurait-il été possible sans les résultats de nos gros shônens ? Je ne pense pas. » explique Stéphane Ferrand.

Le retour de la croissance n’est pas encore pour tout de suite, comme le disent tous les économistes, mais des signaux encourageants sont là en ce qui concerne le manga. En ce début 2015, Sébastien Renard évoque « un très bon début d’année » chez Cultura, visiblement en ligne avec un marché qui signait une jolie progression, de +4.7%, pour le mois de janvier selon GfK. Néanmoins si reprise il y a, elle arrivera trop tard pour de nombreux libraires, comme pour Manga Space qui fermera ses portes en 2015.

Après plusieurs années à la baisse, une stabilisation des ventes semble donc pointer à l’horizon. Mais ces cinq années ne sont pas passées sans laisser de traces dans les maisons d’éditions, et à l’heure de la relance les éditeurs et leurs places sur l’échiquier français ne sont plus tout à fait les mêmes. Editeurs : cinq années de mutation, le dernier volet de ce dossier vous attend !

Dossier Bilan Manga 2014
* Bilan Manga 2014 : vers un renouveau ?
* Publication : saturation ou maturité ?
* Ventes 2014 : vers de nouveaux cycles…
* Éditeurs : cinq années de mutation…

Retrouvez les bilans des années 2010, 2011, 2012 et 2013 du marché français du manga. Tous les chiffres présentés ici sont des estimations et donc, comme toujours, ils sont à prendre avec du recul et à titre de comparaison entre les différentes années ou les différents secteurs de marché et non pas comme des valeurs absolues en tant que telles.

Sources : Bilans ACBD de Gilles Ratier, Gfk Retail and Technology, éditeurs, Paoru.fr, Manga-news

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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9 réponses

  1. 20 mars 2015

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  2. 6 avril 2015

    […] que même si le josei recèle quelques perles à côté desquelles il serait dommage de passer, la rentabilité commerciale ne suit pas toujours le succès critique, si bien qu’il y a finalement de moins en moins de joseis qui sont édités en français… En […]

  3. 19 avril 2015

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