Les classiques de Kikuchiyo : le Kaijû Eiga

Alors que le genre connait un regain d’intérêt avec plusieurs projets ambitieux, il semblait intéressant d’évoquer le Kaijû Eiga (films de monstres géants). Une véritable institution japonaise qui a engendré de nombreuses œuvres majeures du patrimoine cinématographique local, et est à l’origine de nombreuses vocations internationales.

L'équipe créatrice des "Envahisseurs attaquent".

L’équipe créatrice des « Envahisseurs attaquent ».

Naissance d’un mythe

Les prémices du Kaijû (« bête mystérieuse » en japonais) cinématographique remonte à 1933. La compagnie Shochiku produit Japanese King Kong, un court métrage parodique du King Kong de COOPER et SCHOEDSACK qu’elle distribue également sur l’archipel nippon. Cinq ans plus tard, la compagnie Zensho Kinema produit une autre variation autour du long métrage des aventuriers américains, King Kong Appears in Edo de Sôya KUMAGAI. Le film muet en deux parties transpose « la 8e merveille du monde » dans le folklore mythologique local. Ces deux longs métrages, considérés comme perdus, comprenaient déjà les futurs éléments du Kaijû Eiga : des interprètes costumés évoluant dans des maquettes.

La conjoncture de plusieurs événements dans les années 50 – sortie en salles du Monstre des temps perdus de Eugène LOURIÉ, marins asiatiques victimes d’essais nucléaires – pousse Tomoyuki TANAKA à mettre en chantier un film de monstre. Ishirô HONDA, assistant de Akira KUROSAWA, est engagé à la réalisation, et en profite pour faire réécrire le scénario. Eiji TSUBURAYA, ancien chef opérateur et concepteur d’effets spéciaux, est secondé par Fuminori ÔHASHI, déjà à l’œuvre sur King Kong Appears in Edo. Akira IFUKUBE se charge de la musique, tandis que Takashi SHIMURA, fidèle interprète de KUROSAWA, rejoint le casting aux côtés de Momoko KÔCHI, Akihiko HIRATA et Akira TAKARADA. Gojira (contraction des mots gorille et baleine) sort le 3 novembre 1954 au Japon. Son succès, combiné à celui des Sept samouraïs, permet de sauver la Toho. Connu à l’international sous le nom de Godzilla, le chef d’œuvre de HONDA se distingue par son ambiance apocalyptique évoquant le traumatisme d’Hiroshima et Nagasaki, sans pour autant prendre le pas sur l’ancrage mythologique de sa créature éponyme. 

Sur le tournage du "Godzilla" de 1954.

Sur le tournage du « Godzilla » de 1954.

L’âge d’or

Le succès de Godzilla pousse la Toho à produire une suite l’année suivante. Le retour de Godzilla de Motoyoshi ODA, introduit la notion d’affrontement entre deux monstres qui va faire partie intégrante du genre. De la seconde moitié des années 50 jusqu’au milieu des années 60, la Toho va produire de nombreux films centrés sur Godzilla et d’autres monstres. Ces longs métrages sont souvent l’œuvre d’un noyau dur composé du trio HONDATSUBURAYAIFUKUBE, auxquels viennent s’ajouter Shin’ichi SEKIZAWA au scénario, Ryôhei FUJII au montage, Takeo KITA aux décors et Hajime KOIZUMI à la photographie. Haruo NAKAJIMA se glissera de nombreuses fois dans la panoplie du monstre, tandis que Akira TAKARADA jouera divers rôles à travers les films. Si les réussites artistiques ne sont pas toujours au rendez vous, comme en témoigne Frankenstein conquers the World et les variations autour de King Kong, HONDA parvient régulièrement à livrer des œuvres marquantes qui montrent un grand talent de conteur et de metteur scène.

Rodan, premier Kaijû Eiga en couleurs, montre la faculté du cinéaste à jouer sur le suspense suggestif et les transitions ingénieuses, notamment lors d’un « flash back » voyant la naissance du monstre éponyme. Mothra contre Godzilla, l’autre chef d’œuvre de sa carrière, peut être considéré comme un précurseur du post modernisme actuel, en même temps qu’un film de monstre poétique particulièrement soigné. Invasion planète X mêle harmonieusement conquête spatiale, invasion extraterrestre et Kaijû. Eiji TSUBURAYA profite de chacun des films pour perfectionner ses créatures et miniatures, avec un soin quasi fétichiste qui fait écho à sa passion pour les maquettes durant son enfance, ainsi qu’au théâtre de marionnettes bunraku. Il puise son inspiration dans les créatures peuplant les mythes animistes de son pays, et les « rénove » en évoquant d’autres mythologies issues de divers continents, comme le montre le dragon d’or King Ghidorah. Ces différentes techniques, regroupées sous l’appellation suitmation, vont conduire TSUBURAYA à créer en 1963 son propre studio d’effets spéciaux, Tsuburaya Productions, qui donnera naissance trois ans plus tard au feuilleton Ultraman, précurseur du tokusatsu. Les différents monstres fabriqués pour le cinéma, amènent à la création d’un univers cinématographique où les créatures évoluent librement au grès des films. Ces kaijû sont amenés à détruire le japon ou à le protéger.

Le combat final de "Mothra contre Godzilla".

Le combat final de « Mothra contre Godzilla ».

Autres univers et déclin

En 1965, Daei Studios souhaite capitaliser sur le succès de la Toho, et lance deux projets susceptibles de concurrencer la saga Godzilla. Le premier est Gamera, le monstre géant de Noriaki YUASA : un Kaijû Eiga dont le protagoniste éponyme est une tortue gigantesque réveillée par une explosion atomique. Le succès est au rendez vous, ce qui pousse YUASA à réaliser des suites jusqu’en 1971. L’ambiance des films se veut beaucoup plus enfantine, moins sérieuse que ceux de la Toho. Le second est Majin, une trilogie tournée en 1966 portant sur une statue géante dans le Japon médiéval. Au carrefour du Jidai-Geki et du Kaijû Eiga, cette trilogie particulièrement soignée bénéficie de l’apport d’artisans doués, dont Kenji MISUMI (les Zatoichi, la saga Baby Cart) qui signe la réalisation du deuxième opus, Le retour de Majin. La même année la Toei tentera aussi de mêler film de monstres et mythologie médiévale avec Les monstres de l’apocalypse, tandis qu’en 1967 la Nikkatsu s’essaiera malencontreusement au genre avec Gappa, le descendant de Godzilla de Haruyasu NOGUCHI. D’autres pays d’Asie tourneront également leurs Kaijû Eiga, notamment la Corée du sud avec Yongary, monstre des abysses de Kim Ki-duk (aucun lien avec le cinéaste de L’île).

Le "Majin" de la trilogie de 1966.

Le « Majin » de la trilogie de 1966.

De la fin des années 60 jusqu’au milieu des années 70, le Kaijû Eiga décline artistiquement et financièrement. Les pionniers n’étant plus là, les films sont beaucoup moins soignés et tentent de surfer sur la vague des tokusatsu télévisuels à destination des enfants. C’est de cette période que viendront bon nombres de préjugés à l’égard du genre. Le public préfère se rabattre sur le film catastrophe, comme en témoigne le succès de l’adaptation du best seller de Sakyo KOMATSU de 1973, La submersion du Japon. En 1975 Mechagodzilla contre-attaque marque la fin de la saga Godzilla.

Renaissance

Dans les années 80, les avancées technologiques poussent les studios à ressusciter leurs patrimoines. En 1980 Gamera, le monstre de l’espace tente laborieusement de ressusciter la création de la Daei en faisant un montage des précédents films. En 1984 la Toho engage Koji HASHIMOTO, ancien assistant de HONDA, pour un nouveau Retour de Godzilla. Le succès de ce long métrage, qui renoue avec l’ambiance apocalyptique du premier opus, pousse le studio à relancer sa franchise avec d’autres films, dont le plus mémorable est Godzilla vs Biollante. Une œuvre qui prouve que le plus abracadabrantesque des scénarios (un scientifique tente de ressusciter sa fille avec des roses) peut donner lieu à une vraie réussite artistique. Lorsque la saga prend de nouveau fin en 1994 avec Godzilla vs Destroyah, Daei va de nouveau ressusciter sa célèbre tortue avec l’aide d’un cinéaste talentueux : Shûsuke KANEKO. Avec l’aide de Kazunori ITÔ, scénariste de Ghost in the Shell, et du concepteur des effets spéciaux Shinji HIGUCHI, KANEKO livre avec Gamera, gardien de l’univers le premier volet d’une trilogie considérée comme l’une des réussites majeures du Kaijû Eiga. Trois films salués jusqu’aux USA par le critique Roger EBERT, d’habitude peu ouvert au genre.

Gamera selon Shûsuke Kaneko.

Gamera selon Shûsuke Kaneko.

La Toho ira chercher KANEKO pour réaliser le meilleur Godzilla de l’ère millenium : Godzilla, Mothra and King Ghidorah : Giant Monsters All-Out Attack (GMK). Malgré la nouvelle conclusion de la saga en 2004 avec Godzilla : Final Wars de Ryûhei KITAMURA, le genre continue de perdurer de manière sporadique sous l’angle du référentiel post moderniste, comme en témoignent Death Kappa de la NikkatsuGeharha : The Dark and Long-Haired Monster de la chaine NHK ou Big Man Japan de Hitoshi MATSUMOTO. Cependant les récentes incursions occidentales dans le genre ont poussé Daei et Toho à ressusciter leurs franchises. De nouveaux projets autour de Godzilla et Gamera sont actuellement en cours de préparation.

Hideaki Anno et Shinji Higuchi en charge du prochain Godzilla de la Toho.

Hideaki Anno et Shinji Higuchi en charge du prochain Godzilla de la Toho.

Héritage

L’influence du genre se retrouve chez de nombreux artistes japonais : le dessinateur Shōtarō ISHINOMORI, le concepteur de jeux vidéo Hideo KOJIMA, ou les cinéastes Hideaki ANNO, Kiyoshi KUROSAWA et Sono SION. Au Japon la popularité du genre a dépassé le cadre cinématographique pour toucher celui de la pop culture du pays. Certaines des créatures ayant bercé des générations de spectateurs sont devenues des icônes nationales. À l’étranger, d’autres cinéastes ont déclarés leur amour pour le genre. Steven SPIELBERG, Guillermo del TORO, BONG Joon-Ho et Edgar WRIGHT notamment, ont rendu hommage aux monstres japonais respectivement dans Jurassic Park, Pacific Rim, The Host et même Hot Fuzz. Un hommage que l’on retrouve également dans d’autres films, dessins animés, bandes dessinées, chansons et jeux vidéo. Autant d’éléments qui prouvent l’importance du Kaijû Eiga dans la pop culture mondiale. Un genre qui mérite d’être découvert et redécouvert par le plus grand nombre et les nouvelles générations, tant certaines de ces œuvres constituent certains des plus beaux morceaux d’imaginaires sur grand écran.

"Pacific Rim" l'hommage de Guillermo del Toro au Kaijû Eiga.

« Pacific Rim » l’hommage de Guillermo del Toro au Kaijû Eiga.

 

Godzilla (1954) et Le retour de Godzilla (1955) sont disponibles en coffret DVD et Blu-Ray chez Hk Vidéo – Metropolitan Filmexport.
L’intégrale de la saga Gamera est disponible dans différents coffrets DVD (les classiquesla trilogie, Gamera l’héroïque)  édités chez WE Productions – M6 Vidéo.

À lire aussi dans « Les classiques de Kikuchiyo » :
Les sept samouraïs

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1 réponse

  1. 13 juin 2017

    […] nous avions déjà eu l’occasion de définir le terme de « Kaiju Eiga » lors d’un précédent article, il reste cependant nécessaire de définir 3 termes, ou plus précisément 3 époques […]

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