Portrait : Il était une fois Ein Lee… et ses rêves illustrés !

Elle est l’un des symboles de nobi nobi et sans aucun doute leur illustratrice phare : Ein Lee, qui a signé quatre contes dont le dernier Le mot qui arrêta la guerre, était de retour à Japan Expo pour fêter dignement les 5 ans de l’éditeur jeunesse.

Ein Lee à Japan Expo - Photo Leang Seng

Grâce à nos multiples rencontres avec l’artiste durant ses venues en France, Journal du Japon vous propose aujourd’hui de découvrir cette artiste de A à Z : l’enfance et les rêves de cette amoureuse de contes, l’importance du Japon et les nombreux animes qui ont façonné son style, sa façon de travailler ses ambiances et ses couleurs. D’autres sujets seront également abordés, comme ses travaux en tant que chara-designer ou la BD taïwanaise… Un portrait des plus complets, avec simplicité et de bonne humeur, qui devrait parler à beaucoup d’entre vous ! 

 

Une enfance entre contes et japanime…

Journal du Japon : Tout a commencé chez Nobi Nobi avec Princesse Pivoine puis ensuite le Secret de la grue blanche, la Princesse au Bol Enchanté et Le mot qui arrêta la guerre… C’est un joli parcours, est-ce celui dont tu rêvais étant petite ?

Ein Lee : Oui… En fait c’est toujours un honneur pour un illustrateur de voir son travail publié et c’est encore plus rare pour une illustratrice qui a un style comme le mien, proche des animes.

En général les gens pensent que ce style ne colle pas vraiment à des histoires pour enfants, ils recherchent des choses plus pastel par exemple. À l’inverse, les éditeurs de Nobi Nobi se sont dit que mon style était différent et que c’était justement une bonne raison d’essayer de l’utiliser pour des contes pour enfants. Je les remercie d’ailleurs pour ça.

C’est vrai que c’est un peu un rêve qui est devenu réalité. J’aime les contes de fée, j’aime le Japon, j’aime les illustrations d’animes… Tout ça se retrouve dans ces livres, que demander de plus ! (Rires)

Princesse Pivoine

Qu’est-ce qui  t’attires tant dans le Japon ?

Leur sens de la beauté. Beaucoup de gens disent qu’ils aiment les animes et les mangas et donc qu’ils aiment le Japon mais je pense que les deux font parties d’un sens artistique plus global. J’aime la façon dont tout s’harmonise, comme les temples avec les arbres qui les entourent, c’est une harmonie très naturelle. J’aime également leurs costumes et leur sens du détail.

On parle aujourd’hui d’histoires pour enfants mais à quoi ressemblait ton enfance ?

Surprise… Mon enfance ?

J’ai beaucoup voyagé, je suis née à Taiwan mais j’ai rapidement déménagé aux Etats-Unis… Réfléchit En fait j’ai toujours pensé que j’avais beaucoup de chance. Aux Etats-Unis, les enfants jouent dehors tous les jours. J’allais frapper à la porte de mes voisins pour leur proposer d’aller faire un tour en vélo, on s’amusait bien. Donc mon enfance était plutôt chouette.

À cette époque tu lisais des contes ?

Je me souviens que je regardais beaucoup plus les images que les histoires. J’aimais surtout celles des dessins animés… J’adorais les films de Disney par exemple. 

Si on regarde ton Deviant Art, on se dit qu’il y a aussi eu de nombreuses influences japonaises. On y trouve une belle illustration de Pokémon par exemple… fan ?

(Rires) Oui complètement !

gen one by ©einlee

Gen one by ©Ein lee

J’ai grandi avec eux. Je crois que j’avais 7 ans quand la popularité de Pokémon a explosé aux Etats-Unis, c’était vraiment une grande mode à cette époque, nous avions tous les jeux de cartes, on se les échangeait et on se faisait des nouveaux amis grâce à ça… Pokémon c’est vraiment de chouettes souvenirs d’enfance, ça a une place importante dans mon histoire.

Si je continue sur ces fan arts, il y en a un qui est assez amusant qui se nomme Crazy Game Night où l’on voit vraiment plein de personnages d’anime ou de manga : Soul Eater, Gintama, Blue Exorcist, etc… Quels sont tes favoris finalement ?

Ah… Réfléchit

Je dirais que mon préféré est sans doute Fruits Basket. Je trouve que l’anime est vraiment superbe. Le manga dure peut-être un peu trop longtemps mais l’anime est vraiment réussi. J’aime aussi beaucoup Gundam 00.

Une fille fan de Gundam, ce n’est pas si fréquent !

C’est pourtant l’une de mes séries favorites ! (Rires)

Après il y a beaucoup de Gundam différents et je suis loin de les aimer tous, je me suis ennuyée sur certains comme Gundam Unicorn : l’animation est vraiment magnifique mais le scénario et la narration sont vraiment très denses, il n’arrête pas de parler encore et encore !

Durant ton enfance tu dis en interview que tu as aimé Sailor Moon ou Magic Knight Rayearth… Des séries destinées plutôt aux filles. Et pourtant si on continue de creuser on découvre aussi Kenshin ou Yoshiyuki Sadamoto. Où est le point commun dans tout ça, finalement ?

Je pense que le point central est un chara-design fort, avec des personnalités mémorables. Une fois de plus ce sont surtout les dessins, plus que les histoires…

Les celluloïds de Sadamoto sont magnifiques par exemple, même ceux d’Evangelion qui ne sont plus tous jeunes restent vraiment beaux et sont devenus des classiques en quelque sorte. Kenshin est l’un des personnages qui m’a le plus marqué mais c’est le cas de beaucoup de personnes je pense… Mon petit ami l’aime beaucoup lui aussi !

Mais il est vrai que j’aime aussi bien du shônen que du shôjo : on pourrait aussi citer l’héroïne de la Rose de Versailles qui a compté pour moi mais je suis aussi une grande fan de l’anime de Hunter X Hunter 

Crazy Game Night by ©Ein Lee

Crazy Game Night by ©Ein Lee

 

Ein Lee : des couleurs de rêves…

Si on commence par tes premiers travaux il y a les trois premiers contes Princesse Pivoine, le Secret de la Grue Blanche et la Princesse au Bol Enchanté… Est-ce que tu pourrais nous résumer tes impressions sur chacun en un mot ?

Un challenge. Et ça c’est valable pour les trois ! (Rires)

nobi nobi - Le Secret de la Grue Blanche

J’ai appris beaucoup mais ils m’ont poussé dans mes retranchements car il s’agissait tout de même de quelque chose qui allait être publié, j’avais un temps imparti pour y arriver… Donc je devais me donner à fond !

Maintenant si je donnais une phrase ou un mot pour chacun… Réfléchit

Princesse Pivoine je dirais « magique », j’ai utilisé beaucoup de violet. Pour le Secret de la Grue Blanche, il y a beaucoup de « contraste » avec des planches sombres et froides et d’autres beaucoup plus chaleureuses. La Princesse au bol enchanté est un conte très « ensoleillé », qui se finit bien. C’est d’ailleurs le premier avec un vrai happy end.

Si on se focalise justement sur ce conte…Qu’est-ce qui te plais dans cette histoire ?

Il y a dans ce conte une idée assez similaire à celle de Cendrillon, que j’aime beaucoup : ce qui apparait au départ comme une malédiction, ce fameux bol, est en fait une bénédiction déguisée. L’héroïne doit se montrer patiente et courageuse, mais elle sera récompensée à la fin.

nobi nobi - La Princesse au Bol Enchante

Pendant toute l’histoire on ne voit pas le visage de l’héroïne, comment as-tu fait pour retranscrire ses émotions et ses sentiments ?

Je pense que les couleurs jouent le rôle principal… Comme dans tous mes travaux d’ailleurs.

De plus, même si on ne voit pas son visage, le reste du corps parle également.  Dans l’histoire on ne la voit jamais debout tant qu’elle porte le bol. Les couleurs sont alors plutôt sombres, dans des tons de bleu, et sa tête est toujours penchée. Tout cela montre comment elle subit tout ce qui lui arrive, dans cette position assez soumise… On comprend clairement qu’elle n’est pas heureuse. 

Imaginons que tu es l’héroïne de l’histoire, et que tu as ce bol coincé sur la tête…

Heureusement c’est conte de fées ! (Rires) En plus je me demande comment il serait fixé sur ma tête, avec de la Super Glue ? (Rires) Je demanderais surement à quelqu’un de ramener une tronçonneuse pour le découper ! (Rires)

Et, blague mis à part, quelle est ta page favorite dans ce livre ?

Je pense que c’est vraiment la dernière page qui est ma préférée, où elle rencontre son père (image ci-dessous, NDLR). En fait…

Hésite puis finit par avouer : Je suis assez fière d’avoir réussi à peindre le décor (Rires). Je ne fais que très rarement des décors aussi détaillés mais je trouvais important qu’il s’en dégage une atmosphère calme et paisible. Il m’a fallu pas mal de temps pour dessiner toute l’herbe et tous les arbres mais ça valait le coup, je suis très contente du résultat.

nobi nobi princesse bol

Depuis la princesse au bol il s’est écoulé trois ans… En dehors de votre nouvelle collaboration avec nobi nobi, quoi de neuf ?   

Beaucoup de choses en fait… Depuis la dernière Japan Expo j’ai pu achever ma scolarité et avoir mes diplômes et maintenant je suis illustratrice à temps plein, notamment pour des jeux vidéo : aux Etats-Unis le jeu RWBY a connu un certain succès et comme j’en étais le character designer ça m’a permis de me faire connaître là-bas.

Si je ne m’abuse tes débuts professionnels, il y a quelques années, étaient aussi pour des jeux vidéo, mais des petits jeux pour mobiles ?

Oui c’était il y a assez longtemps, parmi mes tous premiers travaux. Mais je crois que le tout premier, ma toute première illustration rémunérée, était pour une trading card pour un jeu… qui n’est sorti que récemment je crois… Je ne suis pas vraiment sûre qu’il soit devenu populaire d’ailleurs ! (Rires)

Et, enfin, comment est venu le projet du Mot qui arrêta la guerre ?

Nobi nobi est toujours à la recherche d’artistes pour illustrer leur histoire, et il voulait marquer le coup en me réinvitant sur un projet pour leur cinquième anniversaire.

Quand tu as lu ce script, quelle ambiance as-tu choisi ?

Je voulais quelque chose d’assez doux, qui laisse parler les émotions. Il y a cette séparation entre les deux frères, qui est quelque chose de déchirant donc certaines planches sont plus intenses, mais en dehors de ça on ressent aussi beaucoup d’espoir : on espère que la guerre va se finir, qu’ils vont se retrouver… C’est surtout cet espoir que je voulais mettre en avant, en proposant des couleurs assez calmes, des tons de bleus assez clairs par exemple, quelque chose capable de refléter les émotions.

nobi nobi - Le Mot qui arrêta la guerre

Avec le recul que penses-tu de tes premiers ouvrages ? Les relis-tu de temps en temps d’ailleurs ?

Le moins souvent possible en fait ! (Rires)

Plus sérieusement, c’était une super aventure bien sûr et sans ces livres je n’en serais pas là aujourd’hui. Je suis donc très contente que les gens les ai appréciés mais quand je les regarde je me dis que… que c’est une bonne chose que mon style ait évolué depuis et que j’ai pu progresser ! (Rires)

Tu ne vois que les défauts ?

Disons que Pierre-Alain et Olivier (les fondateurs de nobi nobi, NDLR) ont l’œil pour choisir les bonnes illustrations et  mettre en valeur les graphismes… Je leur envoyais plusieurs versions d’une même planche à chaque fois et ils choisissaient la meilleure, tout en me guidant pour la perfectionner. Ca permet de sortir quelque chose d’au moins correct même si je pense que j’aurais pu faire beaucoup mieux. Ils savaient qu’à l’époque j’avais encore du chemin à faire et que mes capacités avaient leurs limites et ont sut composer avec.

Mais sinon oui quand je regarde le travail je me dis que les lignes et les dessins manquent beaucoup de volume… des choses comme ça.

Comment pourrait-on décrire l’évolution de ton style ces dernières années justement ?

Et bien j’espère qu’il évolue en mieux déjà ! (Rires)

Au niveau de l’inspiration ou du choix des sujets c’est assez similaire : j’aime dessiner des personnages, faire des portraits mais aussi développer une atmosphère et une ambiance proche de celle des rêves dans mes dessins. Mais j’avoue que j’ai toujours besoin de progresser sur les décors et background, comme je l’expliquais précédemment, donc j’y travaille. Mais si je devais donner une différence ce serait que je fais beaucoup plus attention aux détails que je ne le faisais avant… Ce qui a pour conséquence que je passe beaucoup plus de temps sur mes illustrations forcément.

Ein Lee JE 2015 - Photo D. Gueugnot

Ein Lee JE 2015 – Photo D. Gueugnot

Combien de temps cela te prend ?

Ça dépend beaucoup en fait ! Si jamais j’ai l’inspiration tout peut aller assez vite et le dessin est achevé au bout de 10-12 heures, ce qui est vraiment rapide pour moi maintenant. Mais dans la réalité je travaille souvent sur plusieurs images en même temps, passant de l’une à l’autre selon l’envie du moment… Je pense qu’il faut parfois passer à autre chose lorsque l’on bloque sur un dessin, c’est bien de pouvoir changer d’univers, ça aide à prendre du recul aussi. Mais voilà, je perds parfois la notion du temps donc c’est difficile de dire combien de temps je peux passer sur une illustration… Je dirais que pour certaines je dois cumuler environ 30 ou 40 heures avant d’en voir le bout.

Tu publies également des recueils d’illustrations – on en compte 3 actuellement – et le nom du tout dernier (photo ci-dessous) est assez amusant : Rêveries, un mot qui marche en français et en anglais d’ailleurs ! Tu peux nous en dire davantage ?

Je trouvais ce mot assez beau et justement le fait qu’il marche dans ces deux langues me plaisait assez. Mais si j’ai choisi ce titre c’est que mes illustrations sont souvent basées sur des humeurs, des ambiances, comme on l’évoquait sur La princesse au Bol Enchanté ou Le mot qui arrêta la guerre. J’essaie de retranscrire ces choses-là dans mes dessins. C’est comme capturer ce qu’il nous reste d’un rêve, une impression ou un sentiment qu’on ne peut pas vraiment décrire, c’est plus de l’ordre du feeling. C’est ainsi que je ressens mon travail, que je le définirais à l’heure actuelle en tout cas, donc je trouvais que Rêveries convenait bien comme titre pour cet artbook.

reverie cover

Enfin dernier sujet : après une enfance aux Etats-Unis tu es retourné vivre à Taïwan depuis plusieurs années. On connait le manga, du Japon, le manwa de Corée, le manhua aussi, de Chine. Mais provenant de Taïwan, on voit assez peu de choses…

Oui c’est vrai. Taïwan n’est pas toujours très inventif et a cette tendance presque naturelle à se caler sur le manga, à refaire un peu la même chose. Si on veut vraiment découvrir d’autres choses je pense qu’il faut se pencher sur le vrai marché taïwanais de la bande-dessiné qu’est le dôjinshi. Il m’arrive de me rendre dans des conventions à Taïwan pour y montrer mes illustrations et là on en trouve beaucoup. Je pense aussi que c’est une façon plus simple de vivre du dessin parce qu’il n’y a pas vraiment de marché professionnel de la bande-dessiné, rien de vraiment structuré, et lorsqu’on travaille en tant qu’illustrateur pour des compagnies on est assez mal payé et peu reconnu donc c’est finalement mieux de faire des dôjinshi et de vendre ses propres histoires durant les festivals.

Nous sommes donc chanceux d’en avoir de temps en temps publié en France !

Surprise : Vous avez des auteurs taïwanais publiés en France ?!

Oui. Pas par dizaines, bien sûr, juste quelques volumes chaque année, mais par exemple on en retrouve en ce moment chez l’éditeur Akata ! On vous laisse les découvrir, ça nous fera un sujet de conversation pour la prochaine fois ! (Rires)

Merci, à bientôt !

Décice : Kenshin, par Ein Lee ! Photo D. Gueugnot

Décice : Kenshin, par Ein Lee ! Photo D. Gueugnot

Retrouvez Ein Lee sur la toile : sur Fishbone, son site web, ou encore sur son compte Deviant Art et sa page Facebook ! Pour plus d’informations sur ces œuvres, vous pouvez aussi vous rendre sur le site des éditions nobi nobi !

Remerciements à Ein Lee pour son temps et sa bonne humeur, ainsi qu’à Sarah et aux éditions nobi nobi pour la mise en place de ces interviews. Photo de Une : Leang Seng.

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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