Sonny CHIBA – Kenji OBA : A la Rencontre de 2 Hommes d’Action

C’est lors du 21e Paris Manga que le Journal du Japon a eu l’honneur de rencontrer deux légendes vivantes du cinéma d’action japonais : Sonny CHIBA et Kenji OBA. Deux acteurs fortement liés par une relation de maître à disciple puisque c’est au sein de la Japan Action Club, école crée par M. CHIBA en 1970 que Kenji OBA a fait ses classes avant d’accéder à la popularité avec la série Gavan, plus connue sous nos latitudes sous le nom de X-OR.

Sonny CHIBA et Kenji OBA réunis pour Paris Manga

Sonny CHIBA et Kenji OBA réunis pour Paris Manga

 

Des Hommes d’Action

Athlète et artiste martial accompli, Sonny CHIBA crée la JAC (Japan Action Club) en 1970 dans le but de former des acteurs aussi à l’aise avec la dimension dramatique que physique du jeu d’acteur et à même de développer un vrai cinéma d’action et d’arts martiaux au Japon.
Sonny CHIBA a tourné à de nombreuses reprises pour Kinji FUKASAKU – dès 1961 dans le premier film de ce dernier, mais aussi en composant un Yakuza incontrôlable et violent dans le 2eme épisode de la série Combat Sans Code d’Honneur en 1973. Il s’imposera ensuite internationalement comme une icône du cinéma d’art martiaux et d’action avec la série des Street Fighter (1974) qui lui vaut d’être considéré comme l’égal de Bruce LEE, puis en incarnant Golgo 13 au cinéma en 1977.
Mais ce sont aussi ses rôles pour la télévision qui l’ont rendu célèbre, notamment dans Kage no Gundan (Shadow Warriors), série culte où il incarne le personnage de Hattori HANZO, rôle qu’il reprendra justement pour Quentin TARANTINO dans Kill Bill en 2003.
Vivant depuis de nombreuses années à Los Angeles, il met à profit son charisme dans des productions internationales, aussi bien hong kongaises (Storm Riders d’Andrew LAU en 1998) qu’américaines (Kill Bill donc, mais aussi Fast & Furious : Tokyo Drift).

Kenji OBA est K-OR/Gavan, le shérif de l'espace.

Kenji OBA est K-OR/Gavan, le shérif de l’espace.

Kenji OBA rentre à la JAC à 16 ans et devient disciple de Sonny CHIBA. Éternel interprète de X-OR, il s’illustre par ses nombreuses participations au genre du Tokusatsu et jouit ainsi d’une belle popularité chez les fans au Japon comme dans le reste du monde.

Maître et élève ont partagé l’écran à plusieurs reprises. C’est d’ailleurs ainsi que le grand public avait pu les découvrir réunis au détour d’une séquence mémorable dans Kill Bill, de Quentin TARANTINO. Cette double interview était donc l’occasion de revenir sur leur relation et leurs collaborations, mais aussi d’aborder le regard qu’ils portent sur le cinéma japonais actuel.

Sonny CHIBA reprend son rôle de Hattori HANZO pour Quentin TARANTINO dans Kill Bill.

Sonny CHIBA reprend son rôle de Hattori HANZO pour Quentin TARANTINO dans Kill Bill.

 

Un maître et son élève : La volonté de transmettre

Journal Du Japon : Tout d’abord, j’aurais voulu parler de cette relation particulière de maître à disciple que vous partagez tous les deux depuis maintenant 45 ans et de votre rencontre au sein de la JAC.

Sonny CHIBA : A l’origine, la création de mon école (la JAC) a été motivée par le fait qu’à l’époque, au Japon, je jouais la comédie et je tachais d’innover dans le domaine de l’action. Mais je ne trouvais personne qui arrive à me suivre dans les deux domaines à la fois. J’ai une formation de sportif olympique à la base et personne ne pouvait suivre mes mouvements. Je voulais former des acteurs à l’action pour faire les meilleurs films possibles et c’est pour cela que j’ai fondé la Japan Action Club.

Kenji OBA : Après la génération zéro de la JAC qui comprenait une quinzaine d’élèves, une annonce de recrutement est parue dans un magazine (Gendai Eiga – Le Film Moderne). Je me suis dit que j’allais postuler. On m’a donc proposé de venir pour une journée de test. Les gens présentaient des enchaînements de gymnastique. Mais n’ayant jamais pratiqué la gym, j’ai fait des mouvements de basket-ball et je me suis fait disputer ! J’avais voulu rejoindre la JAC car j’étais un grand fan de Shinichi CHIBA. C’était mon rêve. J’avais alors 16 ans et je ne connaissais rien de la vie en société, des relations humaines. Tous cela m’a été enseigné par M. CHIBA. Pour moi c’est un grand frère, un père, et je continue encore à l’heure actuelle d’appliquer tout ce qu’il m’a appris.

SC : Kenji était vraiment particulier. On voyait bien à l’époque qu’il avait une vrai originalité, que c’était quelqu’un de spécial. C’est justement cette originalité qui s’est retrouvée dans la série pour enfant Gavan (X-OR) et qui a permis d’accrocher le public. C’est pour cela que j’ai décidé de participer à la série, afin d’aider à la promouvoir.

Kenji OBA dans X-Or.

Kenji OBA dans X-Or.

Vous avez tourné ensemble à plusieurs reprises. Sur X-OR où vous jouez un père et son fils, mais aussi sur Kill Bill, où vous êtes justement maître et disciple. Comment se sont passées ces collaborations ?

SC : Pour Gavan, il s’agissait vraiment de donner un coup de pouce pour cette nouvelle émission de Kenji OBA. Il n’y avait donc pas de problème pour faire une apparition.
Pour Kill Bill par contre, c’est une autre histoire ! Quentin TARANTINO était venu me rendre visite pour mon anniversaire dans ma maison de Los Angeles. Kinji FUKASAKU et son fils étaient aussi présent. TARANTINO est arrivé les mains vides, apparemment sans cadeau. Mais en réalité, il avait bien un présent : le rôle de Hattori HANZO dans son film !
En voyant cela, Kinji FUKASAKU lui a fait une réflexion : « Hey, Quentin ! Tu prends uniquement Sonny CHIBA comme acteur japonais ? Tu devrais en faire venir plein, enfin » !
TARANTINO est un grand fan de la série Kage no Gundan (Shadow Warriors). Il ne connaissait pas Kenji, mais se souvenait de son personnage au crane rasé dans la série. Ce personnage de disciple chauve constituait vraiment une bonne combinaison avec Hatori HANZO. J’ai donc proposé d’en faire mon disciple forgeron. TARANTINO m’a demandé s’il serait disponible. Je lui ai dit qu’il n’y aurait pas de problème et que j’allais m’en occuper. C’est comme ça que Kenji OBA nous a rejoint. Kinji FUKASAKU a en quelque sorte été le parrain de cette rencontre.

Sonny CHIBA et Kenji OBA, maître et élève à la ville comme à l'écran, dans Kill Bill.

Sonny CHIBA et Kenji OBA, maître et élève à la ville comme à l’écran, dans Kill Bill.

KO : M. CHIBA me parlait souvent de sa volonté de former des acteurs capable de jouer à ses côtés dans des films d’action. C’est donc constamment avec cela en tête que je me suis entraîné quotidiennement et que je me suis efforcé de progresser pour devenir un bon acteur autonome. Au début, je redoutais surtout de rater une prise et de provoquer la colère du réalisateur. Avec le temps, je me suis habitué et je ne me suis plus contenté de cela. Je me suis dit que je devais m’améliorer encore pour pouvoir faire des choses plus spectaculaires. Jusqu’à lors, je n’avais jamais pensé jouer avec M. CHIBA en tête à tête. C’est la personne avec qui j’ai le plus le trac devant la caméra. Il a participé à Gavan gratuitement. C’est vraiment un acteur pas comme les autres ! Il est unique en son genre. Il a formé plusieurs centaines d’élèves et les a fait participer à des films.
Qu’un tel acteur, pour qui j’ai un immense respect, me dise «  tu connais Quentin TARANTINO ? » et me fasse une telle proposition m’a rendu très heureux. Mais je doutais tout de même d’être à la hauteur. La proposition m’avait été faire par téléphone, mais sachant que TARANTINO devait se rendre à Tokyo, je souhaitais lui répondre de vive voix. Il avait vu Kage no Gundan, mais je voulais lui dire que j’avais encore beaucoup à apprendre et que j’espérais qu’il accepterait de me diriger et de m’aider à progresser. Maître CHIBA a toujours guidé tous ses élèves avec un souci d’égalité. C’est vraiment la personne que je respecte le plus au monde.

 

 

Un regard sans concession sur le cinéma japonais

Quel regard portez-vous sur l’état du cinéma japonais à l’heure actuelle ? Et sur son avenir ? Y a-t’il des cinéastes japonais avec lesquelles vous souhaiteriez tourner ?

SC : A une époque, le Japon était au top en Asie du Sud-Est, dans la plupart des domaines, y compris le show-business. La Chine et la Corée avait 20 ans de retard. Maintenant, 70 après la guerre, on se rend compte que, y compris pour les voitures ou l’électronique, ces pays se sont inspirés du Japon et vendent les même choses moins chères. Le Japon s’est relâché et a fini par se laisser devancer. De nos jours, ce sont les voitures et les produits électroniques chinois et coréens qui se vendent le plus.
Il en est de même pour le monde du cinéma. En Corée, l’État soutient financièrement la production cinématographique locale. En Chine, ce sont les riches investisseurs qui collaborent avec l’industrie cinématographique américaine pour créer un deuxième Hollywood. Même en voyant cette situation, le gouvernement japonais n’apporte aucun soutient à l’audiovisuel national. Plus rien n’est fait pour former les réalisateurs ou les acteurs. Maintenant, en Asie du Sud-Est, les premières places au niveau cinéma sont occupées par la Chine et la Corée, puis par l’Inde. Le Japon s’accroche pour conserver la 4e position. A l’heure actuelle, 70% des acteurs japonais ne peuvent pas vivre de leur art. Cette situation dramatique est le fruit de l’inaction de gouvernement japonais et de son industrie cinématographique. En voyant ça, j’ai envie de dire au Japon de se réveiller ! de réagir ! Pendant que les politiciens se disputent bêtement entre eux, nous sommes en train de perdre le plus important ; et ce n’est pas l’économie, c’est la Culture ! Le patrimoine culturel, c’est l’Histoire de ce pays. Les États-Unis n’ont pas plus de 300 ans d’Histoire, là où le Japon a une Histoire longue de 4 500 ans. Et l’industrie cinématographique de ce fantastique pays qu’est le Japon – qui n’a pas pensé à préserver son patrimoine cinématographique et n’arrive pas à concentrer ses forces et ses ressources dans ce domaine là – va sans doute finir par couler.

C’est pourquoi si personne ne réforme l’audiovisuel japonais, nous ne rattraperons jamais la Chine et la Corée.

A l’heure actuelle, il n’y a qu’un domaine dont on peut encore être fier, c’est l’Animation. Les séries pour la jeunesse que faisait Kenji OBA à l’époque et qui se font encore maintenant découlent directement de l’école du cinéma d’action que j’ai crée. Depuis ce temps là, personne n’a fait l’effort d’innover dans ce domaine. La seule chose qui s’est développée, ce sont les effets spéciaux numériques. En tant que Japonais et qu’acteur – et fier d’être les deux – je suis vraiment triste de cette situation. C’est ce qui m’a poussé à quitter le Japon pour m’installer à Hollywood. La prochaine étape, c’est l’Europe. C’est pour cela que je participe à des événements comme Paris Manga sur tout le continent: pour voir le monde et stimuler le Japon. Je ne suis pas là pour parler des films que j’ai tournés et me contenter de vivre dans le passé. Je ne suis pas le genre de personne qui s’accroche à ses souvenirs de la sorte. La seule chose à faire est aller de l’avant, toujours de l’avant ! C’est pourquoi je travaille à Hollywood, et j’aimerai aussi travailler en Europe. C’est la seule chose qui m’occupe l’esprit. Je n’ai plus envie de jouer dans des films japonais. On n’y propose plus rien de bien. Le Japon en est véritablement arrivé à ce stade là de déchéance. Avant de venir en France, j’ai reçu une offre pour jouer dans un projet de la NHK. J’ai lu le scénario et j’ai refusé (rires). C’était trop vieillot. Quand je vois ça, je me dis que c’est à moi de mener la révolution (rires) !

KO : M. CHIBA aime beaucoup l’action, c’est vraiment son point fort. Il souhaite que ses élèves voient le monde. Il veut former la génération suivante à l’action vrai (au sens du jeu d’acteur pur et du jeu d’action physique, du mouvement). Par exemple, ça peut sembler être une analogie étrange, mais quand il y a un gros tremblement de terre, même si les bâtiments s’effondrent, les fondations demeurent. Les gens aussi ont besoin de fondements sur lesquels ils peuvent bâtir leurs rêves, petits ou grands. Et justement, M. CHIBA veut transmettre ces fondements aux jeunes.
Ainsi, des gens comme Ken TAKAKURA ou Bunta SUGAWARA étaient formidables non seulement à la scène, mais aussi à la ville, humainement parlant. C’est ce que veux M. CHIBA : former des jeunes qui puissent s’épanouir aussi bien en tant qu’acteur que dans leur vie privée. J’ai un fils actuellement en CM2, un autre en seconde et un en terminale. Ils sont encore jeunes, mais je m’efforce leur transmettre l’enseignement de Maître CHIBA. C’est véritablement un modèle pour moi. Je le respecte du fond du cœur. Collaborer avec lui et me rendre en sa compagnie dans des salons comme aujourd’hui est un honneur est une occasion vraiment enrichissante.

Sonny CHIBA et Kenji OBA réunis pour Paris Manga

Sonny CHIBA et Kenji OBA réunis pour Paris Manga

Un grand merci à Sonny CHIBA et Kenji OBA pour avoir répondu à nos questions, à Andy OULEBSIR, interprète, ainsi qu’à toute l’équipe de Paris Manga.

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1 réponse

  1. 15 avril 2016

    […] avec le comédien, cascadeur et artiste martial Sonny CHIBA qu’il avait dirigé à ses débuts (et que nous avons rencontré en février, en interview). Le duo travaillera sur d’autres longs métrages pendant la décennie suivante, livrant quelques […]

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