Tokyo Vice – Jake ADELSTEIN : un journaliste américain dans la chaleur de la nuit tokyoïte

Il y a plusieurs mois déjà, nous vous avions annoncé la sortie française de Tokyo Vice aux éditions Marchialy et vous proposions de faire connaissance avec son auteur, Jake ADELSTEIN à travers une courte interview.

Tokyo Vice

Il s’agit là d’un passionnant et édifiant ouvrage, qui tient autant du roman d’apprentissage et de la littérature policière que de l’étude sociologique des dessous d’un univers méconnu et la plupart du temps totalement inaccessible aux non-japonais. Un livre qui ne se lâche pas jusqu’à la dernière page et qui trouve sa place entre Wiseguy de Nicholas PILEGGI (le livre dont est tiré Les Affranchis de Martin SCORSESE) et Homo Japonicus de Muriel JOLIVET.

L’auteur y raconte sa propre expérience de journaliste au sein d’un des plus prestigieux quotidien japonais, le Yomiuri Shinbun. Ce faisant, il y aborde le fonctionnement de la presse, de la police et du système judiciaire, ainsi que du monde du crime organisé au Japon.

Maintenant que le livre est enfin paru sous nos latitudes, nous vous proposons d’aller plus loin à travers un long entretien avec Jake ADELSTEIN.

 

Quand le Japon vous saute à la figure…

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JDJ : Qu’est-ce qui a motivé votre choix de partir étudier au Japon ? Dans quelles circonstances s’est faite votre rencontre avec ce pays ?

Jake ADESLTEIN : J’ai été admis à l’Université de New York, pour un cursus de théâtre et j’ai demandé un délais d’un an, car cela coûte très cher d’aller là bas. J’avais donc décidé de suivre d’abord des cours localement à l’université du Missouri-Columbia. J’ai choisi d’y étudier le japonais car le pays m’intéressait et que je voulais en découvrir la langue. J’avais prévu d’aller à l’Université de New York l’année suivante. Mais un jour, alors que je marchais à travers le campus, un prospectus pour un programme d’échange universitaire avec le Japon m’a littéralement sauté au visage à cause du vent. Je l’ai ramassé et, n’ayant rien à faire à ce moment là, je me suis rendu au bureau des études internationales, ce prospectus à la main, pour leur demander comment postuler à ce programme d’échange. Ils m’ont interrogé sur mon niveau d’étude en japonais. Je leur ai dit que j’étais en première année. Ils m’ont expliqué qu’il fallait 2 ans d’études minimum avant de pouvoir partir. Par curiosité, je leur ai demandé combien d’étudiants ils avaient envoyés là-bas cette année. La réponse : aucun, alors qu’une vingtaine d’étudiants de l’université de Sophia venaient étudier chez nous. Je leur ai fait remarquer que ça ne ressemblait pas vraiment à un « échange » ; que j’étais prêt à partir et que s’ils n’avaient personne d’autre sous la main, ce serait stupide de ne pas m’accepter ! Ils en ont débattu pendant une dizaine de minutes et ont décidé que, oui, je pouvais y aller. A ce moment je leur ai demandé s’il serait possible d’avoir une réduction sur les frais universitaires, la vie au Japon étant particulièrement chère à ce que j’avais entendu. Ils ont répondu qu’ils devraient pouvoir arranger quelque chose. A ce moment là, je me suis dis que l’université de New York n’allait pas s’envoler ; je pourrais toujours m’y rendre l’année suivante. Il s’agissait d’une super opportunité d’étudier au Japon et, étant le seul postulant, il était déjà acté que je serai admis. Et donc je suis parti !

J’y étais depuis 3 mois, vivant dans ce qu’on appelle une gaijin house, c’est-à-dire une pension pour étrangers au loyer très bas. Étant entouré de gens de toutes nationalités sauf japonaise, on n’y apprend pas vraiment la langue. L’atmosphère y est tout sauf studieuse. Un soir, au milieu de la nuit, alors que j’étais sorti jusqu’à un distributeur de boisson acheter un ginger ale, je tombe sur ce type qui manque de me renverser en vélo. Il s’appelait Chris. Après s’être excusé, nous avons commencé à faire connaissance. Je lui ai expliqué que j’étudiais à l’université de Sophia. Lui était professeur d’anglais. Il m’a dit : « désolé de t’être rentré dedans ! Mais j’ai cet élève qui est moine bouddhiste zen et que je ne peux pas caser dans mon emploi du temps. Est-ce que ça te dirait de t’en occuper pour moi ? » ; et moi de répondre « Bien sûr, d’autant plus que le bouddhisme zen m’intéresse, donc ça serait parfait » ! A l’époque, il y avait ce système bizarre où l’on reversait une commission de 20% à la personne qui vous branchait sur un boulot la première année. J’ai accepté. Il m’a donc présenté ce moine et le courant est vite passé. Après avoir enseigné l’anglais pendant 1 ou 2 mois à sa sœur et à lui, il m’a dit « je n’ai pas beaucoup de temps pour étudier l’anglais, mais il semble évident que tu t’intéresse sérieusement au Japon. J’ai une chambre libre prévue pour un moine ; seulement de nos jours, personne ne veut plus être moine avec le boum économique. Donc, si tu accepte de garder les cheveux courts et de ne pas te laisser pousser la barbe, de participer aux séances hebdomadaires de méditation zazen et de me donner un coup de main de temps en temps pour les rituels funéraires, je serais ravi de te laisser occuper la chambre. Tu es étudiant, ça t’aiderait à améliorer ton japonais ; et puis ça nous fera de la compagnie et ça sera toujours plus utile que de la laisser vide ! »

Jake Adlestein

C’était une offre fantastique que j’ai évidemment acceptée. Je me suis donc retrouvé avec une chambre gratuite. Tout ce que j’avais à faire était de lui enseigner l’anglais une fois par semaine, et encore, pas toujours, et de me présenter aux séances de méditation, ce qui m’intéressait de toute façon ! Finalement, ça ne me coûtait pas si cher d’être au Japon. Or, en 1 an, on pouvait à peine commencer à comprendre la langue. J’ai alors réalisé que je ne voulais plus aller à l’Université de New York pour faire ce cursus de théâtre. J’ai donc prolongé mon séjour d’une année supplémentaire et ai demandé mon transfert universitaire. C’est ainsi que je me suis installé au Japon.

Votre premier contact réel avec le Japon était donc en 1989. Quelle était votre vision de ce pays au moment de ce premier contact (ou même avant) alors que vous n’étiez encore qu’un jeune étudiant, et comment ce regard a-t-il évolué suite à votre expérience en tant que journaliste au Yomiuri, moment où vous avez pu découvrir l’envers du décor ?

Comme je suis généralement plutôt studieux, avant de partir pour le Japon, j’ai lu un certain nombre de livres sur le pays, afin de ne pas être totalement surpris. Les Japonais ont un véritable amour pour les manuels. On trouve des manuels sur l’art de s’habiller, de se suicider, de réussir ses examens, de s’intégrer en entreprise … Et j’ai moi aussi ce goût pour les manuels. J’aime être capable de me préparer au mieux. J’ai donc lu un livre intitulé The Japanese Mind, et aussi quelques livres de Ian BURUMA.
J’avais donc déjà un aperçu de l’étrangeté de la société japonaise, de sa différence, et j’avais une certaine compréhension – purement intellectuelle – de cette culture.
Ensuite, puisque je lisais quotidiennement les journaux pour préparer l’examen d’entrée au Yomiuri, j’avais pu constater l’existence d’un côté sombre au Japon. La criminalité y est tellement faible que n’importe quelle petite affaire devient un sujet important. Chaque meurtre est rapporté par les médias japonais. Peu importe où il s’est produit, il devient une information nationale. Le taux de résolution est d’ailleurs très élevé.

Mais ce qui était vraiment différent pour moi, c’était d’être au sein de cette entreprise et de faire l’expérience de la hiérarchie japonaise. Le Sempai a toujours le dernier mot ; on attend de vous que vous respectiez les ordres et que vous fassiez preuve d’un niveau de politesse particulier dans votre langage. On suit des horaires de travail très lourds… Je ne buvais ni fumais à l’université, et soudain, je me retrouve à exercer un travail qui exige de passer de nombreuses heures avec des officiers de police à boire et à fumer. Je devais avoir 24 ans et c’était la première fois que je faisais l’expérience de l’alcool et de la cigarette. J’étais absolument stupéfait de la quantité d’alcool ingurgitée par les Japonais : quasiment une nation composée d’alcooliques fonctionnels ! C’était LA surprise pour moi, n’ayant jamais pris part à la culture de l’alcool.

Les bureaux du Yomiuri Shimbun

Les bureaux du Yomiuri Shimbun

Aussi, j’étais impressionné par l’importance du costume dans la société japonaise. Si l’on veut être pris au sérieux au Japon, il est obligatoire de porter un costume et une cravate. Peut-être que maintenant avec les politiques environnementales, on peut s’en tirer en été avec un costume et un polo, mais la rigidité générale et l’exigence du travail sur la vie de l’individu a été un coup dur.
Quand on est étudiant, on est libre, on a des hobbies. Puis on commence à travailler pour une entreprise japonaise et d’un seul coup, on n’a plus de vie, plus de temps libre, plus de hobbies. On a à peine le temps pour une petite amie, car on n’est jamais chez soi, toujours à bosser, particulièrement la première année. Cette année là fonctionne quasiment comme un bizutage : du travail sans fin. On attend de toi que tu fasses le café, que tu nettoies les traces de bière après que tout le monde ait bu. C’est comme faire son service militaire. Ça aussi, c’était une surprise !

Ensuite, on voit comment la police fonctionne, comment certaines personnes en viennent à commettre des crimes à cause de la pauvreté ; Il y a beaucoup de suicides, des vols à l’arrachée…
Quand j’ai débuté, je trouvais cela cocasse que l’on écrive des articles sur des vols à l’arrachée en série, et surtout avec un sens du détail incroyable. Le rédacteur en chef voulait qu’on détermine la distance précise entre les lieux des différents vols ; il fallait donc obtenir les adresses exactes auprès des policiers et établir des cartes. J’étais impressionné par cette attention maniaque portée aux détails de délits aussi mineurs pour n’importe quel article de base. Les Japonais, ou tout du moins les journaux japonais, portent une grande attention aux détails. Si on écrit un papier sur le crime organisé, il faut préciser l’ensemble de l’organigramme du groupe mafieux auquel on s’intéresse jusqu’aux fédérations et groupes tiers, et cela fait un paquet de noms, style SUMIYOSHI-kai, NAKAMURA-Ikka, NAMIYARI-Gumi … Il fallait tous les citer en précisant l’âge des personnes, etc. Le niveau d’exigence pour ce type d’article était très élevé. L’agence de presse Kyodo, par exemple, allait jusqu’à préciser l’adresse des gens, et nous incluions aussi le véritable nom des victimes. Il me semble d’ailleurs que c’était encore l’usage au Japon, il y a 5 ou 6 ans.

 
Un yakuza à la rancune tenace

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Tadamasa GOTO

Une de vos plus importantes enquêtes vous a amené à vous intéresser de prêt au Goto-gumi et à son chef, Tadamasa GOTO (et ses visites au États Unis pour une greffe de rein), jusqu’à recevoir de sérieuses menaces de mort de la part du groupe. C’est ce qui a provoqué votre départ du Yomiuri.

Je crois que mes explications à ce sujet dans le livre n’étaient pas très claires. Je n’ai pas quitté le Yomiuri à cause des menaces. Je voulais faire de cet article ma « thèse de fin d’étude » en quelque sorte. Je cherchais un dernier scoop et ça me semblait être une bonne histoire. J’en connaissais les éléments principaux et quelque chose d’important devait se cacher derrière. C’était un gangster notoire et il n’était pas censé pouvoir rentrer sur le territoire américain. Cependant, quand je me suis penché dessus, non seulement je n’ai pu réunir tous les faits, mais dès que je me suis adressé à l’hôpital de UCLA, la nouvelle est immédiatement remontée aux oreilles du GOTO-gumi et j’ai reçu des menaces. A ce moment là, je n’en connaissais pas assez pour y aller au bluff et me sortir de cette situation. J’ai donc du abandonner cette histoire. J’aurai été heureux de l’écrire ; ça aurait été un super scoop ; mais bon, j’allais quitter le Japon de toute façon, donc tant pis !

Mais ensuite, lorsque j’ai commencé à travailler pour une organisation de lutte contre le trafic international d’êtres humains et que je suis retourné au Japon, je n’ai pu m’empêcher de fouiner et reprendre mes recherches. Alors que je finissais mon travail pour le département d’État, il y a eu une fuite d’information au sein de la police en 2007 : un officier de police du commissariat de Kitazawa a accidentellement mis en ligne des fichiers du département de lutte contre le crime organisé. J’ai toujours certains de ces documents d’ailleurs. Voudriez-vous y jeter un œil ?

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Bien sûr !

Voici un fichier détaillant les aller-et-venues de Tadamasa GOTO hors du Japon. On peut voir qu’il s’est rendu à Los Angeles en 2001 depuis Narita, mais sans trace de son retour. On y retrouve aussi les voyages d’une de ses maîtresses, de ses associés, de son fils …
En voyant cela, j’ai eu la réponse que je cherchais. Je savais enfin quand il s’était rendu à UCLA. Il m’était alors facile de déterminer quand il avait reçu sa transplantation. Cela m’a alors permis d’aller voir des policiers et de les questionner sur le sujet. Ne pouvant plus nier, ils ont commencé à me parler.

Lorsque j’apportais la touche finale au livre, j’avais déjà trouvé un éditeur japonais. Je lui ai dit que j’hésitais encore à dévoiler directement le nom de Tadamasa GOTO dans le livre, et que je ne voulais pas attirer l’attention dessus en avance, qu’il fallait rester sur nos gardes. Mais en 2007, il me semble, l’éditeur a publié sur son site européen un résumé du livre à venir et je suppose que la publication a été repérée par le GOTO-gumi. Après quoi j’ai été informé par la police, courant 2008, qu’il y avait un contrat sur ma tête et qu’ils allaient me mettre sous protection. Ils voulaient savoir le pourquoi de ce contrat et ce que je savais. C’était une période très stressante.

Comment la situation a-t-elle évolué depuis cette époque ? Êtes-vous toujours sous protection policière au Japon ? J’ai d’ailleurs lu, dans un article du New-Yorker que vous pensiez à une époque devenir moine bouddhiste, comme Tadamasa GOTO, afin de diminuer le risque qu’on s’en prenne à vous.

Je le projetais en effet. Connaissant quelqu’un qui pouvait m’initier, j’étais prêt à débuter ma formation. Mais cette personne est décédée. Takahiko INOUE. Il était prêtre bouddhiste et chef yakuza. Il avait accepté de m’initier au sein d’un temple et de me faire passer une sorte de cursus rapide. Mais il est « tombé » d’un building le 10 février 2013.

Il est tombé ?!

Et bien, vous savez comment ces choses arrivent … Il est 3h du matin, vous êtes sur le balcon en train de réparer l’air conditionné et vous tombez… Ça arrive tout le temps !
Cela a mis fin à mon ambition de devenir prêtre. J’imagine que j’aurais pu prendre la route longue et reprendre mon entraînement, mais c’était plaisant d’avoir un contact pour faciliter tout ça. Qui sait, je pourrai peut-être m’y remettre dans 2 ou 3 ans. Après tout, vous savez ce qu’on dit de l’activité de prêtre bouddhiste ? Tant que des gens meurent, on peut toujours en vivre ! (rire)
J’aime le bouddhisme et sa philosophie. Je ne crois pas en l’aspect métaphysique, la réincarnation, le karma …

On peut toujours en retirer quelque chose. D’après vous, GOTO est-il toujours une menace ?

Les États Unis l’ont remis sur la liste des gangsters en activité depuis décembre dernier. Il travaille toujours pour le Yamaguchi-gumi. Il n’a jamais véritablement embrassé la vocation de prêtre. C’était juste un moyen d’éviter les représailles, car les yakuzas sont plus réticents à tuer un prêtre. Il a pris part à la scission qu’a subi le Yamaguchi-gumi en 2 groupes qui a eu lieu le 29 août 2015. Il a financé la rébellion de la nouvelle faction Kobayama-Yamaguchi-gumi, car il veut garder sa place à la table de jeu. A vrai dire, quand il avait été mis à la porte de son gang, une dizaine d’autres yakuzas sont partis avec lui, tentés de prendre leur indépendance à ses côtés. Il ne peut pas calmer sa soif de pouvoir. Il veut encore être LE boss. Ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle pour moi …

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Tokyo Vice : la série TV

Le livre n’a toujours pas été publié en japonais. Maintenant qu’il va être adapté au cinéma, pensez-vous que cela va lui donner suffisamment d’écho médiatique pour qu’il soit édité au Japon ?

En ce qui concerne une édition japonaise du livre, je pense qu’on n’en est pas loin, mais je vais être très prudent la dessus car j’aimerais éviter un revirement de la part de l’éditeur, comme ça s’est déjà produit par le passé. Un nouvel abandon ne me surprendrait pas, donc évitons de vendre la peau de l’ours.

Et concernant l’adaptation du livre à l’écran. Êtes-vous personnellement impliqué dedans, notamment dans la rédaction du scénario ?

Le principal scénariste est un bon ami d’enfance (du lycée) qui est un dramaturge reconnu, John « J.T. » ROGERS. Sa dernière pièce va faire sa première au Lincoln Center cette semaine, ce qui est plutôt prestigieux. Il est donc le scénariste principal et je me contente de l’assister.  Nous avons reçu une proposition pour en faire une série TV et c’est ce sur quoi nous travaillons.

JDJ : Il ne s’agira donc pas d’un film mais d’une série TV ?

A l’heure actuelle, nous avons deux options : continuer avec un film ou en faire une série. C’est un livre qui couvre une longue période de 16 ans ; j’estime donc le format d’une série plus approprié. Et le fait qu’on nous propose une somme plus importante ne gâche rien !
Je doute qu’ils puissent tourner à Tokyo. Je vais leur suggérer de tourner à Taiwan. Je viens d’écrire un long article pour le Daily Beast sur la mainmise du crime organisé sur l’industrie du divertissement au Japon. Certaines des plus grosses maisons de production étaient sous l’influence de Tadamasa GOTO. Pourraient-ils prendre part à une série qui le dépeint comme le méchant de l’histoire ? Certainement pas ! Parce qu’on ne sait jamais. Même si les yakuzas tuent rarement, cela reste une possibilité. Tout le monde sait que le réalisateur Juzo ITAMI ne s’est pas réellement suicidé. Et personne ne veut être le prochain ! On a dit qu’il se serait suicidé car une affaire extraconjugale allait être exposée. Mais il a carrément écrit un essai intitulé Uwakiron, soit littéralement « Manuel de l’adultère ». Je doute que ce soit le genre d’homme à se suicider pour ce genre de motif. Pour lui, ça faisait partie de la vie, ce qui est par ailleurs une manière toute japonaise d’approcher le sexe. Donc son suicide n’a jamais fait sens.

Je voulais aussi revenir sur vos activités après la première publication du livre. Vous avez collaboré avec le département d’État américain au projet Polaris, il y a aussi la création du site internet Japan Subculture, mais aussi la rédaction d’un nouveau livre dont la publication en anglais est prévue pour cette année, me semble-t-il ?

Le projet Polaris Japon a pris le nom de Lighthouse. Il s’agit d’un organisme d’étude sur le trafic international d’êtres humains au Japon sponsorisée par le département d’État américain (équivalent au Ministère des Affaires Étrangères) ; le but étant de mettre ce fléau en lumière au niveau international pour forcer le gouvernement japonais à agir. Il s’agissait donc d’étudier les entreprises criminelles liées à ce secteur et leur fonctionnement. Le projet s’est révélé très efficace dans le sens où il a beaucoup embarrassé le gouvernement japonais et l’a poussé à légiférer sur le sujet. Le nombre d’affaires a depuis considérablement diminué. C’est comme cela que fonctionne le Japon : si une loi de répression existe, on pourra la faire appliquer, et si le business en question n’est plus profitable, le crime organisé n’y touchera plus. Cependant, l’exploitation sexuelle des êtres humains rapporte toujours gros. Et donc maintenant, au lieu d’exploiter des étrangères, le crime organisé utilise de jeunes fugueuses ; et les moyens par lesquels elles sont forcées à travailler pour eux gratuitement deviennent beaucoup plus complexes. Le groupe Lighthouse se focalise donc maintenant plus sur le trafic domestique d’êtres humains que sur le trafic international. J’y agis en tant que consultant et intermédiaire entre l’organisme et la police lorsqu’un cas se présente, et leur prête main forte aussi en tant que traducteur/interprète, entre autres choses. Mon implication se fait donc plutôt en tant qu’assistant, plutôt qu’enquêteur actif. On ne peut pas faire cela toute sa vie car s’est extrêmement stressant.

Et pouvez-vous nous parler un peu de votre site, Japan Subculture ?

Japan Subculture, que j’ai quelque peu laissé de côté ces derniers temps à cause de l’adaptation japonaise de Tokyo Vice et de l’écriture de mon second livre, a été crée pour être un forum où les gens peuvent publier des articles sur la face cachée du Japon, et aussi pour servir de banque de données. Donc, si par exemple vous voulez faire des recherches sur les yakuzas, ou bien qu’il y a un terme de vocabulaire sur l’industrie du sexe au Japon que vous ne comprenez pas, vous y trouverez une pléthore d’articles auxquels vous référer, ainsi qu’un dictionnaire. J’y poste aussi les documents originaux sur lesquels je m’appuie pour certains articles publiés dans le Daily Beast ou le Japan Times afin qu’ils soient accessibles aux lecteurs. Si vous voulez étudier la structure des groupes yakuzas, vous y trouverez une sections renvoyant à un rapport publié par la police sur le GOTO-gumi en anglais et en japonais. On y trouve aussi un long traité sur les femmes au sein des groupes yakuzas qui a par la suite rencontré un certain écho académique.
Nous ne mettons pas le blog à jour très souvent, mais il est censé constituer une source pour des recherches et nous encourageons les contributions extérieures. Nous avons un certains nombre de collaborateurs réguliers, comme Kaori SHOJI qui travaille aussi pour le Japan Times de longue date et écrit des articles très amusants et décalés sur des sujets tels que le vieillissement de la société japonaise ou encore la réalité derrière le business des AKB48
Quiconque souhaite contribuer au site est le bienvenue. Nous essayons toujours de rémunérer les contributions, même si ça reste faible car nous fonctionnons uniquement sur les dons.

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Le site web Japan-subculture

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre prochain livre ?

Il s’intitule The Last of the Yakuzas. Il s’agit d’une histoire des yakuzas après la seconde guerre mondiale à travers la vie de plusieurs boss. Je dois réécrire certains passages en modifiant des noms et des dates, car en 2010, la loi japonaise a été modifiée concernant le délai de prescription des meurtres et de certains crimes. L’effet de cet amendement étant rétroactif, les gens que j’ai interviewés pour le livre peuvent maintenant être inquiétés pour certains crimes dont le délais de prescription était déjà dépassé au moment de l’interview. Certains de ces crimes impliquent l’utilisation d’armes à feu, et pour ceux-là aussi, le délai de prescription a été prolongé de 25 ans. Cela me prend donc pas mal de temps pour passer le livre en revue et le corriger afin d’éviter que mes sources se fassent arrêter à cause de ce dont elles m’ont fait part. Mais on ne doit pas faire risquer la prison à ses sources, ce serait une violation de l’accord tacite entre un journaliste et celle-ci. Nous nous devons de les protéger !

Pensez-vous que le livre pourra tout de même être publié dans l’année ?

Oui. Je dois juste prendre un peu de temps pour m’assurer de sa cohérence et réécrire certains passages en conséquence. Il va falloir faire une longue préface pour s’excuser de l’altération de certains noms et dates ! Mais bon, la plupart des lecteurs auront probablement du mal à se souvenir de la multitude de noms japonais cités, donc il serait même plus simple de donner un alias à chaque personne !

Pour terminer, comment percevez vous l’évolution de la société japonaise ces dernières années ? En particulier depuis les 5 dernières années : le 11 mars 2011 et le retour du PLD au pouvoir.

La société japonaise est en train de toucher le fond. En 5 ans, le Japon a dégringolé du classement de la liberté de la presse, passant de la 11e à la 61e place sur 140 pays. Les médias n’ont jamais été aussi fortement sujets à l’intimidation. La pauvreté infantile touche un enfant sur cinq ; 50% des familles monoparentales vivent dans la pauvreté. Des années passées à assouplir la loi sur le travail afin de rendre plus aisé l’emploi d’une main d’œuvre corvéable et flexible pour l’employeur a résulté en la création d’une sous-classe permanente. La société japonaise est en cours de décomposition de bien des manières et l’administration n’a aucune volonté de l’empêcher. C’est une sombre époque pour le Japon !

On a vu quelques manifestations, fin 2013 – début 2014, lors du passage de la loi sur le secret d’État visant à limiter la liberté de la presse – et avant ça, contre le nucléaire. Cependant, elles restent mineures et la plupart des Japonais, même s’ils n’approuvent pas ces lois ou décisions gouvernementales, ne se mobilisent pas ; sans compter que le gouvernement n’y accorde aucune importance.

Ce qui s’est passé, c’est que le Parti Démocratique du Japon (Minshuto – PDJ) est arrivé au pouvoir en 2009 parce que tout le monde en avait marre du Parti Libéral-Démocrate (Jiminto – PLD) et de la corruption qui allait avec. Pendant 2 ou 3 ans, le pays s’était engagé sur une meilleure voie. Mais le tremblement de terre du 11 mars 2011 s’est produit et le jeu a repris comme avant !

 

Tous nos remerciements à Jake ADELSTEIN et aux éditions Marchialy.

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