Kazuo ISHIGURO : un prix Nobel anglais aux racines japonaises

Ses romans et nouvelles emmènent le lecteur du Japon d’après-guerre à la campagne anglaise en passant par Venise et bien d’autres endroits du monde qu’il décrit avec minutie et émotion. Journal du Japon vous fait découvrir Kazuo ISHIGURO, le dernier Prix Nobel de Littérature, né au Japon et vivant en Angleterre depuis l’âge de cinq ans.

C’est un merveilleux conteur de sentiments qui vient d’être couronné par le Prix Nobel de littérature pour avoir « révélé, dans des romans d’une grande force émotionnelle, l’abîme sous l’illusion que nous avons de notre relation au monde » (explication de l’Académie suédoise). Ces romans et nouvelles, écrits en langue anglaise et quasiment tous à la première personne, mettent en lumière les états d’âme, les doutes, les pensées noires ou lumineuses des hommes, qu’ils soient majordome anglais, musiciens ou encore peintre du monde flottant.

Kazuo ISHIGURO est né en 1954 à Nagasaki, mais a quitté le Japon à l’âge de cinq ans pour s’installer avec sa famille en Angleterre, où son père océanographe avait obtenu un poste à l’Institut National d’Océanographie. La famille n’est jamais repartie vivre au Japon et le jeune Kazuo a fait des études de littérature et de philosophie en Angleterre, puis a été travailleur social, avant de se consacrer à l’écriture à partir de 1982, date de parution de son premier roman Lumière pâle sur les collines, qui rencontre d’ailleurs un beau succès. Son deuxième roman paru en 1986, Un artiste du monde flottant, lui vaut le Whitbread Book Award. Mais c’est en 1989 que paraît son oeuvre la plus célèbre, Les vestiges du jour, récompensée par le Booker Prize et adaptée au cinéma quelques années plus tard par James Ivory, avec l’excellent Anthony Hopkins et Emma Thompson.

Les récits intimistes que décrits Kazuo ISHIGURO plongent le lecteur dans l’esprit du narrateur, lui font voir le monde à travers ses yeux, le font voyager au cœur de ses souvenirs, de son univers, d’artiste bohème dans le Japon d’avant-guerre, de majordome impeccable totalement dévoué, de musicien en quête d’inspiration dans les collines anglaises. Des personnages souvent en plein doute, ne sachant quel chemin emprunter dans le labyrinthe de la vie.

Un artiste du monde flottant :  l’art et le monde

Un artiste du monde flottant de Kazuo IshiguroMasugi Ono est un vieux peintre à la fin des années 1940. Il a connu son heure de gloire dans les années trente, dans un Japon expansionniste, en occupant  le poste de conseiller officiel à la commission des activités antipatriotiques. Il s’est brouillé avec nombre de ses anciens collègues peintres. Désormais c’est un autre monde qui prend forme sous ses yeux. Les anciens parias retrouvent leurs lettres de noblesse, les patriotes sont mis au ban de la société ou se suicident.

Ce livre est avant tout un récit nostalgique de la jeunesse de Masugi Ono, son travail dans l’atelier du grand maître Mori-san, les soirées à boire, à se promener dans le « monde flottant ». Entre plaisirs nocturnes et travaux acharnés, les années s’écoulent voluptueusement.

Le récit mêle présent et passé; chaque événement familial faisant replonger le peintre dans son passé.

Masugi a deux filles. L’aînée est mariée à un homme qui a beaucoup souffert lors de la guerre en Mandchourie et voit d’un bon œil la modernisation, la volonté d’aller de l’avant d’un pays à la jeunesse dynamique. Le couple a un fils de huit ans, Ichiro, au caractère bien trempé, qui adore Popeye, les cowboys et veut aller voir Godzilla avec son grand-père. L’autre fille doit se marier, ce qui procure à Masugi beaucoup d’inquiétude car il a peur que son passé ne compromette ce mariage.

Dans cette vie familiale entre la grande maison traditionnelle du peintre, très bien décrite au point que le lecteur s’imaginera déambulant de pièce en pièce entre lumière du jardin et ombre sur les shôji, et l’appartement trop moderne de sa fille, à la cuisine minuscule, il y a les visites aux vieilles connaissances, les discussions dans le bar de Madame Kawakami, l’un des seuls à avoir survécu après la guerre.

C’est un concentré de nostalgie qui, petit à petit, se teinte d’une envie de renouveau, de dynamisme et d’espoir. Cet homme qui peut paraître pédant et bourru, est au milieu du chemin, entre sa vie d’avant, d’apprenti talentueux, de peintre apprécié, admiré, et la nouvelle ère qui commence, et dans laquelle il devra trouver sa place de grand-père aimant, d’homme curieux dans une modernité naissante. C’est également une réflexion sur la finalité de l’oeuvre d’art. L’artiste doit-il être coupé du monde ou s’engager, lutter ? Les différents portraits permettent au lecteur de mieux cerner la complexité du sujet.

Une lecture envoûtante, un rythme lent, des allers et retours entre présent et passé qui bercent le lecteur plongé dans le monde flottant …

Les vestiges du jour : confessions d’un majordome

Les vestiges du jour de Kazuo IshiguroVoici un livre délicieusement anglais dans lequel un majordome livre au lecteur le récit de sa vie au service de deux hommes dans la belle propriété de Darlington Hall, et ses états d’âme sous forme de confessions intimes.

L’actuel propriétaire américain devant s’absenter pour quelques jours, le majordome en profite pour partir en voiture, une belle Ford prêtée par le maître, rendre visite à l’ancienne intendante du domaine, qui s’est mariée et a quitté la résidence depuis des années. Ce voyage dans la campagne anglaise sera l’occasion de faire en pensée un retour sur ses années de service, de loyauté totale, et de se demander s’il a bien tenu son rôle, s’il a été utile, s’il a eu une vie digne.

Les paysages le ravissent car il aime son pays, il en est fier. Le lecteur profite du voyage en voiture et se transporte facilement dans ces paysages vallonnés et verdoyants.

« J’avais devant les yeux une succession de champs qui se perdaient dans le lointain. Le pays était doucement vallonné; les champs étaient bordés de haies et d’arbres. On distinguait dans certains champs éloignés des points dont je supposai que c’étaient des moutons. À ma droite, presque à l’horizon, je crus voir le clocher carré d’une église.
C’était un sentiment en vérité enchanteur d’être ainsi debout sur cette cime, entouré des bruits de l’été, une brise douce sur le visage. Et je crois que ce fut alors, en contemplant cette vue, que je commençai à adopter un état d’esprit convenant au voyage que j’entreprenais ».

En effet, le majordome qu’il est reprend vite le dessus. Il ne peut s’empêcher de vérifier la propreté des lieux dans lesquels il dort, d’évoquer les qualités de ses hôtes, la qualité du petit-déjeuner. Puis il repart dans ses souvenirs : l’arrivée de Miss Kenton en 1922, la vieillesse de son père majordome comme lui, professionnel à l’extrême même à la fin de sa vie, les conférences officieuses dans les années 1920 menées par Lord Darlington pour assouplir le traité de Versailles. Diplomates et intellectuels de tous pays se retrouvaient alors pour réfléchir, parler, envisager l’avenir. Le majordome ne ménageait pas sa peine pour que tout soit parfait. Il écoutait, jamais ne jugeait. Pourtant son maître se rapprochera des Chemises noires, lui demandera de licencier deux employées juives, remettra en cause l’utilité de la démocratie. 

Quant à sa relation avec Miss Kenton, elle aurait probablement pu évoluer de façon différente. Mais son aveuglement, son dévouement total à Lord Darlington ne l’aura pas permis. Petit à petit, de réflexion en réflexion, c’est un bilan amer qui se dessine dans l’esprit du majordome. Qu’est-ce qu’un grand majordome, jusqu’où doit aller la loyauté, qu’est-ce que la dignité ? S’il a toujours excellé à nettoyer l’argenterie et à planifier les tâches du personnel, il n’a pas réussi à apprendre le « badinage » que son nouveau maître américain adore, et il n’a pas senti l’importance de la chaleur humaine …

Un récit doux-amer, un style anglais qui se dégage de chaque mot, de chaque page, un grand plaisir de lecture avec thé et plaid au coin du feu ! À la lecture de ce livre, le lecteur ne peut qu’approuver cette parole de l’auteur lors d’une interview donnée en 1990 :

« Si j’écrivais sous un pseudonyme, et que quelqu’un d’autre posait pour moi en quatrième de couverture, je suis sûr que personne ne dirait ‘cet homme me fait penser à un auteur japonais' ».

Nocturnes : cinq nouvelles, la musique pour vivre

Nocturnes de Kazuo IshiguroVoici un recueil qui ravira les amoureux de la musique sous toutes ses formes. Cinq nouvelles, cinq histoires de musique, de musiciens, de destins, de rencontres, de choix à faire à certains moments de la vie.

Lorsqu’un vieux crooner demande à un guitariste polonais qui joue sur la Piazza San Marco à Venise de l’accompagner pour une sérénade en gondole sous le balcon de sa femme, celui-ci ne se fait pas prier. Sa mère était une grande fan de ce crooner. Mais pourquoi cette sérénade ? Quelle tristesse se dégage de ce moment qui devrait être si romantique ?

Dans la nouvelle suivante, le narrateur, Ray, est un prof d’anglais de quarante-sept ans. Il vit en Espagne, il n’a pas fait grand chose de sa vie, contrairement à ses deux amis de fac, Emily et Charlie, qui se sont mariés et chez lesquels il vient passer quelques jours. Mais le couple bat de l’aile, et lorsque le Charlie part en déplacement, Ray est chargé de montrer à Emily à quel point son mari est génial comparé à lui … Les souvenirs d’heures passées à écouter de la musique dans une chambre universitaire referont surface entre Emily et Ray … Advienne que pourra !

Dans Les collines de Malvern, le lecteur se promène dans la campagne anglaise avec le narrateur, un jeune homme qui a quitté la fac pour devenir musicien. Mais aucun groupe ne veut de lui, de sa guitare et des chansons qu’il écrit. Il va donc passer l’été chez sa soeur qui tient dans les collines un café avec son mari. Il passe son temps entre aide en cuisine et en salle et les collines où il se réfugie pour écrire de nouvelles chansons. Une rencontre avec un couple de musiciens suisses donnera un nouveau souffle à sa vie.

Nocturne met en scène un saxophoniste qui joue de tout pour gagner sa vie et ne s’adonne à sa passion du jazz que dans le réduit insonorisé de son appartement. Sa femme est partie avec un homme riche et lui propose de lui payer une chirurgie esthétique pour que sa carrière décolle enfin. Un peu paumé et toujours très amoureux de sa femme, le narrateur accepte et se retrouve dans un hôtel luxueux d’Hollywood. Sa convalescence lui fera rencontrer Lindy, une starlette venue pour la troisième fois refaire son visage. Elle aime sa musique, ils s’amusent dans les couloirs de l’hôtel la nuit. Une complicité qui fera du bien au saxophoniste déprimé. Est-ce que, comme le dit Lindy: « la vie est beaucoup plus grande que l’amour d’une personne » ?

Dans Violoncellistes, Tibor, violoncelliste hongrois vivant chichement de sa musique, donne un récital dans une ville italienne. Une femme le remarque et l’invite à venir jouer dans sa chambre d’hôtel. Leurs séances se multiplient, elle le conseille, lui explique qu’il a du potentiel, qu’elle l’a senti car elle est elle-même une violoncelliste virtuose … mais elle n’a pas son instrument avec elle et ne joue jamais sur celui de Tibor pour lui expliquer comment progresser. Qui est-elle vraiment ? 

Des petites musiques mêlant notes de tristesse et touches de lumière, qui traînent encore dans la tête du lecteur après la fermeture du livre.

 

Kazuo ISHIGURO, est un grand auteur de l’intime à découvrir au plus vite !

Plus d’informations sur le site des éditions Folio.

 

 

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