Ito OGAWA : la douceur du quotidien

Ito OGAWA, l’auteure entre autres du Restaurant de l’amour retrouvé, était en France pour quelques jours. Journal du Japon a pu lui poser quelques questions. En attendant la sortie 23 août 2018 de son prochain roman La papeterie Tsubaki, rencontre avec une femme qui met la douceur en livres…

Ito Ogawa en dédicace en FranceJournal du Japon : Bonjour madame OGAWA…

Comment trouvez-vous l’élément principal autour duquel va se construire votre livre ? Un oiseau pour le Ruban, un restaurant pour Le restaurant de l’amour retrouvé, une maison d’hôtes dans La maison arc-en-ciel, une papeterie dans La papeterie Tsubaki. Est-ce que ce sont des lieux que vous avez fréquentés, des personnes que vous avez croisées qui vous inspirent ?

Ito OGAWA : Pour les lieux, j’imagine des lieux qui me plairaient, pour les personnes des gens que j’aimerais rencontrer. Ce sont des lieux et des gens idéaux, dans mon imaginaire. 

Je choisis des lieux et des gens qui, s’ils existaient, seraient importants pour les gens, pourraient les aider.

Les petites filles que l’on croise dans vos livres sont toujours sages et très matures pour leur âge (dans Le Ruban ou La papeterie Tsubaki par exemple). Quelle petite fille étiez-vous ?

Je vivais dans la nature, avec laquelle je communiquais, j’aimais cela. J’étais souvent seule aussi ; les amies de ma grand-mère étaient aussi mes amies.

Les personnes âgées sont bienveillantes et « sages » (la grand-mère du Ruban, la voisine Madame Barbara dans la Papeterie Tsubaki, qui conseille à l’héroïne de se répéter « Brille, brille » en fermant les yeux pour voir apparaître les étoiles à l’intérieur de son corps). Avez-vous un modèle pour créer ces vieilles dames inspirantes ? 

Je ne mets pas en scène une personne précise, mais je m’inspire des gens dans mon entourage, en me demandant ce que ces personnes feraient ou comment elles agiraient dans telle ou telle situation.

Quelle est la place des anciens dans la société japonaise actuelle ?

Autrefois, les grands-parents vivaient la plupart du temps avec leur famille, mais aujourd’hui on trouve de plus en plus de familles nucléaires. Les grands-parents vivent loin, seuls, et ils voient leurs petits-enfants quelques jours de temps à autre. La sagesse, les expériences qu’ils ont accumulées sont moins facilement transmissibles, ce qui me semble dommage.

Les hommes ont des rôles secondaires dans vos livres. Est-ce plus difficile d’écrire sur les hommes que sur les femmes ?

Les hommes vivent des expériences beaucoup plus stéréotypées dans beaucoup de cas. La vie des femmes est plus libre, plus souple ; elles sont davantage en mesure de vivre comme elles l’entendent. De ce point de vue, il  m’est plus facile d’écrire sur les femmes.

Vous avez une passion pour la cuisine. D’où vous vient-elle ? Est-ce que cuisiner c’est transmettre de l’amour ? J’ai l’impression que cette transmission d’amour par la nourriture est très forte au Japon : les mamans qui préparent les bento de leurs enfants, les cadeaux (Omiyage) qu’on rapporte d’un voyage sont essentiellement culinaires.

Pour transmettre ses sentiments, on peut bien sûr les dire ou écrire une lettre, il existe différentes façons de le faire. Mais cuisiner c’est offrir à quelqu’un quelque chose qu’il va ingérer, qui va nourrir directement son existence. Je trouve plus facile de transmettre mes sentiments de cette façon.

Par exemple, un enfant qui mange tous les jours des plats tout prêts et un enfant qui mange des plats cuisinés pour lui, je pense que, sur le long terme, l’amour ainsi transmis est différent.

Dans La papeterie Tsubaki, vous écrivez qu’une lettre est l’incarnation d’une personne. Pensez-vous qu’un plat préparé par une personne puisse aussi incarner cette personne ? Quel plat vous « représenterait » le mieux ?

Cuisiner, pour moi, c’est effectivement donner un peu de moi à celui qui mangera ce que j’ai préparé. Quand j’ai des invités, je prépare des onigiris ; ils disparaissent toujours très vite. Ces onigiris faits à la main, en serrant le riz entre mes paumes, transmettent sans doute toute ma chaleur, ils sont un peu de moi-même.

Vos livres mettent en avant l’importance de l’écoute, du partage, de la consolation. Est-ce que cela manque dans nos sociétés modernes ?

Je pense en effet que ces qualités manquent à nos sociétés modernes, beaucoup de gens manquent d’amour. Ils sont souvent irritables, ils souffrent d’un manque, sont tristes. Il me semble que beaucoup de gens vivent avec ce manque en eux.

Vos descriptions font souvent appel à la cuisine (la grand-mère du Ruban qui a des joues comme des manju, la comparaison dans ce même livre entre l’homme et un daifuku à la fraise). Aurons-nous bientôt la chance de lire un de vos ouvrages qui se déroulerait dans une pâtisserie ?

Les pâtisseries sont encore différentes de la nourriture en général ; elles ne sont pas indispensables à la vie, mais les sucreries nous aident à surmonter la tristesse et les moments difficiles. Je crois qu’elles recèlent bien des possibilités littéraires, bien des histoires. 

Je trouve que vos livres et la sensibilité dont ils regorgent sont les frères de ceux de la regrettée Mayumi Inaba. La péninsule aux 24 saisons et Le restaurant de l’amour retrouvé ont tous deux des pages magnifiques sur la nature. Vous sentez-vous proche de cette auteure ? Quelle est votre relation quotidienne à la nature ?

Je n’ai pas lu Mayumi Inaba, il m’est donc difficile de vous répondre. Le temps s’écoule plus vite de nos jours, me semble-t-il, mais l’humain est lui aussi un élément qui fait partie de la nature. Vivre en accord avec les rythmes naturels me semble naturel. Je m’efforce de me coucher et de me lever avec le soleil.

Vous êtes en France pour quelques jours. Quels sont vos coups de cœurs français (culinaires bien sûr, mais aussi par rapport aux autres sens que vous mettez à contribution dans tous vos livres : des images, des sons, des odeurs …) ?

Je suis venue en France à l’invitation du Festival Caractères à Auxerre. Nous avons eu la chance de pouvoir déjeuner tous ensemble dehors, sous un beau ciel bleu, en dégustant un verre de vin ; le soir encore, nous avons partagé notre dîner, toujours avec un verre de vin. J’admire cet esprit français qui consiste à profiter de la vie et de ses petits bienfaits quotidiens, un esprit qui manque un peu aux Japonais. Cela a été un grand plaisir de pouvoir me glisser dans cet état d’esprit en compagnie des organisateurs et des participants au festival.

Journal du Japon remercie Ito OGAWA, Myriam DARTOIS-AKO qui a traduit cet échange, et les éditions Picquier qui publient Ito OGAWA en France.

Pour découvrir ou redécouvrir les livres de Ito OGAWA, vous pouvez lire l’article sur Le Ruban et la sélection de la rentrée littéraire 2016 avec Le jardin arc-en-ciel. Vous pouvez également découvrir Le restaurant de l’amour retrouvé sur le blog Lire le Japon.

La papeterie Tsubaki de Ito OGAWA à paraître le 23 août 2018Et le 23 août 2018, vous pourrez découvrir son prochain roman La papeterie Tsubaki et Hatoko, la jeune femme qui gère cette papeterie léguée par sa grand-mère. Elle est aussi écrivain public et met en mot les sentiments des personnes qui lui confient leurs histoires. Elle choisit aussi méticuleusement les mots que le papier, l’encre et la calligraphie qui conviendront le mieux pour faire passer les messages et les émotions. Elle deviendra vite une confidente et une amie. Elle sèmera le bonheur autour d’elle, dans la charmante ville de Kamakura (que le lecteur apprendra à connaître par ses petites rues, ses restaurants et ses temples) et bien au-delà. Un petit cocon d’amis prendra forme sous les yeux attendris du lecteur. Un livre qui donne envie de prendre la plume et d’écrire aux êtres qui nous sont chers.

Plus d’informations sur Ito OGAWA sur le site de son éditeur français, Philippe Picquier.

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