L’esprit recyclage, tellement japonais !

L’arrivée et l’installation du recyclage et du zéro déchet dans nos vies et nos habitudes de consommation ont mis en avant des techniques japonaises parfois ancestrales, issues de l’artisanat du quotidien et du DIY (Do it yourself).  En effet, qui n’a pas lu ou entendu parler, ces dernières années, de la technique d’emballage furoshiki ou de la tradition séculaire du rapiéçage de vêtement, boro, désormais élevée au rang d’artisanat et de patrimoine culturel. En accordant désormais plus d’importance à l’utilité d’un objet plutôt qu’à sa valeur pécuniaire, beaucoup découvre le plaisir du faire soi-même, la joie des économies, la fierté de l’engagement écologique mais aussi l’amour et le respect du geste, du temps passé à fabriquer et de l’objet même. Et c’est là un peu de l’esprit japonais, de leur amour pour les objets aussi beaux que fonctionnels et de leur esprit pratique qui arrive jusqu’à nous, avec en plus le concept bouddhique du mottainai soit le rejet du gaspillage. Focus sur 4 objets et techniques japonais populaires, économiques et écologiques qu’il est tout à fait possible de réaliser soi-même : le furoshiki, le boro, les nuno-zôri et le siakori.

Une esprit recyclage DIY

Emballer, transporter, stocker : le furoshiki

Qui croirait que ce simple bout de tissu devenu le symbole du zéro déchet aujourd’hui, possède une histoire riche et une belle diversité d’utilisation. Carré de tissu servant à emballer, transporter et aussi stocker, le furoshiki peut avoir une taille allant d’environ 45 centimètres à plus de 2 mètres et peut être en différentes matières textiles telles que le coton, la soie, le nylon ou encore la viscose, et de plus ou moins grande résistance selon l’usage. Si la fin de la Seconde Guerre mondiale signe son déclin en faveur du plastique, le furoshiki renaît depuis le début de ce siècle comme parfait symbole du zéro déchet au Japon et dans le monde entier. Ainsi, à côté de son existence purement liée aux soucis économique et pratique, le furoshiki acquiert à notre époque la dimension écologique.

Apparition et développement du furoshiki au sein de la société japonaise ©The university of kansas

Apparition et développement du furoshiki au sein de la société japonaise ©The university of kansas

Né sous la période Nara (710-784), le furoshiki fut d’abord utilisé uniquement dans les classes supérieures jusqu’à l’Empereur pour emballer les effets personnels des nobles ou les cadeaux et objets de valeur. Il est décoré du sceau de la famille et fabriqué dans les plus belles matières et trames. Ce n’est qu’après environ 900 ans d’utilisation exclusive par la noblesse qu’il se démocratise et trouve sa place dans toutes les classes de la société. Le peuple l’adopte facilement lui reconnaissant un côté pratique et économique, et il le fait rapidement entrer dans les accessoires indispensables du quotidien. Il sert à transporter des volumes plus ou moins importants d’objets comme : des vêtements, un matelas, un repas, des marchandises, un petit meuble, etc. Il est le meilleur investissement possible pour le transport à pied et rapide. Connu sous plusieurs appellations, celle de furoshiki s’impose à l’époque Edo (1603-1868) à cause du développement de l’utilisation des bains publics ou sento par le peuple. Furoshiki voulant dire « Étaler au bain », les Japonais et Japonaises y rangeaient et emballaient leurs affaires pour ne pas les perdre et l’utilisaient comme tapis de sol le temps de se sécher et de se changer.

A ce bout de tissu qui n’aurait pu être que purement fonctionnel, jetable et interchangeable, les Japonais y ont appliqué leur amour du beau et de la symbolique faisant de cet emballage tout à la fois un vecteur de sens ou d’une intention et un porteur de l’attention et des sentiments de la personne qui le possède ou l’offre. Apparaissent alors une multitude de motifs végétaux et animaliers liés aux saisons ou aux symboles positifs comme la bonne fortune, la réussite, le bonheur, etc. De nos jours, les designs se sont multipliés, allant de la plus belle épure d’une tonalité de couleur unie jusqu’aux motifs bariolés et chargés de la J-pop culture. Cette abondance n’enlève aucunement le soin que les Japonais et Japonaises vont mettre dans le choix du tissu d’emballage que cela soit pour un cadeau ou pour un usage personnel.

Les techniques des pliages et des nœuds ressemblent à celles de l’origami. L’apprentissage demande surtout une mémorisation de l’ordre des différentes étapes du pliage et des techniques de nouage. Un atelier de furoshiki peut être à la fois sympa et instructif pour les enfants comme pour les adultes afin de sensibiliser aux gestes écologiques à portée de mains et d’explorer l’utilisation d’un simple bout de tissu.

Ravauder, rapiécer et renforcer : le boro

Nogari ravaudé plusieurs fois ©Amuse museum

Nogari ravaudé plusieurs fois ©Amuse museum

Le boro, qui pourrait se traduire par l’idée de « en lambeaux » ou « effiloché », est une technique de réparation de textiles par le rapiéçage déjà connue à l’époque Edo mais qui s’est considérablement développée dans le nord du Japon au 19e siècle, époque du développement de la culture du coton dans le sud de l’archipel où le climat lui était favorable. D’ailleurs, la plupart des techniques de réparation ou de recyclage des textiles usés, comme la broderie ou le tissage, sont nées ou se sont énormément développés dans le nord de l’archipel là où les ressources étaient moindres, le climat plus rude et moins favorable à l’agriculture et les populations plus pauvres.

Les femmes de fermiers récupéraient des petits carrés de coton ou de chanvre ou les achetaient aux marchands venus du sud qu’elles cousaient ensuite sur les parties abîmées d’un vêtement (nogari) ou d’un futon afin d’en prolonger au maximum la durée de vie et donc d’utilisation. La raison d’être du boro était donc purement et simplement économique. La technique simple et rapide de broderie sashiko permettait l’optimisation de ce système de rapiéçage à tel point que certaines pièces boro ont pu être portées par plusieurs générations de suite ou que le vêtement originel n’était plus du tout identifiable sous les couches de raccommodage. En superposant les carrés de coton et en les recouvrant de lignes de points avant, point du sashiko, la couturière renforçait non seulement la solidité du vêtement mais s’assurer aussi une protection contre le froid grâce à l’épaisseur gagnée, à moindre frais et pour longtemps. Les lignes de points endroits sur un vêtement de travail usé n’était en aucun cas un frein à la rigueur et à la précision des couturières dans la régularité des points. Au fur et à mesure de la pratique, les femmes ont développé les motifs décoratifs de la broderie sashiko, et d’autres styles de broderie, même si les lignes droites de points avant sont restées la marque de fabrique du boro. Pour rappel, si la plupart des nogari réparés avec la technique du boro sont bleus c’est parce que cette couleur était la seule que le peuple fut longtemps autorisé à porter par les autorités. Le boro a failli disparaître après la Seconde Guerre mondiale puisque, associé à la couleur bleu, il marquait l’appartenance à une famille issue des classes sociales inférieures. Il ne doit sa survie qu’à quelques irréductibles pratiquants anonymes, avant de revenir sur le devant de la scène en ce début de 21e siècle comme l’un des porte-étendards du recyclage dans la mode et le textile. Ainsi, des marques de vêtements ont sorti des collections inspirées du boro. Autrefois synonymes de honte, les pièces ravaudées en boro sont dorénavant reconnues et exposées comme de véritables œuvres traditionnelles, artisanales et culturelles comme par exemple au Amuse Museum de Tokyo.

Le boro est une technique de rapiéçage à la portée de tous du moment que l’on consacre du temps et de l’application à l’apprentissage des bases de la couture, du raccommodage et à la confection ou la réparation même. Vous trouverez  des ateliers de sashiko en France sans trop de difficulté et des tutoriels en ligne se trouvent facilement. Alors, si vous avez, par exemple, un jean troué, vous pourrez le réparer de manière simple, fonctionnelle et désormais esthétique grâce au boro ou le découper dans l’optique de vous confectionner un sac comme dans la vidéo ci-dessous :

Découper, tresser et natter : nuno zôri

Nuno zôri confectionnées lors d'un atelier à la MCJP à Paris ©Emilie Buisine

Nuno zôri confectionnées lors d’un atelier à la MCJP à Paris ©Emilie Buisine

Nuno zôri veut dire « sandales de tissu ». Ces chaussures sont littéralement des tongs en tissu à confectionner soi-même à partir de chutes de textiles usagés. Très populaires à l’ère Edo, elles sont obligatoirement présentes dans les illustrations, les films ou séries japonaises historiques. Pourtant, leur apparition n’est pas datée ce qui peut laisser fantasmer qu’elles soient aussi vieilles que l’archipel nippon ! A l’origine, des bûcherons les auraient créées avec de vieilles serviettes afin de protéger leurs pieds des échardes. Les nuno zôri sont traditionnellement des chaussures d’intérieur mais ouvriers et fermiers en portaient des versions confectionnées avec de la paille de riz, appelée simplement zôri soit sandales, en extérieur afin, comme les bûcherons, de se protéger les pieds des blessures et de se prémunir contre les mauvaises chutes. On les relie souvent au bouddhisme, déjà parce que cette religion rejette toute chaussure en cuir mais aussi parce qu’elles sont le symbole du concept de Mottainai qui est le rejet du gaspillage. Elles pouvaient d’ailleurs faire partie de la tenue des marcheurs du pèlerinage des 88 temples. Vous en trouverez des paires accrochées dans certains temples bouddhiques, comme au temple Kôtoku de Kamakura à côté de la statue du Grand Bouddha, et certains petits temples peuvent leur être dédiées. La confection de nuno zôri a fait un grand retour au Japon ces dernières décennies au point d’intégrer les programmes éducatifs des établissements scolaires, à la fois dans un souci de transmission des savoir-faire et des techniques culturelles mais aussi pour des raisons de sensibilisation à la protection de l’environnement.

Il s’agit d’un système basique de tressage et de nattage de bandes de tissu autour d’une corde. Le matériel nécessaire à la fabrication des nuno zôri est des plus simples à trouver : des pinces à linge et un support pour bloquer la corde. Ce travail de tressage et nattage permet le recyclage de vieux draps qui fournissent une longueur de bandes évitant des raccords trop fréquents des bandes entre elles, ou de vieux tee-shirts qui, eux, évitent de trop amples mouvements des bras, les bandes courtes offrant un confort de manipulation. L’apprentissage est simple et rapide et une fois acquis, il vous permettra de confectionner des nuno zori chez vous pour vous, votre famille ou vos amis. C’est un cadeau original et surprenant qui fait un bel effet surtout quand il est fait mains par celui ou celle qui les offre. Comptez quelques heures pour la confection. De très jolies paires de nuno zôri sont aussi commercialisées et vous en trouverez dans tous les styles et dans une grande variété d’assortiments de couleurs et de matières. La vidéo qui suit vous permettra de vous faire une idée du matériel, des étapes et des manipulations nécessaires pour confectionner une paire de nuno zôri.

Découper, bobiner et tisser : sakiori

Exemples de tissage Sakiori ©Kyotokimono

Exemples de tissage Sakiori ©Kyotokimono

Le mot japonais sakiori est la réunion de 2 mots : saki qui veut dire « déchirer » et ori  qui veut dire « tisser ». Le principe consiste à déchirer et à former des bandes de tissus de 30 à 40 centimètres environ, de les enrouler ou non, sous forme de pelotes appelées nuki, pour ensuite les tisser autour d’un jeu de cordes généralement en chanvre ou en coton. Le procédé est le même que pour le tissage de chiffon occidental. D’ailleurs, le sakiori rappelle certains modèles de tapis d’une grande marque suédoise de déco maison. Le tissage sakiori est plus ou moins fin selon le rendu voulu et le produit tissé. Cette technique de tissage s’est développée au début du 18e siècle dans le nord du Japon où la rareté du coton et des fibres textiles en général obligeait déjà les femmes des classes sociales les plus pauvres à trouver des astuces pour fabriquer des objets du quotidien et des vêtements à partir de chutes de tissus ou de tissus abîmés. Le rendu du tissage formait des bandeaux de 10 à 40 centimètres de large environ qui étaient assemblés afin de devenir des tapis, kotatsu (couverture de table chauffante)  ou encore des vêtements de travail, chauds, des vestes ou encore des obi (ceintures de kimono). De part son utilisation exclusif de déchets textiles, la diversité même de l’origine de ces derniers et la nature des accessoires fabriqués, le sakiori permettait l’ajout de couleurs souvent vives à côté du bleu indigo et bien souvent, des pièces de couleurs vives étaient volontairement conservées pour tisser des obi ou des tapis.

Le sakiori est un autre parfait exemple d’illustration du concept japonais Monaittai et du principe de zéro déchet et recyclage total. C’est une technique qui peut plaire aux couturiers et couturières pour développer leur créativité et leur possibilité de créations ou même aux tisseurs et tisseuses de plus en plus nombreux en Occident. L’apprentissage et la pratique du tissage sakiori demande un investissement en temps et en matériel. La préparation des bandes de tissus est ce qu’il y aura de plus chronophage avec la réalisation en soi du tissage s’il s’agit d’un tissage à trame particulièrement fine. Le rendu final est singulier et l’introduction d’un panel de couleurs plus libre et large permet la confection de pièces qui satisferont tous les goûts et toutes les envies. Des ateliers se tiennent parfois en France pendant lesquels sont proposés le plus souvent la confection de petits objets comme des dessous de verre qui se tissent, eux, sans aucun matériel particulier. Pour en apprendre plus, découvrez le joli portrait de Sumiko INOUE, tisseuse dans la préfecture d’Aomori au nord de l’île de Tohoku dans cette vidéo :

De nécessité économique à considération écologique, ces techniques traditionnelles japonaises de confection d’objets à partir de déchets ou de surplus textiles ont trouvé aujourd’hui leur place en tant qu’alternative intelligente et/ou intéressante à certains objets usuels générateurs de pollution et d’un volume de déchets dans nos sociétés occidentales. Et quand on sait que l’industrie de la mode et du textile est le second plus gros pollueur au monde, apprendre à réaliser ces objets par soi-même sonne vraiment comme un acte militant. L’urgence écologique et l’installation du zéro déchet aujourd’hui ont même permis au boro et sakiori, par exemple, de passer en un demi-siècle, de symboles de honte sociale à ambassadeurs officiels des techniques culturelles au Japon. A côté de cela, le furoshiki et les nuno zôri sont de parfaits exemples d’objets DIY faciles à appréhender et à réaliser qui créent autant de fierté chez celui qui les a réalisés que de surprise chez celui qui les reçoit. Aux amoureux du DIY, aux défenseurs de la planète et aux curieux de la culture japonaise, nous disons : à vos vieux tee-shirts et paires de jeans !

 

 

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