LGBT+ : Des œuvres au-delà des genres (1/2)

Au Japon, de l’époque médiévale jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’homosexualité, ou en tout cas les rapports sexuels et l’érotisme entre hommes étaient légion, un passage obligé pour « devenir un homme ». Loin d’être punis comme il peut l’être dans certains pays d’Asie, ils étaient même encouragés au sein du Shudo («l’éveil des jeunes hommes») entre le maître et son disciple; bien que suivant un code de conduite précis. C’est aussi au travers d’estampes appelées shunga que les relations entre hommes étaient dépeintes (et même une source de revenus non négligeable pour ses auteurs). Cette imagerie homoérotique se retrouve désormais dans certains mangas, parfois même exacerbé dans la représentation de l’acte sexuel.

Aujourd’hui Journal du Japon s’intéresse, au travers de plusieurs œuvres de l’éditeur Akata, à comment tout ceci a évolué depuis cette époque, et surtout de quelle(s) façon(s) ces différents auteurs japonais dépeignent la vie de la communauté LGBT+ (Lesbiennes, Gaies, Bi, Transsexuelles et assimilées). Dans cette première partie de notre dossier, nous allons nous consacrer à l’homosexualité au travers de deux mangas et un – tout récent – roman. Le tout édité chez Akata, bien sûr !

Un éditeur et trois auteurs…

C’est affilié aux éditions Delcourt que commence le chemin d’Akata dans l’édition de 2001 à 2013. Négociateurs pour les éditions Delcourt entre la France et le Japon dans le secteur du livre en tout genre, et loué pour son catalogue de mangas original, c’est en 2013 qu’Akata trouve son indépendance et continuent d’acquérir des licences originales pour surprendre et fidéliser ses lecteurs.

TAGAME Gengoroh

TAGAME Gengoroh

Le 8 septembre 2016 sort le tome 1 de Le mari de mon frère par Gengoroh TAGAME, qui a déjà trouvé son public au Japon avec une adaptation en drama de 3 épisodes de 49 minutes. Il faut dire que l’auteur n’en est pas à son coup d’essai: Tagame Gengoroh est notamment connu pour ses illustrations homoérotiques, voire même parfois pornographiques et très explicites.

Il est également l’auteur de Our Colorful Days, disponible chez Akata également en format numérique uniquement (pour le moment).

YUHKI Kamatani

YUHKI Kamatani

Le 22 février 2018, le premier tome d’Eclat(s) d’Âme de Kamatani YUHKI arrive en France.

Avec la sortie du tome 2, Akata se fait remarquer en reversant 5% d’un tome vendu à l’association SOS homophobie, opération s’étalant de mai à septembre 2018 (NDLR : Akata avait déjà eu un partenariat similaire avec Handicap International et son manga Perfect World qui implique un jeune homme en situation de handicap).

Yuhki Kamatani, auteur X-gender ou du Troisième genre, n’en est pas à son premier coup d’essai en France, puisque le manga Nabari est arrivé jusqu’à nous en 2009 ainsi que son adaptation animée.

Enfin, le 6 septembre 2019, Akata signe l’édition de sa quatrième Light Novel avec Je ne suis pas un gay de fiction du jeune écrivain homosexuel, Asahara NAOTO. Ce dernier a décidé de faire son coming-out après le succès de son roman. Au Japon, le roman a déjà eu le droit à son adaptation en manga et en drama. Pour la couverture française du roman, Akata a collaboré avec Yôjirô ARAI, habituellement illustrateur chez Square Enix, pour retravailler la couverture et lui donner un ton un peu plus grave et réaliste que la couverture originale, par rapport au sérieux du sujet abordé, à savoir la vie secrète d’un lycéen homosexuel.

 

Trois œuvres, trois points de vue différents… mais la même souffrance

Le mari de mon frère

Couverture du premier tome de Le mari de mon frère, à gauche, et l’affiche du drama, à droite

Yaichi vit seul avec Kana, sa fille. Du jour au lendemain, ils reçoivent la visite de Mike, le mari de son défunt jumeau, venu tout droit du Canada.

Mari-Frere-01-NEW-005-036-16Entre la petite Kana qui se pose beaucoup de question sur la vie et l’amour depuis l’arrivée de son oncle, et Yaichi, qui ne sait pas comment réagir devant l’arrivée de ce nouveau membre de sa famille qu’il n’a jamais rencontré, nous suivons le quotidien de ce trio qui essaie de cohabiter et de se connaître malgré leurs différences et nombreuses questions les uns envers les autres.

Narré du point de vue de Yaichi, ce titre nous donne l’intéressante perception et opinion d’un homme japonais hétérosexuel devant un étranger homosexuel ou même la différence de culture entre un japonais et un étranger, tout simplement. Mike est un gros ours affectueux qui n’hésite pas à pleurer et à faire des calins à la petite Kana à la moindre occasion, alors que l’on apprend d’abord que Yaichi n’a pas pleuré à la mort de son frère puis, il explique autant à son beau-frère qu’à sa fille qu’un japonais n’a pas ce genre de démonstration affectueuse, même avec les membres de sa famille.

La naïveté et gentillesse enfantine de Kana et ses amis, associée aux doutes et questionnements de Yaichi sur son frère qu’il n’a, finalement, que très peu connu, font bon ménage. Ils donnent le bon ton à ce manga qui, en 4 tomes, ne tombent pas dans le pathos ou les clichés. 

Petits bonus: entre chaque chapitre, nous avons le droit à un petit cours d’histoire de la part de Mike, concernant l’homosexualité à travers le Monde.

 

Eclat(s) d’Âme

Tasuku Kaname est un lycéen banal jusqu’à ce que ses camarades de classe découvrent des traces de pornographie homosexuelle sur son téléphone. Prêt à mettre fin à ses jours, il se confit à une personne étrange qui l’entraîne à se rendre chaque jour dans une « maison de discussion ». Il va alors partager le quotidien de différentes personnalités qui, comme la sienne, souffre chaque jour de leur situation avec leur entourage…

Eclat(s) d’Âme

Dans Eclat(s) d’Âme, nous sommes du point de vue de Tasuke, le personnage principal victimisé. Dans sa colère et ses doutes face à sa sexualité et à la façon dont les gens le traitent en raison de celle-ci, il lui arrive de blesser les autres membres de la maison dans laquelle il évolue et qui accueille des «personnes comme lui». Le comportement de Tasuku est aussi complexe que passionnant : refusant d’assumer qui il est, il se raccroche à un modèle manichéen de la sexualité, celui de la facette qu’il veut montrer à tous. Mais, à travers ses interactions avec les protagonistes de la fameuse maison, sa carapace se brise malgré lui, tant et si bien qu’il finit même par transformer ce refus en colère et devenir le bourreau qui lui fait tant peur, blessant les autres et le regrettant immédiatement, car devenant celui qui est l’objet de sa hantise, s’il en venait à accepter qui il est. De ces violents conflits interne, reste donc une « âme éclatée ».

Eclat(s) d’âme ne traite pas seulement d’homosexualité, même si plusieurs personnages le sont, mais aussi de transexualité, de crise identitaire, de compréhension de soi et des autres et, comme tout oeuvre dans ce dossier, de tolérance. Il faut dire que, comme dit plus haut, le personnage principal est jeune et ne comprend pas toujours ce que les autres peuvent ressentir tout en souhaitant de la part de son entourage de se montrer davantage compréhensif envers lui…

Il existe aussi un petit côté « fantastique » dans l’oeuvre de Yuhki Kamatani qui nous laisse ainsi voir son incroyable talent artistique mais aussi donne un côté très onirique à ce manga. Au contraire, parfois, le trait des personnages est à l’image de leur mot, très dur, et nous laisse ressentir la profonde colère de certains personnages et ne peut laisser de marbre le lecteurice.

La série se termine en quatre tomes également.

 

Je ne suis pas un gay de fiction

Les couvertures françaises et japonaises de Je ne suis pas un gay de fiction

Fan de Queen et très présent sur les réseaux sociaux, Jun est un lycéen gay. Il fréquente un homme marié et la seule autre personne au courant de son homosexualité est Mister Farenheit, un ami avec qui il correspond en ligne.

Un jour, au détour d’une librairie, il croise Miura, une camarade de classe amatrice de Yaoi. Comptant bien garder cette passion secrète aux yeux du reste du lycée, Miura se rapproche de Jun jusqu’à même développer des sentiments à son égard. En raison de l’envie de Jun d’être «normal», ce dernier va accepter les avances de son amie et sortir avec elle. Mais pourra-t-il vivre dans le mensonge ? Ou va-t-il vraiment pouvoir tomber amoureux d’une fille ?

Dans ce roman à la première personne, nous vivons au rythme des pensées du jeune Jun. Quand a-t-il compris qu’il préférait les hommes ? Comment vit-il son homosexualité ? Pourquoi a-t-il envie de s’essayer à une relation avec le sexe opposé alors qu’il est homosexuel ? Qu’en-est-il du SIDA ?

Il s’agit là de comprendre les préoccupations et sentiments d’un jeune garçon qui se sent différent de ses camarades de classe parce qu’il ne réagit pas de la même façon qu’eux, mais sans ressentir le besoin de se forcer. Pourtant, Jun n’est pas le seul personnage du roman à se sentir à l’écart ou jugé par les autres : effectivement, Miura sait que les jeunes filles, comme elle, qui apprécient le boy’s love (NDLR: l’amour entre garçons) sont appelées Fujoshi, «fille pourrie» pour la traduction littérale. Surtout qu’au Japon, cette appellation ne se limite pas au «pêché» d’aimer lire des histoires homoérotiques mais va jusqu’à considérer ces femmes comme incapable de trouver l’amour et d’être aimée. Ce qui, quelque part, rapproche ces deux personnages qui, au début, semblaient si éloignés. Et là se trouve toute l’ingéniosité de ce roman qui confronte ces deux adolescents : un qui est gay et l’autre qui aime la romance entre garçons sans voir qu’elle a un homosexuel sous le nez.

Ce roman, phénomène au Japon, est tout en justesse, en réalisme. Il permet de se mettre à la place d’une personne qui se sent en marge de la société, fait tous les efforts du monde pour ne pas l’être, quitte à renier sa propre nature…

Il n’est pas impossible que vous laissiez l’émotion vous submerger tout au long de votre lecture car les personnages sont attachants et nous ressentons une certaine tristesse à les quitter à la fin de la lecture.

 

L’impossibilité pour les mariages homosexuels d’être reconnu dans plusieurs pays, notamment au Japon, les questionnements et même les frayeurs vis à vis de la communauté LGBT+, l’envie – le besoin même – de se marier et d’avoir une famille, quitte à se renier dans le but de « rentrer dans le moule »…  Pourtant, le Japon est le pays d’Asie dans lequel les LGBT+ ont le plus de droits, bien que les avancées soient encore un peu timide (interdiction aux couples du même sexe de partager un Love Hotel, MAIS il existe un certificat de concubinage légal dans plus de 22 villes).

En attendant d’autres évolutions, les histoires que nous proposent Akata au travers de ces deux mangas et ce roman sont des histoires courtes, mais n’empêche pas de s’attacher, de comprendre et de s’émouvoir rapidement au rythme de leurs vies et parfois même, d’appréhender la chute… Ces trois œuvres traitent de réalités et c’est parce que les auteurs sont concernés et renseignés que les résultats sont criant de justesse et poignantes… et sont à découvrir de toute urgence !

 

Bonus : retrouvez également notre interview des éditions Akata parue cette semaine, qui parle cette fois-ci de shôjo !

Japan in Motion : le charme du Japon ne se réduit pas à Tokyo !

2 réponses

  1. Jean Marin dit :

    Merci de laisser votre propagande LGBT ailleurs qu’ici. on en a marre.

    • Paul OZOUF dit :

      Bonjour Jean,

      Paul OZOUF, rédacteur en chef. Merci de nous avoir lu.

      Votre message est court, mais plein d’erreurs, de mystères ou de non-sens que je me permet de corriger ou que je vais essayer de clarifier.

      En 11 ans d’existence, c’est notre première sélection manga LGBT. Même si l’on ajoute une interview d’un éditeur qui évoque ce sujet, ça fait 2, sur des milliers d’articles. Parler de propagande n’a pas de sens, c’est faux. Ou sinon, alors, je vous prends au mot et ma réponse est :

      « Merci de laisser votre propagande anti-LGBT ailleurs qu’ici, on en a marre. »

      Ensuite, « ailleurs qu’ici » : sur Journal du Japon ? Vous parlez à qui au rédacteur, à Journal du Japon, à l’éditeur par notre biais ? Parce que ici, c’est Journal du Japon qui est souverain de son contenu, nous avons choisi de parler de cette tendance du manga qui a autant le droit d’exister que d’autres et donc que l’on parle d’elle. La liberté de parole, ça vous parle ? Sinon, passez votre chemin, ne lisez pas l’article ou ne lisez pas notre site, faites comme vous-voulez car internet est vaste, on peut tout à fait de ne pas s’y croiser 🙂

      Enfin « on » en a marre. Vous parlez pour qui au juste ? Parlez pour vous déjà, ce sera pas mal.

      En vous souhaitant une bonne journée, dans la tolérance de l’autre et de ses opinions ou préférences personnelles. Même qu’on peut vous faire des bisous si vous voulez ! 🙂

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