D’Emile Guimet à Sophie Makariou : les 130 ans (et pas une ride !) du Musée Guimet !

Les passionnés d’Asie connaissent pour la plupart le Musée National des Arts Asiatiques – Guimet (MNAAG) à Paris. Mais le saviez-vous ? Le musée fêtait le 21 novembre dernier son 130e anniversaire, le même âge que la Tour Eiffel ! A l’occasion de ce moment privilégié, pour sonder le passé et se remémorer des souvenirs, Journal du Japon s’est entretenu avec sa Présidente, Sophie Makariou.

Retour sur l’héritage d’Émile Guimet et ses successeurs tout en abordant le présent et le futur, avec la programmation 2020 sur le Japon qui s’annonce particulièrement alléchante !

Musée Guimet

L’interview ayant duré un peu plus d’une heure, vous trouverez ici, pour plus de clarté, une première partie consacrée à la nocturne « 130 ans et pas une ride ! » et à l’héritage d’Émile Guimet avant une seconde, publiée demain, qui reviendra plus précisément sur la programmation (passée mais aussi à venir avec les expositions de 2020) et l’art contemporain, l’un des axes forts soutenus par la nouvelle direction.

Avant de revenir sur la soirée anniversaire, présentons brièvement la directrice du musée…

Sophie Makariou ©Didier Plowy pour MNAAG

Sophie Makariou ©Didier Plowy pour MNAAG

Sophie Makariou a été nommée il y a 7 ans (août 2013), Présidente et Directrice du musée, c’est-à-dire président exécutif, « pas quelqu’un qui préside de loin, mais qui gère la programmation en particulier et la direction des équipes » tient-elle à préciser. Elle venait du Louvre où elle s’est occupée d’un gros projet pendant 12 ans, où elle s’est aussi beaucoup occupée de la médiation et de la transmission des savoirs et des multimédias qui sont extrêmement importants dans la façon que les musées approchent leurs visiteurs. Cela lui a donné un intérêt particulier pour les relations internationales, « l’idée que la culture et les musées sont à la fois une plateforme sociale et un lieu de rencontre qui peut être ouvert sur le monde et qui doit être ouvert sur son temps, mais aussi la forte présence dans les musées, de la création contemporaine ». Et puis c’est aussi Le Louvre qui l’a amené à penser qu’il était important d’être un lieu où on échange des idées. C’est aussi ce qu’elle essaie de faire à Guimet.

Sophie Makariou a notamment étudié l’arabe classique et a été, à partir de 1994 jusqu’à son départ pour le musée Guimet, conservatrice au département des Antiquités orientales (section des Arts d’Islam) au Louvre. Elle explique que « l’on trouve de l’Islam au musée puisque, dans nos collections, on a l’Inde avec en particulier la dynastie islamique moghole. Nous avions fait « Jade, des empereurs à l’Art Déco », une exposition où nous englobions aussi dans ce goût du jade le monde islamique qui a beaucoup regardé la Chine avec qui les liens sont plutôt intenses. Nous essayons là aussi de créer des perspectives : nous sommes toujours dans cette idée d’ouverture des portes, de « faire des trous dans les rideaux » comme disait Émile Guimet. Pour l’exposition « 113 Ors d’Asie », autour du thème de l’or, nous avons montré de très belles pages de calligraphie coranique poudrées d’or. Il faut savoir que quand on parle d’Asie, en fait, à l’échelle du continent, pas loin de 20% des populations sont de confession musulmane. L’Asie, ce n’est pas que la Chine. C’est bien de parler de l’Islam mais ce n’est pas un axe fort du parcours.» nous expliquant qu’elle a été nommée à la direction de Guimet, non pas parce qu’elle est une spécialiste de l’Islam (bien qu’il soit évidemment nécessaire d’avoir des connaissances sur l’Asie et un intérêt pour le continent) mais bien pour sa capacité à animer les équipes du musée notamment.

Anniversaire : 130 ans et pas une ride !

561 personnes sont venues à la nocturne pour fêter les 130 ans du musée et il y a eu presque 200 inscrits à l’escape game. Un beau succès donc ! Le jeu de piste, pour la première fois mis en place à Guimet, était  une expérience inédite qui alliait culture et jeu pour faire découvrir la richesse de la collection et mettre en valeur l’histoire de l’institution. « Une ombre plane dans les salles. Une divinité semble vous en vouloir et vous retient prisonnier. Saurez-vous trouver l’origine de ce mal ? » : ainsi, d’énigme en énigme, d’œuvre en œuvre, le visiteur explore l’extraordinaire collection du MNAAG pour trouver les indices qui conduisent à la source des énergies. «Il y avait plusieurs circuits et les visiteurs étaient extrêmement attentifs.» annonce Sophie Makariou, fière du succès de l’événement.

Beaucoup de jeunes se mélangeaient aussi au public venu écouter de la musique fusion laotienne. Il y avait encore, au programme, une très belle performance de l’artiste coréenne Shoi, en résonance avec la carte blanche à Min Jung-yeon, qui gonflait des ballons et qui a rempli la bibliothèque historique avec son souffle ! A la fin, elle était d’ailleurs noyée : on ne le voyait plus car, au cours de la soirée, elle a gonflé pas loin de 3 000 ballons juste avec son souffle !

Il était une fois Émile Guimet et un tour du monde…

Promenades japonaises : Tokio-Nikko d'Emile Guimet

Promenades japonaises : Tokio-Nikko d’Emile Guimet

Cet anniversaire est forcément l’occasion de revenir sur son créateur. Le musée a été créé par un philanthrope industriel lyonnais, Émile Guimet. Personnage tout à fait étonnant et passionné d’histoire des religions, il veut d’abord créer un musée à Lyon et il pense qu’il faut mettre en connexion les civilisations du monde. Il veut comprendre et est intéressé par l’idée de les comparer. Il va donc constituer différentes collections et va être marqué par son voyage en Asie en 1876 et 1877. Avec un ami artiste, Félix Régamey, ils réaliseront tous les deux un tour du monde. Ils partent des États-Unis qu’ils traversent en train puis ils prennent le bateau à San Francisco. Ils arrivent jusqu’à Yokohama. Avec leurs traducteurs et les autorisations de circuler, ils partent à la découverte du Japon, pays qui s’est ouvert depuis tout juste une vingtaine d’années, depuis 1854 et les traités inégaux de la convention de Kanagawa obtenus grâce aux « vaisseaux noirs » du commodore Perry. Ils sont frappés par ce qu’ils découvrent.

Félix Régamey est complètement fasciné par le pays et y retournera une fois dans sa vie. Émile Guimet, lui, va au Japon avec la perspective notamment d’interroger les moines bouddhistes qui sont à ce moment-là en difficulté. Durant la période Meiji, avec la Restauration de l’empereur et la mise en place du shintō d’État, l’archipel est en forte réaction contre le bouddhisme [confère notre article « Shintō : sur la Voie du Culte »]. Il va en même temps visiter toutes les officines de céramistes, contemporains pour le coup. Il va ainsi former une très belle collection de céramiques japonaises. Ils repartent du Japon avec une malle remplie de photographies, de quantité de dessins, de récits et de souvenirs divers et variés. Pas forcément convaincu par la cuisine japonaise, Émile Guimet est tout de même ébloui par la propreté du Japon et la courtoisie des Japonais. Par son aspect organisé, il trouve que c’est un peuple extrêmement civil.

On vous invite d’ailleurs à retrouver le récit d’Émile Guimet et les dessins de Félix Régamey compilés dans Promenades japonaises : Tokio – Nikko.

Emile Guimet (à gauche), peint par son ami Félix Régamey, avec le grand prêtre du temple de Nikko (à droite) et son interprète, Kondo. MATHIEU RABEAU/RMN-GRAND PALAIS (MNAAG, PARIS)

Émile Guimet (à gauche), peint par son ami Félix Régamey, avec le grand prêtre du temple de Nikko (à droite) et son interprète, Kondo. ©Mathieu Rabeau /RMN-Grand Palais (MNAAG)

Du Japon, il part pour la Chine, pays dans un très sale état à cette époque. Et le contact va être beaucoup plus difficile voire presque impossible avec la population chinoise. Il va ensuite aller à Hong Kong, Singapour et Ceylan (Sri Lanka aujourd’hui). Il fait escale en Inde puis remonte la mer Rouge et traverse la mer Méditerranée. En 1877, tout juste rentré de son périple, Émile Guimet annonce officiellement son désir de fonder à Lyon un grand « musée religieux qui contiendrait tous les dieux de l’Inde, de la Chine, du Japon et de l’Égypte ». Très vite, il se rend compte que ce n’est pas dans cette ville qu’il y a l’auditoire qu’il cherche. Cela ne marche pas et il ferme très rapidement son musée à la capitale de la gastronomie. Il négocie donc ensuite avec la ville de Paris le don d’un terrain. Il paie la construction du musée et apporte ses collections qu’il donne à l’État. Le musée ouvre ainsi en 1889 à Paris, année de construction de la Tour Eiffel, qui marque le centenaire de la Révolution française.

Émile Guimet, visionnaire et précurseur

Affiche Le musée Guimet et les religions de l'orient

Le musée Guimet, un musée d’histoire comparée des religions de l’orient à l’origine ©MNAAG

Inauguré par le Président de la République, Sadi Carnot, il s’agit à l’origine d’un musée d’histoire comparée des religions avec notamment du bouddhisme et des œuvres indiennes. Émile Guimet s’est intéressé aux Parsis de l’Inde, les Zoroastriens. C’est un passionné d’Égypte et c’est donc aussi les religions de l’Égypte ancienne qui l’intéresse. Il a d’ailleurs des collections coptes (les chrétiens d’Égypte) et va par exemple soutenir les fouilles du site d’Antinoë. Le philanthrope lyonnais a aussi beaucoup soutenu des entreprises de traduction et des publications de revues. Il a d’ailleurs créé deux revues toujours publiées actuellement : la Revue de l’histoire des religions et les Annales du musée Guimée, devenues la revue Arts Asiatiques. Éclectique, avide de connaissances et très grand lecteur, il s’est constitué une bibliothèque extraordinaire. Il connaissait aussi beaucoup de personnes importantes dont l’une des plus grandes figures de son temps, Ernest Renan, personnage contesté qui a écrit le best-seller du 19e siècle La vie de Jésus et qui est celui qui le parrainera dans la société des orientalistes.

Et pourtant, au départ, Émile Guimet a « toutes les tares » : il était un industriel, pas « savant » alors qu’il savait énormément de choses et il était riche donc perçu comme un « amateur ». Pour Sophie Makariou, c’est« un homme clairvoyant, assez génial ». Elle continue et explique qu’« il va créer dans son musée, je dirais, les premiers happenings d’une certaine façon. Par exemple, il est le premier à organiser des événements, des performances. Il va organiser dans la bibliothèque historique du musée les premières cérémonies bouddhiques publiques en France avec des lamas et des moines japonais, attirant ainsi le tout Paris avec notamment Clémenceau et Pasteur. » Autre anecdote : la directrice du musée nous raconte que la célèbre Mata Hari a pris ce nom pour se produire au musée Guimet.

Danses brahmiques de Mata Hari dans la bibliothèque du musée Guimet en 1905

Danses brahmiques de Mata Hari dans la bibliothèque du musée Guimet en 1905

De grandes personnalités comme successeurs

Photographie de Marie Hackin filmant son mari Joseph à Begram (Afghanistan) en 1937

Photographie de Marie Hackin filmant son mari Joseph à Begram (Afghanistan) en 1937 ©MNAAG

Petit à petit, Émile Guimet (1836 – 1918) voit le musée évoluer et se concentrer sur l’Asie uniquement. Il comprend ce mouvement initié dans ses dernières années de vie. Il restera Directeur jusqu’à la fin et il aura la grande intelligence de recruter comme Secrétaire, son futur successeur, Joseph Hackin, un spécialiste du Tibet, mais aussi un archéologue qui a participé à la Croisière jaune et qui a été aussi directeur de la maison franco-japonaise à Tokyo. Sophie Makariou est fière d’annoncer que « le musée a eu la chance d’être dirigé par des personnalités assez incroyables dans l’histoire des musées en France ». Elle explique qu’à distance, alors qu’il travaille en Afghanistan, Joseph Hackin va suivre et diriger la première rénovation du musée.

Pour venir du Louvre, elle aime dire que «Guimet est le Louvre de l’Asie». En effet, il couvre un espace géographique gigantesque : de l’Afghanistan, d’une partie de l’Asie centrale jusqu’à l’archipel japonais. Le continent asiatique, ce sont les mondes d’influence indienne, chinoise mais aussi les steppes. D’ailleurs, le successeur de Joseph Hackin, René Grousset, est un grand historien et l’auteur du livre très important L’empire des steppes. Le musée a aussi été dirigé par une femme, Jeannine Auboyer qui était spécialiste du monde indien.

« Ces personnes se sont finalement intéressées à établir la réputation scientifique du musée et des collections extrêmement solides. Elles ont en revanche délaissé la création de collections contemporaines. » résume la directrice du musée qui donne pas mal d’importance à l’art contemporain. (Ne ratez pas demain la seconde partie de notre entretien dédiée à l’art contemporain et la programmation, 2020 incluse).

Un vaste chantier !

Le musée a connu pas mal d’évolutions dans sa présentation avec la grande rénovation des années 1930, l’après-guerre et dans les années 1990.

Elle explique que dans les années 1930, on veut des musées plus clairs, « moins bric à brac », avec moins d’objets. C’est donc le moment où la cour va être couverte pour avoir un grand espace en lumière naturelle. On essaie aussi d’organiser rationnellement les collections. Le « vieux » musée d’Émile Guimet a donc déjà bien changé. Et à partir de 1927, cela devient vraiment un musée de l’Asie. Les collections égyptiennes sont progressivement mises en réserve. Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, il y a un échange entre Guimet et le Louvre. Les collections égyptiennes de Guimet sont transférées au Louvre contre les collections asiatiques qui s’y trouve alors.

Salle khmer au musée Guimet

Salle khmer au musée Guimet

Pour le dernier chantier des années 1990, le musée est intégralement vidé. Jean-François Jarrige, archéologue et spécialiste des civilisations de l’Indus et qui a longtemps fouillé au Pakistan obtient une grande rénovation du musée qui rouvrira en 2001, après avoir été complètement remodelé par l’architecte Henri Godin qui va d’ailleurs créer « cet escalier assez incroyable qui permet d’avoir une vue inouïe sur la salle khmer ». Et c’est à ce moment-là que les parcours restaurés vont être revus, que les œuvres vont être présentées différemment et que des espaces d’expositions temporaires vont être créés.

La nouvelle directrice qui a repris le flambeau explique :

« Je suis arrivée le musée était déjà rouvert depuis 16 ans. Il n’y a pas de musée qui puisse vivre s’il ne change pas. On a adapté notre façon de faire. L’idée, ce n’est pas de refermer et de tout changer pour le moment. On fait de « l’ostéopathie architecturale » : on essaie de travailler sur le bon feng shui du bâtiment, de créer plus de rythme dans la présentation, parfois plus d’harmonie, d’êtres plus attentifs à l’alignement de vitrine et aux trames… On a beaucoup essayé de clarifier le propos. On a refait aussi toute la charte graphique. On a choisi une couleur par section pour que les visiteurs n’aient plus cette sensation de cube blanc qui était très présente avant au musée.« 


La soirée anniversaire, nocturne avec l’organisation d’un escape game inédit, de la musique fusion et la performance tout en ballons et pleine de poésie de l’artiste coréenne, a été un succès ! Cela a été l’occasion de revenir sur l’historique du musée, de la création par le philanthrope et passionné d’histoire des religions Émile Guimet  à ses successeurs qui ont bâti le musée Guimet d’aujourd’hui. A la tête du MNAAG, Sophie Makariou continue de le faire évoluer et vivre. Depuis son arrivée, l’art contemporain a une bonne place. Rendez-vous demain pour évoquer le futur de Guimet : nous parlerons de la programmation, de la vision et l’énergie qu’elle insuffle au musée.

Un grand merci à Sophie Makariou pour avoir pris le temps de répondre à nos questions et à Hélène Lefèvre pour l’organisation de l’interview.

David Maingot

Je m'appelle David et j'ai 28 ans. J'habite à Angers (49) et je suis comptable de formation et e-commerçant dans le bento et les accessoires de cuisine. Passionné de culture et d'histoire du Japon, je rédige des articles en lien avec ces thèmes :)

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