Pacifique, le roman japonais de Stéphanie Hochet : rencontre avec une écrivaine passionnée et passionnante

Journal du Japon vous emmène à la découverte de Pacifique, un des romans marquants de ce printemps. L’histoire d’un jeune kamikaze qui, en avril 1945, se prépare à prendre son avion pour aller s’écraser sur l’ennemi.  Journal a eu la chance de rencontrer Stéphanie Hochet pour parler de son livre, du Japon et de sa littérature.

Pacifique : dans la tête d’un jeune kamikaze

Pacifique de Stéphanie Hochet, éditions Rivages : couvertureStéphanie Hochet, férue de littérature anglaise (qui a plongé le lecteur dans la campagne anglaise de 1917 dans Un roman anglais, et dans une Ecosse pré-apocalyptique dans Les éphémérides), amoureuse du monde animal (deux éloges du chat, essais tendres et érudits, et un roman troublant, L’animal et son biographe), livre ici un récit puissant qui se lit d’une traite, le souffle court.

« Je noue le hachimaki aux couleurs de notre Japon éternel autour de mon casque. J’effectue ce geste avec lenteur et solennité, sans pensées, sans émotions. Le froid dans mes veines, le temps s’est arrêté, je suis une fleur de cerisier poussée par le vent.
Ai-je le choix ? Ai-je eu le choix il y a un mois, quand nous avons été réunis par les officiers au petit matin sur la base aéronautique ? Le soleil se levait, rond et rouge, l’image du drapeau impérial. Ils ont annoncé que notre escadrille se portait volontaire pour devenir les Kikusui, des chrysanthèmes flottants. C’est le nom poétique donné au sacrifice d’un avion et de son pilote sur un navire ennemi. »

27 avril 1945. Kaneda ISAO a vingt et un an. Il va bientôt s’envoler pour aller se fracasser sur l’ennemi. Dernière photo, dernière lettre à sa mère. Son compagnon de chambrée, Kasugi Yukio, orphelin issu d’un milieu pauvre, zélé, enthousiaste, halluciné, décollera le même jour que lui. Mais contrairement à lui, Isao doute, se souvient des moments joyeux de son enfance, de son adolescence, pense à ce qu’il pourrait vivre « après ». Il pleure la nuit, tiraillé entre l’envie d’être utile, de sauver les civils, et les doutes sur l’efficacité des actions kamikazes face à la puissance de l’armée américaine.

Il a passé une grande partie de son enfance avec sa grand-mère. Issue d’une famille de samouraïs, elle l’a couvé, l’a fait vivre dans le Japon du Bushidô, du Nô et des haïkus, dans le souvenir d’un arrière grand-père héroïque, qui a combattu la Russie. Un précepteur l’initie à la littérature occidentale. Il y découvre des passerelles entre Occident et Orient, philosophies occidentales et bouddhisme, Hamlet et les samouraïs, Brutus et le seppuku. En parallèle, il découvre la brûlure de l’effort lors des cours de kendo. Et la douceur du pelage de son lapin Usagi qui lui offre une bulle de réconfort.

Lycée public puis école de pilotage. Parcours parfait jusqu’au jour du grand départ.

L’avion décolle … vers un nouveau monde. Une deuxième partie du roman qui transportera le lecteur sur une île hors du temps, un paradis ?

Dès les premières lignes, le lecteur se sent très proche du héros, une proximité qui s’accentue de page en page … et l’envie très forte qu’il ne parte pas, qu’il n’aille pas s’écraser sur un vaisseau américain … Tout le talent de Stéphanie Hochet est là, créer une relation fusionnelle entre le lecteur et le jeune homme de vingt et un an, entre un Occidental avec un tout autre bagage historique et un Japonais qui pourrait au premier abord paraître hostile, fanatique, monstrueux. Une prouesse possible grâce à l’énorme travail de documentation, aux portraits hyper-réalistes, au point qu’on chercherait presque au milieu du livre les photos en noir en blanc d’Isao et des membres de sa famille, de son camarade et de son avion !

Un récit intime, d’ombre et de lumière, d’acier et de soleil, de mort … et de vie.

Rencontre : une écrivaine entre émotion et érudition

Journal du Japon : Bonjour Stéphanie Hochet… Comment est née l’idée du livre ?

©CharlotteJollydeRosnay

Stéphanie Hochet : C’était il y a quelques années. En regardant un documentaire sur ces jeunes hommes qui partaient se jeter sur l’ennemi avec leur avion, j’ai réalisé qu’on ne les connaissait pas. Pour l’Occident, ils étaient des monstres. L’incompréhension était totale : comment pouvaient-ils accepter de se tuer ainsi ? J’ai creusé le sujet en me procurant d’autres documents et la réalité était en vérité beaucoup plus compliquée. Les jeunes gens étaient forcés, désespérés de partir, des volontaires qui n’en étaient pas. Et ils étaient parfois très très jeunes ! Cela m’a bouleversée.

Et il y avait, en même temps, un côté très romanesque. Certains ont même été des miraculés. Le cas classique était l’échouage par manque de kérosène. Mais ils étaient en général récupérés et repartaient pour se fracasser sur les vaisseaux ennemis quelques jours plus tard. J’ai lu que l’un d’eux avait atterri sur une île et que la guerre s’est terminée lorsqu’il y était. Le sentiment de culpabilité, la honte d’avoir survécu …

Il existe beaucoup de témoignages, de lettres aux familles (avec mèches de cheveux), de documents… y compris de discussions entre camarades de chambre (certains se montraient indifférents, certains étaient dans un état proche de la folie).

J’ai trouvé très émouvant d’en parler, de me mettre à leur place. Le conflit idéologie / raison est un sujet fascinant.

J’ai commencé à écrire ce livre il y a quatre ans, puis je me suis arrêtée, prise pas d’autres projets. Environ un tiers était écrit, je l’ai repris et j’ai continué à l’écrire… et Pacifique est là !

On sent la présence de Mishima en filigrane dans tout le livre : enfance avec la grand-mère, tradition, culte du corps, patriotisme etc. 

En effet, Mishima est de la même génération que Kaneda, il est habité par les même principes… Et Confession d’un masque a été un livre important pour alimenter ma réflexion. Je lis beaucoup d’auteurs japonais, Mishima, Kawabata, Soseki … Mais Mishima est celui qui m’habite et m’inspire le plus. Sa modernité, son rapport à la littérature occidentale : mon héros est à l’image de Mishima, très cultivé, curieux. Mishima n’a pas fait la guerre car il souffrait des poumons lors de sa visite médicale. Mais Kaneda est en bonne santé, il pratique le kendo et voit en son avion un prolongement de cette Voie du sabre. Cependant, il s’interroge. Son bagage culturel, son ouverture sur le monde l’amènent à douter. Il n’a pas de rejet de l’autre, pas de haine. Il veut bien mourir si cela permet aux civils de survivre, mais à quoi bon, sinon ?

De nombreux passages sont consacrés au Bushidô ( la Voie du guerrier). Vous semblez vous être imprégnée de ce code de conduite. Comment avez-vous fait ?

Il y a bien sûr le Hagakure, mais surtout l’ouvrage de Inazô NITOBE Bushidô, l’âme du Japon. Cet auteur et ce livre ont permis de créer de véritables passerelles entre Japon et Occident. Et moi qui ai beaucoup lu et étudié Shakespeare, j’ai trouvé dans cet ouvrage beaucoup d’éléments « shakespeariens ». Cela a vraiment eu un écho particulier en moi.

Vos descriptions d’une île perdue dans l’océan pacifique sont impressionnantes, comment avez-vous travaillé pour que les images s’impriment de façon si forte dans l’œil du lecteur ?

Je ne suis jamais allée au Japon, mais j’ai beaucoup lu et vu … J’ai été particulièrement marquée par La Balade de Narayama (le film et le livre). C’est un peu l’atmosphère de cette oeuvre que j’ai mise dans cette île, avec moins de dureté.

Vivre simplement, pêcher, manger, chanter, se baigner (je vous conseille sur ce sujet du bain japonais le livre Dans les eaux profondes d’Akira Mizubayashi aux éditions Arléa). Une île entre rêve et réalité.

La lecture est incroyablement fluide, le livre se lit d’une traite, le lecteur est happé !

Merci ! Je suis vraiment très très fière de ce livre. L’écriture a été très difficile, j’ai beaucoup travaillé pour que le lecteur entre dans ce récit le plus naturellement possible. C’est un thème qui m’est cher. Le sacrifice des jeunes gens (que j’avais déjà abordé dans Un roman anglais avec la première guerre mondiale) crée de fortes vibrations en moi.

Je suis très heureuse d’avoir pu donner ma voix à tous ces garçons morts si jeunes.

Journal du Japon remercie Stéphanie Hochet pour cet entretien passionnant.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

 

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