Smile at the Runway : pour être irremplaçable, il faut être différente

Véritable succès de ce début d’année, Smile at the Runway renouvelle le monde du shônen depuis la saison d’hiver 2020 sur Wakanim. Après avoir conquis un large public avec le manga publié chez Nobi-Nobi sous le titre Shine, cette adaptation animée de l’œuvre de Kotoba INOYA continue de tisser sa popularité dans l’hexagone.

Les raisons de cet engouement ? Un voyage dans le monde fermé de la mode, tout en jouant avec les codes du shônen et du shôjo. Regardons ça de plus près.

©2020 Kotoba INOYA/Inotani Words/Kodansha/Runway Project

 

Mannequin et styliste

©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

Après ses débuts dans le manga avec son one-shot Hoshi ni Negai wo traitant de l’astronomie, Kotoba INOYA se démarque avec son nouveau titre : Runway de Waratte. Celui-ci se centre en effet sur le monde de la mode en mettant en lumière les différents secteurs qui le constituent.

Chiyuki Fujito, aspirante mannequin est la fille du directeur d’une toute jeune agence de mannequins, Mille Neige. Depuis toute petite, son rêve était d’être le mannequin vedette de l’agence de son père et de se produire à la Fashion Week de Paris. Avec une belle apparence et un environnement propice, elle semblait être sur la bonne voie pour réaliser son rêve. Mais soudain elle se trouve confrontée à un obstacle insurmontable : sa croissance cesse après avoir atteint 158 cm, trop peu pour être modèle professionnel.

©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

Bien que Chiyuki continue de croire en ses talents pendant des années, son entourage reste sceptique quant à la concrétisation de son objectif. Ainsi sa détermination commence déjà à s’effondrer à la fin de sa dernière année de lycée. C’est alors qu’elle rencontre Ikuto Tsumura, un camarade de classe doté d’un talent surprenant pour la création de vêtements. Mais ce dernier fut contraint lui aussi d’abandonner son rêve en raison de circonstances malencontreuses. Ensemble, ils commencent un voyage de l’impossible pour réaliser leurs rêves.

Publié à partir de septembre 2017 aux éditions Kodansha, Runway de Waratte compte aujourd’hui 15 tomes au Japon, le dernier étant tout juste sorti en mars 2020. Édité chez nous sous le titre Shine, le tome 6 est sorti en février 2020 aux éditions Nobi-Nobi.

Après avoir acquis une forte popularité au Japon et en France, c’est sans surprise qu’à l’hiver 2020 Runway de Waratte a droit à une adaptation animée par le jeune studio Ezola. La première diffusion a lieu en janvier sur les télévisions japonaises et en simulcast en France sur Wakanim sous le nom de Shine – Smile at the Runway, pour un total de 12 épisodes.

 

En route vers Paris…

Bien qu’étant issu du Shukan Shônen Magazine, un magasine de prépublication shônen, Smile at the Runway tire son épingle du jeu en réussissant à entremêler le style shônen avec celui du shôjo. Cette particularité apparait dès le départ avec les choix fait par Kotoba INOYA dans la construction de ses personnages et les relations qui les lient.

L’autrice parvient ainsi à faire cohabiter un style graphique dignes des shôjos modernes (via l’apparence de certains de ses personnages) avec des valeurs telles que l’amitié, la rivalité et le dépassement de soi, propres aux shônens nekketsu. À travers cette approche aussi subtile qu’atypique, la mangaka nous pousse à soutenir ses protagonistes et à vouloir assister à leur évolution, ce qui est notamment le cas pour Chiyuki.

Chiyuki Fujito ©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

En effet, Chiyuki Fujito est une élève de troisième année qui a suivi un entrainement de mannequin depuis son enfance grâce à l’agence que dirige son père, Mille Neige. En utilisant le mot yuki (雪) – soit neige en français – dans le prénom de Chiyuki (千雪), Kotoba INOYA construit son personnage autour des thèmes qu’on y attribue : dans la culture japonaise en particulier et dans la littérature, la neige est synonyme d’élégance et de pureté, notamment dans les Notes de chevet et le Dit du Genji.

Toutefois, l’autrice choisi de conférer à Chiyuki un caractère bien trempé, en contraste avec son souhait de devenir mannequin (métier réputé pour son élégance), ce qui lui permet d’introduire des éléments typiques du shônen dans un cadre qui se rapproche plutôt du shôjo. En effet même si la signification de son prénom renvoie à la douceur et à la modestie, la réalité est tout autre : elle est têtue et dénuée de tact. Mais ces traits de caractère la poussent à toujours se dépasser et à ne pas aménager ses efforts (par exemple face aux nombreux refus des agences auprès desquelles elle a postulé), ce qui s’impose quand on veut se faire une place dans un milieu où la concurrence est de mise. Des défauts qui deviennent alors des qualités essentielles lorsqu’il faut soi-même négocier ses contrats et organiser son planning, entre défilés de haute couture et shootings photo pour la presse ou des catalogues, tout en suivant un entrainement strict pour marcher à l’aise en talons et en gardant une taille fine… Un entrainement éprouvant et difficile qui renforce traditionnellement le mental des héros shônen.

Ikuto Tsumura ©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

Si avec Chiyuki le contraste shôjo/shônen est mis en avant, le personnage de Ikuto Tsumura amène une dimension dramatique à travers sa situation familiale et financière. Cette composante est renforcée lorsqu’Ikuto, par amour pour sa famille, décide de renoncer à son rêve de devenir styliste et de poursuivre ses études à la FMAD (Faculté de Mode et des Arts Décoratifs). Cette école réputée dans le monde de la mode, en particulier pour sa formation de styliste et modéliste, organise des concours de création où les étudiants développent leurs capacités d’analyse sociétale, leurs connaissances en marketing, et dispose surtout d’une liberté totale de création et d’innovation dans le domaine de l’habillement. Mais au lieu d’y poursuivre ses études, il décide de faire des petits boulots afin d’amasser assez d’argent pour permettre à ses sœurs de poursuivre leurs études.

Outre cet aspect dramatique, via Ikuto Kotoba INOYA crée un lien entre ses différents personnages, sa présence contribuant grandement à leur développement. On pense notamment à sa relation avec Chiyuki, dans laquelle chacun encourage l’autre à poursuivre son rêve. Un lien qui permet à l’un comme à l’autre de s’améliorer, notamment lorsque Ikuto prend la jeune fille comme mannequin pour ses créations, tandis que celle-ci lui partage son réseau afin d’obtenir de l’expérience en devant assistant de styliste, bien qu’il ne soit pas inscrit à la FMAD. Il en va de même avec les conseils que le jeune garçon donne a Kokoro Hasegawa pour la conforter dans ses choix de carrière.

Kokoro Hasegawa ©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

En effet, à la différence de Chiyuki et Ikuto, Kokoro Hasegawa a un talent rare pour le mannequinat : du haut de ses 181 cm, elle est la coqueluche de l’agence qui l’emploi. Cependant malgré une carrière toute tracée qui lui tend les bras, Kokoro veut devenir styliste à l’image de son modèle Mai Ayano, la plus grande créatrice de vêtements du Japon. C’est dans cette optique qu’elle intègre la FMAD, malgré les refus et les reproches qu’elle reçoit de son agent. À travers Kokoro, on prend conscience que même si l’on a une voie toute tracée il nous est possible de la refuser et de faire ce qui nous passionne.

À travers ces personnages et ces rencontres, INOYA éclaire leurs parcours de vie, et fait naître des humains capables de changer les choses et d’écrire leur propre histoire ! C’est le message que l’on retient de cette œuvre.

 

Avec une animation maîtrisée

Assez nouveau dans le paysage de l’animation, le jeune studio Ezola a réuni un staff solide pour l’adaptation de Runway. Aux commandes de la réalisation, Nobuyoshi NAGAYAMA dirige ici sa quatrième série, après notamment Happy Sugar Life, et fort de son expérience passée à tous les postes clés de l’animation depuis une dizaine d’années. Il livre ainsi une adaptation fidèle à son support manga originel, tout en s’autorisant quelques libertés au niveau de la narration, par exemple en repoussant ou inversant certaines scènes. Cela n’affecte cependant aucunement la symbiose entre les aspects dramatiques et ceux plus doux de l’histoire, à l’image de cette séquence où Kokoro parle à Ikuto de sa peine face au refus de son choix de devenir styliste par son agent, qui lui reproche de choisir ce métier uniquement pour ne plus être mannequin, suivie d’un moment beaucoup plus agréable où il réconforte la jeune fille en lui assurant qu’il croit en ses capacités à devenir styliste.


©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

Cependant ce qui permet à Runway de se démarquer est sa capacité à retranscrire de manière la plus réaliste possible la vie de ses personnages et le monde qui les entoure. Une qualité qui, dans la série, s’exprime par des procédés de mise en scène différents de ceux du manga. Ce travail d’adaptation qui tire profit des spécificité du média animé, on le doit au duo formé par Kazuko NAKAYAMA et Misaki KANEKO à la direction en chef de l’animation, et ce bien qu’ils assument tout deux cette fonction pour la première fois sur l’ensemble de la série.

Ainsi, lors de sa première visite dans la salle du club de couture, après qu’Ikuto lui ait demandé son avis sur les chances qu’il a de réaliser son rêve, la remise en question de Chiyuki s’illustre par des approches distinctes. Dans le manga, INOYA privilégie une mise en avant du faciès de la jeune fille sur un fond blanc ou noir pour accentuer le regret et la peur qui se peint sur son visage. De son coté, pour donner de l’importance aux remords qu’éprouve la jeune fille, l’anime utilise une technique de « décoloration » durant les passages de flashback : un procédé qui consiste à atténuer les couleurs pour marquer la différence entre présent et passé, ainsi que pour renforcer la douleur et la tristesse ressentie. De plus un effet de « neige  tv » est introduit pour entrecouper les flashbacks. Cette technique de décoloration nous rappelle d’ailleurs Kuzu no Honkai et Happy Sugar Life, séries sur lesquelles KANEKO et NAKAYAMA respectivement occupaient des postes de direction d’animation d’épisodes.

 
©2020 Kotoba INOYA, KODANSHA/Runway Production Committee

N’oublions pas la touche musicale apportée par Shûji KATAYAMA qui arrive à son tour à donner une impulsion nouvelle à l’anime avec un certain rythme. Ainsi durant les défilés, la musique est adaptée aux différents styles et thèmes des tenues. On retrouvera donc plutôt de la musique Pop pour les vêtements modernes, tandis que les kimonos et autres tenues japonaises traditionnelles seront accompagnées par des musiques plus douces. Cela permet de leur apporter une mise en valeur différente de celle du manga, qui pour sa part favorise la mise en avant des tenues en les plaçant sur fond blanc tout en jouant sur des changements de cadre et des perspectives en plongée/contre-plongée, pour avoir une meilleur vision des tenues portées par les modèles.

Enfin, l’ending interprété par Kim Jae Joong se focalise sur l’admiration d’Ikuto envers Chiyuki, et sa volonté d’atteindre l’objectif qu’il a fixé avec elle. En parallèle, bien qu’il s’agisse de sa première incursions en japanime Ami SAKAGUCHI retranscrit dans l’opening la volonté de l’héroïne de réaliser son rêve malgré les difficultés qu’elle rencontre, en particulier à travers les paroles du générique qui arrivent à traduire en mots les émotions qui la hantent.

 

C’est donc en abordant un sujet original et atypique pour un shônen, et grâce à une réalisation efficace, accompagnée de touches musicales adéquates que Smile at the Runway a su se hisser parmi les meilleurs animes de la saison hivernale. Une série qui mérite donc votre attention, même si vous pensiez que le monde de la mode n’était pourtant pas le sujet idéal pour un shônen ! La preuve, son succès a déjà donné lieu à des collaborations originales mettant en scène des photoshoots de Chiyuki pour des marques de mode japonaise, à découvrir sur le site de l’agence Mille Neige.

 

 

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