Lettre d’amour sans le dire : des teintes japonaises pour le nouvel Amanda Sthers

Aujourd’hui c’est une grande écrivaine française que Journal du Japon vous invite à découvrir : Amanda Sthers et son nouveau roman qui parle d’amour et de Japon. Rencontre avec une femme sensible et passionnée.

Lettre d'amour sans le dire d'Amanda Sthers, éditions Grasset : couvertureLettre d’amour sans le dire : l’amour enfin ?

Ce roman délicat prend la forme d’une longue lettre, celle qu’Alice écrit à Akifumi.

Alice a 48 ans et un passé affectif cabossé, qu’elle livre avec pudeur dans la lettre. Une enfance dans la tristesse à Cambrai, entre ennui, violence et alcool : « Je rentrais chaque soir dans une zone de danger, un lieu où les destins étaient aspirés et anéantis ». Séduite puis abandonnée, fille-mère à 17 ans, chassée de chez elle par son père, elle ne trouvera pas l’amour auquel elle aspire et se réfugiera dans les livres, deviendra professeure de français et élèvera sa fille avec courage, gardant toujours en elle cette fêlure et ses rêves.

Elle est installée depuis quelques années à Paris, ayant pris une retraite anticipée pour être près de sa fille richement mariée. Un appartement confortable, un livre qu’elle rêve d’écrire mais qu’elle n’écrit pas, une vie dont elle ne trouve pas le sens : « Ne plus avoir d’âme à charge rend la mienne pesante » … Jusqu’au jour où, après avoir pris un thé dans un salon de thé japonais, elle se fait masser par un homme qui lui fait redécouvrir qu’elle a un corps. « Vous avez immobilisé votre corps entier et m’avez entraînée à fixer ma respiration sur la vôtre. Nous ne pouvions respirer à contretemps, votre souffle me demandait de respirer avec vous, que je sois avec vous. Et dans ce duo d’exhalations, soudain je n’ai plus été seule et mes yeux ont laissé couler des larmes. Ce n’était ni du chagrin, ni même un émotion, je libérais simplement de la vie. Je me remettais en marche. Je pense être tombée dans un état proche du sommeil tandis que vous manipuliez mon corps. »

Et la vie redémarre, centrée autour de ces séances de massage shiatsu, de ces rencontres presque toujours silencieuses, de ces gestes intimes dans lesquels elle sent de l’amour. Elle décide d’apprendre le japonais, se plonge dans la littérature japonaise pour tenter d’approcher l’univers de cet homme merveilleux. Pendant un an, ils se retrouvent pour ces séances de massage. Elle progresse en japonais et décide enfin de lui dire ce qu’elle ressent … mais il a disparu. Elle décide donc de lui écrire la lettre que le lecteur tient entre ses mains.

Une lettre d’amour, une lettre dans laquelle elle dépose sa vie, ses blessures, ses rêves, ses sensations nouvelles, ses sentiments. Elle qui a toujours eu l’impression d’être un noppera-bô, un fantôme sans visage, essaie avec ses mots de sortir de cette carapace qu’elle s’est forgée au fil des années, lorsqu’elle préférait « le confort du fantasme au risque de la vie ». Un saut dans l’inconnu qu’elle veut faire pour vivre enfin, et connaître l’amour.

Cette lettre émouvante, intime, en plus de bouleverser le lecteur, contient de très belles pages sur le Japon, le parfum de ses thés, les arômes de ses pâtisseries, mais aussi la richesse de ses mots et de sa littérature.

Une très belle lecture, avec des silences, des respirations, un éveil …

Le vert lumineux du thé japonais dans une tasse, comme un komorebi, ce mot japonais pour décrire les rayons de soleil qui passent à travers les feuilles des arbres. Un rayon de soleil qui finit toujours par réussir à traverser les bois les plus sombres …

Amanda Sthers, les femmes, l’amour, le Japon …

Amanda Sthers, photo JF PagaJournal du Japon : Comment est née l’idée de ce livre ? Y a-t-il eu un « élément déclencheur » …dans un salon de thé japonais ou lors d’une séance de shiatsu ?

Amanda Sthers : L’élément déclencheur a été une sensation physique. J’étais à NY après des semaines très difficiles d’enquête sur la tuerie de masse de Newtown et je n’avais pas de vie amoureuse depuis un moment. Je me faisais faire une manucure, moment de futilité pour m’évader et, sans qu’on me le demande pendant que mon vernis séchait, on m’a fait un massage des épaules. Je me suis souvenue que j’avais un corps. Souvent les écrivains ne vivent que dans leurs têtes et l’oublient. Au même moment une vieille dame est passée dans la rue et j’ai pensé à tous ces gens que personne ne touche pendant des années… Et toutes ces femmes qui décident aussi de se tenir loin du contact pour qu’on ne puisse plus leur briser le cœur. Le Japon est venu après. Je voulais que l’amour soit incarné par une différence, une découverte. Le Japon a cette force d’avoir su garder un grand nombre de traditions intactes, une magie et un mystère pour nous occidentaux. il symbolisait l’émerveillement amoureux. Et les deux polarités masculines et féminines, le yin et le yang.

Il est question d’amour, de son rapport au temps (comme dans Les Promesses). Après avoir été brisé affectivement dans sa jeunesse, comme Alice, est-il possible d’être « réparé », d’aimer, de sortir d’une boucle temporelle infernale, de prendre des risques ? On sent sous votre plume une oscillation entre pessimisme et optimisme sur ce sujet délicat …

Plus on vieillit moins il est facile de croire. Il y a quelque chose de l’ordre de la foi en ce qui concerne l’amour. J’ai toujours été fascinée par le fait que malgré les épreuves et la violence on puisse y croire encore. L’amour est au-dessus de Dieu et du Père Noël. C’est la légende qui nous tient tous en vie. Il y a des moments où l’on s’éloigne mais c’est souvent par les pulsions du corps que le rêve nous rattrape, que le piège se referme et alimente une nouvelle réserve d’illusions.

Il est question d’amour maternel, du rôle de mère puis de grand-mère, tout en étant femme. Une équation difficile ! Était-ce important pour vous que votre héroïne soit à cet âge charnière autour de la cinquantaine, où les femmes doivent tout concilier (rester femme tout en étant mère, grand-mère et en plein bouleversement hormonal plus ou moins perturbant !) ? C’est un sujet qui a mis du temps à être abordé ouvertement en littérature ou au cinéma. Les choses sont-elles en train de changer ?

Oui l’âge était important. Je suis un peu plus jeune que l’héroïne mais mon fils aîné part à l’Université. Le petit n’est plus petit et va me dépasser puis partir à son tour.  Je sais qu’a priori je n’aurai pas d’autre enfant et il va falloir réinventer une vie qui ne tourne pas autour d’eux. A un âge qui n’est pas celui de la vieillesse. Comment aime-t-on à ce moment là de notre vie ? Par qui sommes-nous aimées ? En quoi pouvons nous croire encore ? Je fais partie de cette génération de femmes à qui on a tout demandé. Il a fallu assurer sur tous les fronts. Et la plupart de nous l’a fait en bon petit soldat. Mais on se rend compte maintenant que les femmes accomplies professionnellement ont effrayé les hommes de ma génération qui ont dû aussi réinventer leur place. Le couple est en réinvention totale parce que les places sociales le sont. Cela prendra du temps d’autoriser les femmes à ne pas avoir de « date de péremption », ce que les hommes se sont autorisés depuis toujours. A nous les femmes artistes de montrer aussi que la beauté est plus vaste que les clichés véhiculés depuis si longtemps.

Votre héroïne de 48 ans, je l’imagine très bien prendre vie au cinéma. Y avez-vous déjà songé, pensez-vous passer derrière la caméra pour une adaptation ? Avec une actrice en tête ? (Les belles actrices dans la quarantaine et la cinquantaine sont nombreuses et formidables !)

Je n’y pense jamais quand j’écris un roman mais plusieurs fois mes histoires ne m’ont pas lâchées et je leur ai donné vie au cinéma. Ce serait bien qu’un autre cinéaste s’en empare cette fois. Du coup il pourra rêver mon rêve et trouver son actrice mais en effet nous ne manquons pas de prétendantes ! Pour le moment je préfère que chaque lecteur invente le visage d’Alice.

Parlons Japon si vous voulez bien. Quel est votre rapport à ce pays, l’avez-vous déjà visité ?

C’est le pays de mes rêves et je devais m’offrir ce cadeau pour mon anniversaire mais la pandémie en a décidé autrement. Mon père y est allé pour un congrès quand j’étais petite fille et m’a rapporté une boite de daifuku mochi qu’il avait achetés à l’aéroport. Le goût est ma madeleine de Proust.  Je l’ai visité dans mes rêves et dans des romans…

Vous écrivez des pages magnifiques sur sa littérature, les haïkus, Kawabata, la beauté des mots. Apprenez-vous cette langue ? Quels écrivain japonais vous ont marquée ?

J’apprends l’italien en ce moment donc c’est difficile de tout mélanger mais ce serait joyeux d’apprendre le japonais ensuite.

J’aime beaucoup la littérature japonaise, elle a une vraie empreinte et une unité malgré sa richesse. On reconnaît cette transgression dans la retenue, cette folie élégante. Puisque l’on parle de femmes alors citons Yoko Ogawa, une immense dame dont les romans me laissent choquée à chaque fois et ma hantent longtemps.

Si on faisait un petit portrait japonais, vous seriez …

Un thé
Gyokuro. Une récolte de printemps… je suis née en Avril.

Un plat
Un takoyaki d’Osaka

Une pâtisserie (wagashi)
Un daifuku …

Un paysage
Des cerisiers en fleurs

Un écrivain
Je ne peux pas imaginer être un autre écrivain que moi, peut-être que les japonais voudront bien m’adopter après ce roman?

Un mot
Tsundoku (NDLR : l’accumulation de livres, sous forme de piles, qui ne sont jamais lus)

Journal du Japon remercie Amanda Sthers pour sa disponibilité et sa gentillesse. Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

ZenMarket : le service d’achat qui vous livre directement du Japon !

2 réponses

  1. Zaza_Napoli dit :

    Je trouve étrange que ce site fasse la promotion de cette femme qui avoue elle-même ne jamais être allée au Japon. Il suffit de lire sa notice Wikipedia pour se rendre compte qu’elle ne doit sa notoriété que grâce à un solide réseau communautaire. Son « roman » ne nous apprendra rien sur ce pays.

    • Paul OZOUF dit :

      Bonjour Zaza,

      Paul OZOUF, rédacteur en chef de Journal du Japon. Enchanté, et merci de nous avoir lu.

      Pour vous répondre et vous expliquer un peu notre politique éditoriale ou notre philosophie sur les points que vous soulevez : Nous partons du principe que tout ceux qui ont des choses intéressantes à dire sur le Japon ne s’y sont pas forcément rendu. De la même façon que tout ceux qui s’y sont rendus n’en parlent pas toujours de manière intéressante ou se font des avis faussés car il n’en ont vu qu’une partie et généralise ce qu’ils ont vu à tort. Donc soit on ne fait parler que des Japonais qui y sont nés et qui y vivent, ce qui nous arrive souvent, soit on laisse parler tout ceux qui ont des choses intéressantes à dire car ils ont fait des recherches approfondies dessus, parce qu’ils en ont une bonne analyse. Le réseau communautaire d’Amanda Sthers franchement, on s’en moque un peu, si vous nous lisez régulièrement vous savez que l’on fait un mix d’artistes connus ou méconnus (voir inconnus) donc si elle est arrivée chez nous pour un article c’est qu’on a jugé que son ouvrage valait la peine… Les artistes et leurs œuvres sont bien différents de leur fiche wikipedia, on préfère se faire nos avis en direct !

      Par contre vous pouvez aussi ne pas aimer le livre ou la personne mais revenez plutot nous en parler quand vous aurez lu son roman ou discutée avec elle sur un salon, ce sera sans doute plus constructif 🙂

      A bientôt j’espère !

      Cordialement

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