Fullmetal Alchemist : souvenirs d’un manga « parfait »

Alors que, quinze ans après sa première publication française, Fullmetal Alchemist fait son retour dans une édition « Perfect », et ce grâce à son éditeur de toujours, Kurokawa, le JDJ vous propose de revenir, spoilers inclus, sur les clefs du succès d’une œuvre qui, presque vingt ans après sa publication originale, semble ne pas avoir pris une ride.

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Les deux alchimistes

Comme tout genre, le shōnen a ses classiques. Des titres qui, pour la plupart, ont gagné leurs lettres de noblesse sur la longueur. Dragon Ball et ses 42 volumes, Naruto, bouclé en quelques 72 tomes, et bien sûr l’indéboulonnable One Piece, toujours en cours après plus de 23 ans et 96 volumes. Face à eux, avec ses 27 petits tomes, Fullmetal Alchemist, FMA pour les intimes, fait figure d’exception. Une exception qui est une question de taille, n’en déplaise à son personnage principal, Edward Elric, mais pas que. Car si FMA est plus court que la plupart des shōnen qui ont marqué la décennie précédente, ce n’est pas la seule chose qui le démarque du reste de la production, et, des thèmes qu’il aborde à la façon dont il le fait, il apparaît comme un manga singulier à tous les égards, une anomalie qui semble tout faire à rebours des canons de son genre, et qui en est pourtant devenu l’un des plus flamboyants représentants.

Une première page, et le reste appartient à l’histoire ©Hiromu Arakawa / Square Enix Co., LTD.

Un prénom crié, « Alphonse », des jurons, des signes étranges sur le sol, et surtout un jeune homme, à vrai dire un enfant, le regard dur, la mâchoire serrée, du sang coulant de sa jambe gauche, amputée. C’est sur cette première page inoubliable, que s’ouvre le manga d’Hiromu ARAKAWA. Quatre cases qui portent déjà en elles, tout ce qui fera, par la suite, la force de FMA : l’intrigante et mystérieuse puissance de l’alchimie, cette science au cœur de son histoire, le découpage chirurgical des cases propre à son autrice, la dureté de son approche, et surtout le moteur initial de la quête des deux héros, les frères Elric : la perte. En effet, si, comme bon nombre de shōnen, FMA raconte un voyage et un récit d’apprentissage, les deux jeunes garçons, âgés respectivement de quinze et douze ans au début de l’histoire, n’y courent pas après le pouvoir, leurs rêves ou des idéaux un peu flous. S’ils ont pris la route, c’est dans un seul et unique but, celui de récupérer ce qu’ils ont perdu : leurs corps disparus, intégralement dans le cas du cadet, Alphonse, partiellement pour l’aîné, Edward, au cours d’une expérience pour ressusciter leur mère.

L’histoire de FMA donc, sa première page ne laisse aucun doute sur le sujet, est celle de deux frères orphelins, mutilés ; de personnages amoindris, diminués, et qui surtout vivent cette diminution dans leur corps même, Edward ayant perdu son bras et sa jambe, Alphonse étant réduit à l’état d’une armure vivante, privé de ses sens ou de tout moyen d’exprimer ses émotions. Face à eux, les autres personnages du manga ne sont pas nécessairement en meilleur état, et du supérieur hiérarchique d’Edward, le colonel Mustang, en passant par Winry, l’amie d’enfance des deux jeunes alchimistes ou leur maître Izumi, tous portent leurs lots de blessures et de traumatismes. Il faut dire que le monde de FMA n’est pas exactement un havre de paix et le pays où se déroule l’histoire, Amestris, est dirigé par l’armée, qui a fait de l’alchimie, à travers le corps d’armée des Alchimistes d’État, une arme au service de ses ambitions.

Une partie du casting 5 étoiles du manga ©Hiromu Arakawa / Square Enix Co., LTD.

Définition d’un humain

Des personnages à la situation politique, l’univers de FMA est sombre, résolument sombre, habité par la violence, marqué par des guerres et des génocides, par le racisme et la haine. C’est un monde peuplé de familles brisées, de militaires rongés par les remords, d’enfants sacrifiés et de jeunes gens perclus par le doute et la culpabilité, un monde hanté par l’incertitude, où science autant que religion n’ont de cesse de faillir les hommes. Pourtant, c’est aussi un monde merveilleux, chargé d’optimisme et traversé par des moments d’une douceur et beauté mystique : la naissance d’un enfant, l’amour d’un maître pour ses disciples, la formation de familles de substitution, l’inquiétude des adultes pour les enfants, et bien sûr la relation des deux frères. Cette dualité, au centre de FMA, œuvre aussi dure que belle, est sans aucun doute l’une de ses plus grandes forces, tant le manga n’a de cesse de donner à voir la fragilité des belles choses autant que leur résilience, à l’image du traitement que réserve ARAKAWA aux relations humaines qui, toujours, chez elle où les personnages semblent tous plus isolés les uns que les autres, ne tiennent à rien, mais tiennent quand même. À ce titre, FMA est un manga qui parle de l’humain comme peu avant lui l’ont fait, réaliste non dans sa forme, mais dans son fond, dans la façon dont il donne à voir l’articulation entre ce qu’il y a de plus noble et de plus bas, et dont il dépeint la zone grise où fleurit et grandit l’humanité.

Les frères les plus attachant du shonen ? ©Hiromu Arakawa / Square Enix Co., LTD.

Pour autant, pas d’erreur, FMA n’est pas juste une réflexion aride sur l’Homme, ses failles et sa grandeur. Avant tout, même, il est un formidable récit, l’incroyable et passionnante histoire de deux jeunes hommes, les frères Elric, à la recherche d’un objet mythique, la Pierre Philosophale, catalyseur de toutes les intrigues, plus riches les unes que les autres, du manga. Surtout, il est une œuvre portée par des personnages à l’écriture fine et attachante, qui ne brille jamais plus que quand elle donne à voir la façon dont chacune de leur histoire singulière résonne avec celle des autres, leur donne de la profondeur et les amplifie. Bien sûr, Edward et Alphonse sont déjà des personnages remarquables, d’autant plus que l’apprentissage qui est le leur au cours des 108 chapitres de FMA est un apprentissage éthique et moral qui place leur histoire aux croisements de questions passionnantes, entre autres : la définition de l’humanité, l’attitude à adopter face au passé, la moralité, le pardon ou la culpabilité.

Mais plus encore que leur histoire, c’est la façon dont ils réagissent à celle des autres, la façon dont ils se laissent affecter par cette dernière qui donne à FMA tout son poids et sa richesse. À bien des égards, et c’est adapté pour une œuvre parlant d’alchimie, FMA est un manga qui fonctionne selon une logique de mise en réseau, où le monde ne tourne pas autour des deux héros, mais où les douleurs et joies de ses derniers entrent en contact avec d’autres qui ne sont ni moins ni plus importantes. Un tel système, évidemment, ne laisse place à aucun manichéisme, et, sur le sujet, le quinzième volume de la série est un cas d’école, transformant ceux qui étaient jusque-là des héros, parangons de droiture, en criminels de guerre. Le croisement des histoires et des perspectives fait alors de FMA un bijou d’ambiguïté où le monstrueux n’est séparé de l’humain que par une très fine ligne que le chœur de voix ne cesse de redéfinir, car chaque personnage, d’Eward à Mustang, en passant par Scar, Armstrong ou même les homonculus, a son propre idéal moral.

Le Colonel Mustang et ses hommes ©Hiromu Arakawa / Square Enix Co., LTD.

La fin du voyage

Or, cette mobilité de la définition floue et relative du bien n’a rien d’un hasard, et est même, à bien des égards, le cœur de l’oeuvre. En effet, si les personnages principaux de FMA sont des alchimistes, des scientifiques, le manga lorgne aussi du côté de la religion : le nom des homonculus, issu des péchés capitaux, le chapitre consacré à la ville de Lior, le geste de prière que fait Edward à chaque fois qu’il transmute et, bien sûr, le cas des Ishbal. Pour autant, l’un n’est jamais placé comme supérieur à l’autre, et si la religion est faillible, créatrice du monstre vengeur qu’est Scar, l’alchimie ne vaut pas tellement mieux, en témoignent les abominations, Nina en tête, qu’elle produit tout au long de la série. Ainsi, si ni religion ni science ne semblent fournir de réponse ni de ligne de conduite à suivre, il semble que ce soit bien car, dans FMA, grandir, et en particulier dans le cas des frères Elric, n’est possible qu’en étant critique, qu’en doutant de tout, et en particulier des idéologies gravées dans le marbre. En somme, n’est possible qu’en prenant appui sur les rencontres faites au cours du chemin, sur les différentes formes de moralité et définitions de la justice à partir desquelles il convient, pour Edward et Alphonse, de faire émerger les leurs, idée précieuse merveilleusement mise en scène par la dernière phrase de la série, répétition altérée et enrichie de la première.

Une flopée de personnages, et autant de rencontres ©Hiromu Arakawa / Square Enix Co., LTD.

C’est d’ailleurs là une autre des forces du manga qui, bien qu’il brasse une variété de symboles, de thèmes et d’idées particulièrement larges, semble ne jamais se perdre en chemin. Tout y est méthodiquement amené, et surtout, tout, symboles ou éléments perturbateurs, mènent quelque part : rien, en somme, n’est gratuit. On pourrait, sur le sujet, écrire des pages entières, citer une quantité d’exemples relatifs à la qualité d’autrice et de conteuse d’Hiromu ARAKAWA :  l’ironie de la mort des homonculus, la relation des deux frères à leur père ou le cas de Hughes, de la mise en scène, en trois temps, de sa mort, à son importance dans le reste de l’histoire. Contentons-nous pourtant de n’en développer qu’un seul, l’allusion d’Edward, dans le premier tome, à Icare et sa chute. Une allusion qui, 27 volumes plus tard, prend, ou plutôt reprend, tout son sens, puisque, à contre-courant de l’escalade en puissance traditionnelle des shōnen, FMA raconte une chute, celle d’un personnage qui tutoyait les sommets et le soleil au début de l’histoire, mais qui, à sa fin, a perdu ce qui le rendait si spécial, et qui, comme Icare, est revenu sur terre quoi que, à l’inverse de ce dernier, il ne s’en porte pas plus mal.

Trois cases, au détour du seizième volume, semblent résumer mieux qu’aucune autre, ce qui fait que, dix ans après sa fin, FMA est désormais un classique indétrônable du manga. Le Dr Knox, y prépare du café pour sa femme et son fils, la main tremblante, le visage couvert de larmes. Le personnage est relativement peu important, les trois cases ne couvrent qu’une demi-page, et pourtant, elles sont chargées de toute la détresse, de toutes les aspirations et de tous les échecs d’un homme, personnage secondaire, mais un humain à part entière à l’histoire aussi riche et importante que celles des frères Elric. Et c’est là, l’indépassable beauté de FMA. Chef-d’œuvre d’écriture et de mise en scène, chef-d’œuvre de narration, chef-d’œuvre d’ambiguïté, il est aussi et même surtout, un chef-d’œuvre de sensibilité et d’humanité.

Le Dr. Knox, préparant un café à sa famille ©Hiromu Arakawa / Square Enix Co., LTD.

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2 réponses

  1. Maneki dit :

    Très bel article qui, je trouve, rends largement honneur à ce superbe manga. Un grand merci pour ça ! 🙂

  1. 2 août 2020

    […] Alchimist refait parler de lui et nous évoquions d’ailleurs il y a quelques jours nos souvenirs d’un manga « parfait » […]

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