« Que doit-on faire pour continuer à vivre ? » : rencontre avec la talentueuse Kaori OZAKI

En presque dix ans de publication en France, Kaori OZAKI a réussi, petit à petit, à se faire un nom dans notre hexagone, pour l’instant chez les amateurs de manga. Beaucoup l’ont remarqué avec son shôjo d’aventure Immortal Rain mais ce sont surtout ces formats courts qui font parler d’elle depuis trois ans : les one-shots Our Summer Holiday et Mermaid Prince et sa nouvelle série en date, Golden Sheep, tous trois aux éditions Delcourt/Tonkam.

Intrigué par le talent de cette mangaka, qui dépeint avec justesse et force les épreuves, parfois tragiques, qui bouleverse les destins de ses personnages,  nous sommes allés à sa rencontre et avons même croisé le chemin de son responsable éditorial japonais, de la maison Kodansha.

Tous deux ont eu la gentillesse de répondre à nos questions alors, si le nom de Kaori OZAKI ne vous dit rien, il est temps de lire ce qui suit… nul doute que vous succomberez à son charme !

Golden Sheep

Golden Sheep – KIN NO HITSUJI © KAORI KANZAKI / KODANSHA LTD.

 

Kaori OZAKI, un talent remarqué

Kaori OZAKI est née en 1976, et a débuté très jeune, à 17 ans, dans le mensuel Wings des éditions Shinshokan. Elle commence par publier plusieurs histoires courtes jusqu’en 1995 avant de lancer sa première série en deux tomes, Piano no Ue no Tenshi, jusqu’en 1998. Mais pour son manga débuté en 1999 au Japon et 2011 en France qu’elle rencontre le succès : un shôjo d’aventure du nom d’Immortal Rain publié en France chez Doki Doki. Entre spin-off et dojinshi, la série l’accompagnera pendant 13 ans et après une petite pause, on la recroise en 2013 aux éditions Kodansha avec le one-shot Our summer Holiday que les éditions Delcourt / Tonkam publient en juin 2017 et qui rencontrera un vrai succès critique et public, faisant de ce titre LE one-shot de cet été là et même la gagnante du concours annuel de nos confrères de chez Manga-news, dans cette catégorie one-shot. Moins remarqué mais tout aussi plaisant, le recueil de nouvelles Mermaid Prince lui permettra de ne pas tomber dans l’oubli en mai 2019, avant le lancement de sa dernière série en cours, Golden Sheep, dont le second tome sort justement le 23 septembre, c’est à dire cette semaine !

 

Quand à savoir ce qui fait son succès, ce qui la démarque des autres, c’est justement ce que nous avons demandé à son tantôsha, c’est à dire son responsable éditorial, au sein de la maison Kodansha. Il s’est montré, une fois n’est pas coutume, intarissable sur cet auteure qu’il semble porter en haute estime et il nous semblait dommage de ne pas vous partager ce témoignage…Tout d’abord lorsqu’il nous parle des qualités de l’auteur : 

« Les qualités de Kaori Ozaki sont nombreuses : pour commencer, dans ses mangas, elle confronte souvent ses personnages à de terribles destinées face auxquelles ils se retrouvent en difficulté. Mais ils ne se laissent pas abattre, font face à leurs destins ou l’acceptent parfois. Elle vit la vie de ses personnages jusqu’au bout de l’histoire.

Quoi qu’il arrive, elle dessine toujours des personnages qui vivent avec dignité. C’est là que réside la plus grande qualité de Kaori OZAKI.

Je fais personnellement partie des lecteurs à qui les personnages de Kaori Ozaki ont donné le courage de vivre. À ceux qui se demandent s’ils ont le droit de vivre, elle arrive à transmettre avec beaucoup de compassion le message suivant : « quoi que les autres en disent, quoi que le monde en pense, tu as le droit de vivre ta vie comme tu l’entends ».

Ensuite elle est aussi douée pour découper les cases, elle a beaucoup de talent lorsqu’il est question de choisir où se situe tel personnage dans la case et ce qu’il fait. Ses histoires se lisent sans difficulté. Elle manie également avec ingéniosité les plans larges et les gros plans. Dans ses histoires, aucune case n’est inutile. Avec elle, la mise en page est toujours somptueuse. Je pense que les auteures comme Kaori OZAKI ont réellement un don pour le manga.

Enfin ses dessins sont magnifiques. La vitesse, le temps, la force… Elle est très douée pour représenter ces « mouvements ». Les expressions qu’elle dessine sont également très belles. C’est une véritable pro quand il est question de représenter les traits d’un visage rempli d’émotions. Avec elle, aucun trait n’est gâché. »

    Golden Sheep 2 

Même s’il nous en déjà dit beaucoup, nous creusons encore un peu le sujet en lui demandant ce qui, selon lui, démarque la mangaka des autres auteurs…

« Kaori OZAKI l’explique d’elle-même dans ses réponses (dans l’interview ci-après, NDLR), ce n’est pas elle qui guide le récit mais plutôt le récit qui la guide et qu’elle suit fidèlement.

Certains auteurs travaillent en demandant conseil à leur éditeur (« il faudrait que ce personnage soit comme-ci », « il faudrait parler de ça », etc), mais ce n’est pas le cas avec Kaori Ozaki. Attention, il n’est pas ici question de dire qui est meilleur ou qui est moins bon, il s’agit juste du tempérament de l’auteure.

Quand elle n’avait pas de série en cours et que je lui téléphonais, elle me répondait « ‘La mangaka Kaori Ozaki’ n’est pas présente en moi, pour le moment, donc je ne peux pas dessiner ». Mais un jour, sans crier gare, elle me contacte pour me dire « ça y est, c’est prêt. Lisez. » avant de m’envoyer plus de 100 pages de storyboard ! C’est comme ça que Our Summer Holiday a été écrit.

Il y a bien sûr d’autres mangakas qui dessinent d’un coup toute une histoire sans se concerter avec leur éditeur, mais c’est particulièrement vrai pour Kaori Ozaki. »

 

Rencontre avec une mangaka inspirée et des personnages inspirants 

Après cette élogieuse et intrigante présentation, il est temps de rencontrer Kaori OZAKI elle-même !

Journal du Japon : Bonjour et enchanté OZAKI-san, merci pour votre temps. Commençons par vous avant de parler de vos œuvres… Vous avez débuté très jeune votre carrière à 17 ans en 1993, mais à quand remonte vos premiers souvenirs de mangas, que lisiez-vous enfant ?

Kaori OZAKI  : Quand j’étais enfant, j’aimais beaucoup Dragon Ball, AKIRA, les films de Hayao MIYAZAKI, etc. Ces œuvres m’ont beaucoup influencées. Je lisais surtout du shônen, je n’ai presque pas lu de shôjo.

Qu’est-ce qui vous a donné envie, si jeune, de faire ce métier ? 

J’aime le dessin et les mangas depuis que je suis toute petite, mais je ne cherchais pas forcément à devenir mangaka. Quand j’étais au lycée, j’ai envoyé une histoire que j’avais dessinée pour m’amuser et j’ai été récompensée. À partir de là, mon éditeur a commencé à me proposer du travail.

Aviez-vous (et avez-vous encore, d’ailleurs) des modèles de mangakas ?

Je suis une grande fan de Yun KÔGA (l’autrice de Loveless ), c’est ce qui m’a poussée à envoyer mes planches au magazine WINGS, dans lequel j’ai fait mes débuts.

Immortal Rain Doki dokiLa série qui vous a fait connaître en France est Immortal Rain, publié à partir de 1999 au Japon, à partir de 2011 en France. Onze tomes et un beau succès, comment est née cette œuvre ?

J’ai commencé à écrire cette série sans vraiment me préoccuper de la suite, et ça m’a pas mal compliqué la tâche par la suite. J’étais plongée aux côtés de mes personnages dans un récit dont je ne connaissais pas la suite. C’était toute une aventure !

À mesure que j’ajoutais de nouveaux personnages, les choses bougeaient de plus en plus vite et alors qu’ils me menaient par le bout du nez, j’ai finalement réussi à mener l’histoire jusqu’à son terme.

Immortal Rain est un shôjo d’aventure, un genre peu représenté en France, où bien souvent aventure = shônen et romance = shôjo sont séparés. Est-ce que c’était une volonté dès le départ de mélanger ces deux ingrédients ? Comment laisser de la place aux deux – parce que dans les shônen classique, la romance est clairement en retrait – et trouver l’équilibre pendant 11 volumes ?

Comme je l’ai dit plus haut, je lisais surtout du shônen manga, quand j’étais jeune. Les histoires d’amour aux dessins doux et délicats ne m’intéressaient absolument pas. C’est pour ça que j’ai choisi de faire vivre à mes héroïnes des aventures comme on en trouve dans les shônen mangas et dans les jeux vidéo.

Pour une jeune fille, ce qui compte au terme d’une aventure, ce n’est pas la célébrité ou la victoire, mais plutôt « l’amour », et c’est ce qui a donné sa ligne directrice à Immortal Rain.

J’ai remarqué qu’avant et après Immortal Rain vous avez surtout publié des one-shot ou des petites séries, de 2-3 tomes. Qu’est-ce qui vous fait plutôt pencher vers des formats courts ?

Les séries longues demandent énormément de volonté et de travail, et quand elles ne sont pas suffisamment populaires, on les interrompt de façon très abrupte, d’où ma préférence pour le format court.

Mermaid PrincePassons maintenant aux trois titres publiés aux éditions Delcourt-Tonkam : Our Summer Holiday, Mermaid Prince et le tout dernier Golden Sheep. Dans Summer Holiday comment est née cette l’histoire de cette fratrie qui tente de survivre après l’abandon de leurs parents ?

Immortal Rain m’a pris toute mon énergie pendant treize ans, alors quand la publication s’est terminée, j’ai perdu l’envie de dessiner pendant un long moment. Au fond de mon cœur, l’idée d’une nouvelle histoire commençait à se dessiner, mais comme je n’avais pas envie de dessiner, j’ai choisi de l’ignorer pendant un moment.

Mais alors que je faisais mine de ne pas m’en occuper, cette idée a grandi petit à petit, et elle a fini par jaillir de mon corps, accompagnée de ses personnages. Maintenant qu’elle était née, je n’avais pas vraiment d’autre choix que de m’occuper d’elle, et j’ai donc recommencé à dessiner.

Ma prochaine question, sur votre processus créatif, est un peu longue, toutes mes excuses ! Dans Summer Holidays comme dans Golden Sheep d’ailleurs il y a deux façons d’aborder vos histoires, on peut y rentrer par les personnages, qui sont très riches et cela indépendamment de leur âge, ou sinon il y a les nombreuses thématiques que vous traitez comme, par exemple, la trahison des proches, ceux qui sont censés vous aimer… Ma question est la suivante : est-ce que ce sont les thématiques que vous voulez aborder qui façonnent ensuite vos personnages ou est-ce que vous créez des personnages, avec leurs fêlures, et au final naît leur histoire et leurs interactions ?

Expliquer la façon dont on dessine est assez compliqué. Une histoire n’est pas un objet qu’on fabrique, mais plutôt une créature à laquelle on donne naissance. Les paysages, les répliques, les personnages… Tout ça flotte dans ma tête, comme les pièces d’un puzzle. Et un jour, brusquement, tout s’emboîte parfaitement et apparaît devant mes yeux. Moi, tout ce que je fais, c’est dessiner ce que je vois, ce que j’ai reçu. Pour les personnages et la thématique, il n’y en a pas un qui arrive avant l’autre, il n’y a pas d’ordre. Je ne sais pas moi-même pourquoi ce genre de chose m’arrive, alors c’est pour moi assez difficile de l’expliquer.

Our summer HolidayJ’ai choisi l’exemple de la trahison tout à l’heure, celle des adultes dans Our Summer Holiday, ou des amis dans Golden Sheep mais plus généralement j’ai l’impression que vous aimez parler du temps qui passe et surtout de comment il change les gens : la transformation de l’héroïne dans Les hauts de pluie et Lune est, à ce titre, passionnante… Qu’est-ce qui vous attire autant sur ces sujets, comment abordez-vous cet ingrédient du temps dans vos scénarios et vos mises en scène ?

Mes personnages ne restent pas éternellement jeunes : ils naissent, grandissent et finissent par mourir un jour. En d’autres termes, ils sont vivants. Ce que je dessine dans mes mangas ne représente qu’une fraction de leur vie. Ils ont aussi un passé, qui s’est déroulé avant le manga, et un futur qui viendra après la fin de l’histoire. C’est pour ça que je veux apporter le plus de soin possible à l’époque dans laquelle mes personnages vivent, aux saisons, ou encore à la météo…

Toujours sur le temps, et plus précisément sur l’âge : vos petits vieux sont des personnages de seconds plans, mais simples et généreux : le papy dans Our Summer Holiday, la petite mamie de Mermaid Prince… Comment abordez-vous ce genre de personnage, quel but leur donnez-vous dans vos histoires ?

Quand j’étais petite, je vivais avec mes grands-parents. Je crois que c’est pour ça que je n’ai pas voulu me limiter à dessiner des jeunes, mais également des personnages plus âgés.

Autre sujet : plusieurs de vos personnages subissent le poids des apparences et des attendus de la société et vos héros essaient de les tirer de là. De quel côté êtes-vous, vous, de ceux qui sauvent ou de ceux qui sont sauvés ? Est-ce que créer des mangas et des personnages forts c’est aussi, quelque part, pour sauver, un peu, certains de ceux qui vous lisent ?

Il y a une question qui est présente dans chacune de mes histoires : « Que doit-on faire pour continuer à vivre ? » Mes personnages se retrouvent souvent confrontés à des environnements difficiles, à des épreuves terribles. En regardant ces personnages de fictions s’en sortir dans mes mangas alors qu’ils n’auraient aucune chance de survivre dans le monde réel, en les voyant aller de l’avant et continuer à vivre, j’ai le sentiment que moi aussi, en tant qu’auteur, mais également les lecteurs pourront aussi continuer à aller de l’avant.

Pour finir, j’en reviens à vous pour deux dernières questions : parmi tous vos personnages quels sont ceux qui vous ressemblent le plus, et pourquoi ?

Le personnage qui me ressemble le plus, c’est Akari, dans Les hauts de pluie. Elle cherche à trouver sa place en s’agitant dans tous les sens, et sans vraiment le prévoir, devient autrice sur un coup de tête. Cela a changé sa vie, et c’est ce qui m’est arrivé à moi aussi quand je suis devenue mangaka.

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Akari dans les Hauts de pluie

Enfin quel est le plus beau compliment qu’un lecteur pourrait vous faire et, en refermant l’un de vos mangas, comme Our Summer Holiday ou Golden Sheep, qu’est-ce-que vous avez envie qu’il retienne, qu’il garde de ces récits ?

Le manga, ce n’est pas quelque chose d’indispensable à la vie comme le serait la nourriture ou les médicaments. Mais des fois, je reçois des messages me disant « quand j’étais malade, j’ai réussi à vaincre la maladie grâce aux mangas », ou encore « Quand j’ai perdu un de mes proches, les mangas m’ont permis de me relever ».

Je suis déjà très heureuse quand mes lecteurs passent un bon moment en lisant ce que je dessine, mais ce qui me rend le plus heureuse, c’est ce que je ressens lorsque qu’à l’image de la nourriture ou des médicaments, mes histoires ont vraiment été utiles à quelqu’un.

Et c’est sans doute aussi valable chez vos lecteurs français… Encore un grand merci pour votre temps !

 

Plus d’informations sur les mangas de Kaori OZAKI sur les sites de ces éditeurs français : Immortal Rain chez Doki-Doki puis Our Summer Holidays, Mermaid Prince et Golden Sheep aux éditions Delcourt / Tonkam.

 

Tous nos remerciements à Kaori OZAKI et son éditeur pour leur temps, ainsi qu’aux éditions Delcourt / Tonkam pour la mise en place de l’interview.
Merci enfin à Jean-Baptiste Bondis pour la traduction.

 

Paul OZOUF

Rédacteur en chef de Journal du Japon depuis fin 2012 et fondateur de Paoru.fr, je m'intéresse au Japon depuis toujours et en plus de deux décennies je suis très loin d'en avoir fait le tour, bien au contraire. Avec la passion pour ce pays, sa culture mais aussi pour l'exercice journalistique en bandoulière, je continue mon chemin... Qui est aussi une aventure humaine avec la plus chouette des équipes !

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