L’écrivain Ira ISHIDA et la jeunesse emportée par la tourmente

La parution du dernier roman d’Ira ISHIDA aux éditions du Lézard noir nous donne l’occasion de nous pencher sur cet écrivain, pas tout à fait comme les autres ! L’Enfant-Phœnix, illustré par le mangaka Minetarō MOCHIZUKI, est un roman de 400 pages, à la fois un conte cruel et un témoignage, qui revient sur l’une des périodes les plus sinistres et les plus tragiques de l’histoire japonaise du 20e siècle : les bombardements sur la ville de Tokyo à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Ira ISHIDA s’intéresse au temps béni de la jeunesse, mais pas à la jeunesse dorée. Les trois personnages au cœur de ses trois romans traduits à ce jour en français sont en effet : un adolescent de 14 ans pour le dernier roman paru, et, deux jeunes adultes pour les deux précédents. Ces jeunes sont issus de la classe moyenne ou populaire. Leur milieu et les circonstances de l’époque, leur environnement social vont les confronter à des difficultés plus ou moins grandes, plus ou moins tragiques, qu’ils devront chacun à leur façon résoudre. Un autre personnage principal des trois romans de l’auteur, c’est la ville de Tokyo et ses quartiers : quartiers populaires, quartiers des jeunes, quartiers chics…. Découvrons sans plus attendre cet auteur attachant et ses trois textes déjà traduits.

Image de Une réalisée avec les couvertures de livres de Ira Ishida

 

Un esprit libre et toujours en alerte sur son époque

Ira ISHIDA, écrivain japonais. Photo prise dans la librairie Eslite bookstore Hsin-yi branch, Taipei, Taiwan. Source : Wikipédia

Ira ISHIDA – Photo de Ellery (Wikimedia Commons)

Ira ISHIDA est né à Tokyo en 1960. Diplômé de l’Université Seikei en 1984, il commence une carrière de rédacteur indépendant pour une société de production publicitaire. Il se définit alors lui-même comme un « travailleur à temps partiel », un « freeter » mais dans une industrie publicitaire en plein boom à l’époque. En 1997, il fait ses débuts en tant qu’écrivain avec Ikebukuro West Gate Park. Et pour un coup d’essai, c’est un coup de maître, car il va obtenir très vite la reconnaissance du milieu littéraire et déclencher l’enthousiasme du public. À partir de cette date, il se consacre à l’écriture. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans, de multiples essais, scénarios, textes courts publiés dans la presse ou sur des formats type « newsletter »… C’est un auteur prolifique. Il a même traduit et adapté en japonais les paroles de la chanson Time after time de Cyndi Lauper pour la chanteuse Shimatani HITOMI.

Il se distingue aussi dans le domaine des light novels, des romans légers (formats courts) et souvent illustrés, destinés à un public jeune et disponibles au format numérique sur abonnement ou dans des magazines (un peu sur le modèle des mangas).

Enfin, Ira ISHIDA fait partager ses nombreuses expériences d’écriture par des cours d’écriture créative… à sa façon. Et il anime une émission de podcasts « Otraji », contraction de « Otona Rajio » : une « radio pour adulte après l’école ». Il y discute librement, avec deux autres chroniqueurs qui représentent la jeune génération, des activités extrascolaires pour adultes. Exemples de sujets abordés : « Pourquoi les gens sont accros au développement personnel ? » ; « Mes parents croient à la théorie du complot » ; ou encore « Je suis gros, comment être populaire auprès des femmes » ! Il y en a pour tous les goûts. On retrouve bien là l’éclectisme de l’auteur.

IWGP : un chef-d’œuvre de la littérature de « mauvais genre »

Couverture du livre Ikebukuro West Gate Park, Éditions Picquier, 2008

©Éditions Picquier (2008)

Ikebukuro West Gate Park, souvent abrégé IWGP, est une trilogie de polars à succès, regroupée en un seul volume par les éditions Picquier et adaptée en mangas et en séries TV, qui met en scène un anti-héros. Makoto est à la fois un looser magnifique et un chevalier au grand cœur, roi de la débrouille et malin comme un singe. Ce roman est entré dans la culture populaire japonaise grâce à son grand succès public et à ses adaptations.

ISHIDA fait de Makoto le plus jeune (et le plus amateur, le plus intègre, le plus sympa) enquêteur du Japon qui nous entraîne avec lui, sur un rythme haletant, dans la découverte des bas-fonds du quartier nord de Tokyo, Ikebukuro. Si l’ambiance est parfois glauque, le récit n’est jamais sordide car égayé par des notes d’humour et la vivacité du style de l’auteur. Makoto MAJIMA a 20 ans. Il aide sa mère qui tient une échoppe modeste de fruits et légumes dans une petite ruelle près de la gare d’Ikebukuro.

Makoto se défend d’être un intellectuel : ce serait mal vu dans ce quartier populaire où les gangs de jeunes se partagent le territoire avec les clans de Yakuza, où les grands magasins créent un gigantesque mur tout le long de la gare et masquent dans les rues avoisinantes un commerce plus louche, de boîtes à « filles à emporter » et autres sex-shops. Makoto n’est pas un intellectuel. Pourtant, il lit pas mal, écrit de petites rubriques sur la vie de la rue pour un magazine de mode, écoute Music for 18 Musicians de Steve Reich ou l’opéra Hänsel und Gretel de Engelbert Humperdinck, et surtout il porte un regard mi amusé, mi critique mais toujours plein de tendresse sur son quartier et sur le monde moderne en général.

Ce Makoto, c’est un bon gars ! Et sa qualité principale et première est peut-être celle d’être un démineur, un solutionneur d’embrouilles, un médiateur débrouillard, une sorte d’ange gardien du quartier, celui qui met du lien, là où dominent la violence et la castagne.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Une histoire sereinement immorale

Couverture du livre Call-boy, Éditions Picquier, 2017

©Éditions Picquier (2017)

Ryô, le narrateur et personnage principal du roman Call-boy, est, lui, un jeune homme de 20 ans également mais qui semble à la fois blasé de tout et sans illusion, ce qui est rare pour son âge. Il n’éprouve que très peu de désirs, ni celui de consommer (pourtant si répandu dans les sociétés contemporaines et dans la société japonaise en particulier), ni celui d’être amoureux ou de faire l’amour avec des jeunes filles de son âge (pourtant si « normal » quand on a 20 ans !).

Il est aussi doté d’une grande empathie et d’une sensibilité peu commune. Être empathique, c’est se mettre dans la peau de l’autre et comprendre qu’il vit une émotion sans toutefois se mettre à sa place ou souffrir avec lui. C’est comprendre sans juger, avec bienveillance. Sensible, il l’est également, comme lorsqu’il s’immerge complètement dans l’écoute de l’andante de la Sonate pour violon N°2 de Bach, interprétée dans l’intimité d’une chambre d’hôtel du quartier d’Azabu à Tokyo par l’une de ses « clientes ».

Car Ryô exerce depuis quelques mois une activité quelque peu particulière, hors-la-loi et réprimée par la morale : il est call-boy. En d’autres termes, il se prostitue et se rend aux rendez-vous fixés par la patronne de son « club », le Club Passion, pour tenir compagnie aux femmes qui font appel à ses services. Il en est venu à exercer cette activité sans l’avoir réellement souhaité, complètement par hasard, en se laissant porter au gré d’une rencontre fatidique.

Le sujet comporte de multiples ornières mais l’auteur le traite avec beaucoup de justesse, sans voyeurisme excessif et transforme cette expérience hors des sentiers battus en une sorte d’éducation sentimentale et amoureuse par l’érotisme. En cherchant à mieux comprendre les femmes et leurs fantasmes, Ryô, jeune reporter du désir féminin, va grandir et sortir de sa coquille d’« adulescent » renfermé sur lui-même.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

Survivre dans la ville bombardée en proie aux flammes

Paru en feuilleton dans le grand quotidien japonais Mainichi Shimbun, l’un des plus gros journaux du pays avec une diffusion journalière de 2 878 000 exemplaires, L’Enfant Phoenix – Ou le bombardement de Tokyo vécu par Andy Takeshi est un roman historique qui revient sur un événement souvent ignoré ou très peu relaté de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki des 6 et 9 août 1945 ont créé une onde de choc telle dans l’opinion et dans les mémoires par leur caractère hors-norme et la violence inouïe des explosions, qu’ils ont occulté les terribles bombardements sur la ville de Tokyo, de novembre 1944 à mai 1945. Sur la capitale japonaise, il a plu des tonnes de bombes dites classiques mais aussi incendiaires à essence gélifiée, le tristement célèbre napalm ! L’écrivain Hisashi INOUE avait déjà magistralement décrit la vie à Tokyo sous ces bombardements alliés du printemps 1945 dans Les 7 roses de Tokyo.

Ira ISHIDA se concentre, quant à lui, sur la nuit du 9 au 10 mars 1945, nuit tragique qui signe le changement stratégique des États-Unis et leur volonté de cibler massivement désormais les civils et les quartiers d’habitation, et plus seulement les installations militaires ou de défense. En quelques heures, c’est un déluge de bombes incendiaires qui vont s’abattre sur les faubourgs de la capitale japonaise. L’habitat étant traditionnellement en bois, les ravages de ces bombes au phosphore et au gel d’hydrocarbure vont être considérables faisant plus de 100 000 morts, détruisant 50% de la ville dévorée par les flammes. ISHIDA nous raconte cette histoire à hauteur d’enfant et signe ici une manière de conte cruel en décidant du sort d’une famille de sept individus qui vont traverser les flammes. Un parcours périlleux et chaotique comme un chemin vers la rédemption et un hommage rendu aux milliers de victimes.

Image de Tôkyo bombardée avec la couverture du livre L'Enfant-Phœnix, illustré par Minetarô Mochizuki, Éditions Le Lézard noir, 2021

Image de Tokyo bombardée avec la couverture de L’Enfant-Phœnix, illustré par Minetarō Mochizuki ©Éditions Le Lézard noir (2021)

Voici cinq bonnes raisons de lire ce dernier livre traduit de l’auteur. Premièrement, c’est un rappel, malheureusement toujours utile, de la folie de la guerre (quel que soit le camp) et donc un plaidoyer pour la paix : folie d’un gouvernement, tout d’abord, prêt à sacrifier toute sa population pour exaucer ses rêves déments d’impérialisme ; folie des adultes qui reportent sur les enfants leur souffrance, leur rage et leurs frustrations en les brutalisant ; folie d’une propagande qui veut faire croire à la victoire alors que tous les faits prouvent le contraire ; folie d’un système où tous sont invités à surveiller leurs voisins, leurs collègues et à les dénoncer au moindre signe de non-conformité ; souffrances de la faim quand les restrictions deviennent si fortes qu’on ne se nourrit plus que chichement de mélanges de grains secs plutôt destinés aux animaux et d’herbes récoltées dans les friches de la ville (quand on a la chance de pouvoir se nourrir) ; folie d’une stratégie alliée qui va déverser des tonnes de bombes sur des civils, détruire des quartiers entiers, carboniser ses habitants…

Ensuite, au milieu de cette folie, l’espoir peut renaître. Il y a de belles références à Franck Lloyd Wright qui montre que la modernité architecturale américaine au début du 20e siècle s’est nourrie de métissages, notamment avec le Japon. Wright en est le parfait exemple en réalisant des bâtiments dans les deux pays, comme d’autres architectes aussi. Los Angeles est un pont sur le Pacifique entre les deux nations. Une amitié pourrait-elle renaître entre ces deux pays qui se livrent une guerre mortelle et sans merci ?

De plus, on assiste à un combat, brillamment orchestré, de sumo amateur entre six collégiens, avec déploiement de stratégies où la ruse rencontre la force, et, où l’on comprend que l’une des vertus de ce sport bien pratiqué (et du sport en général) est de faire baisser les tensions et de renforcer les liens de fraternité entre les lutteurs. On prend aussi conscience des joies simples que la vie peut offrir et de la chance que l’on a de vivre dans un pays en paix : être baigné dans la lumière rose d’un coucher de soleil ; donner la main à un être cher ; manger un bon bol de riz blanc ; sentir sur sa peau le rude vent du nord après avoir pris un bain brûlant, etc.

Et enfin, on plonge dans les rues des faubourgs de l’arrondissement de la Sumida à l’est de Tokyo et tout spécialement autour de la gare de Kinshichō, jusqu’à Ginza, le quartier chic, ou Jimbochō, le quartier des libraires, où les enfants allaient pour se distraire. C’est dans ce quartier de la ville-phœnix, ressuscitée de ses cendres, que se dresse aujourd’hui fièrement la Tokyo Skytree, l’une des plus hautes tours au monde. Il y a encore bien d’autres raisons de lire cet excellent livre. Mais nous vous laissons les découvrir lors de votre indispensable visite chez votre libraire le plus proche.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur.

François-xavier ROBERT

Professionnel de la communication et du monde de l'édition, François-Xavier ROBERT est aussi un passionné par le Japon. Il a vécu deux ans à Tokyo, fait de nombreux voyages sur tout l'archipel et écrit plus de six livres sur le sujet dont : Kyôto itinéraires (978-2952151733) et 101 saveurs du japon (978-2100724680).

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