Soft Power – épisode 2 : Instrumentalisation de la culture et nationalisme

Il y a peu nous vous avons proposé une introduction au soft power et à la notoriété culturelle (ici). Dans ce deuxième épisode, développons un nouvel aspect de cette dynamique d’influence international par, notamment, un sujet qui nous est cher : la pop culture.

La pop culture n’est évidemment pas le seul élément d’exportation et de soft power, mais sa capacité à toucher un public très large (et parfois très jeune) en fait un instrument de conquête des imaginaires collectifs attrayant. Il est alors naturel que la politique s’empare de cet outil pour promouvoir un discours en interne et à l’international. Ce discours n’est donc jamais innocent, puisqu’il s’agit souvent de sélectionner des informations avantageuses en occultant les éléments qui le sont moins. En somme, c’est un propos nationaliste qui émerge rapidement de cette dynamique qui se meut en une subtile propagande moderne.

Lier politique et pop culture.

Aso Taro discours

Asô TARO avait en 2013 déclenché un scandale en affirmant que le Japon pourrait apprendre de la réforme constitutionnelle de l’Allemagne nazie. (Wikimedia Commons)

Marilyn Ivy faisait remarquer, dans « Discours de l’évanescence : modernité, fantasme, Japon »[1] que la volonté de conquête internationale japonaise, par l’exportation de sa pop culture, était synonyme de nationalisme. La culture japonaise est conçue comme une forme de distinction pour le Japon vis-à-vis de ses voisins. Le nationalisme au Japon est profondément lié à l’histoire officielle et internationale des évènements de la Seconde Guerre mondiale. Il ne faut pas séparer arbitrairement nationalisme, révisionnisme et soft power, car les hommes politiques japonais ne semblent pas faire cette distinction. Quand Asô TARO fut nommé ministre des Affaires étrangères en 2005, puis Premier ministre en 2007, il ne tarda pas à exprimer son intérêt pour le manga et l’animation japonaise. Se déclarant lui-même fan de manga, il déclencha une véritable politique d’instrumentalisation de la pop culture japonaise. L’objectif est clair : profiter politiquement et économiquement de la popularité et de la bonne image qu’a le Japon à l’international.

Dans une conférence organisée par le MOFA (ministère des Affaires étrangères japonais) donné à l’université Digital Hollywood dans le quartier d’Akihabara, Asô TARO affirmait son ambition de faire du Japon une « marque » qui inspire qualité et confiance. Il y annonce également la création d’un Prix international du manga. Vers la fin de son intervention, intitulé « Vendons le rêve japonais », il évoque le rôle des forces d’autodéfense japonaises (FAD) en Irak qui ont diffusé l’anime de Captain Tsubasa (Olive et Tom en français). Il achève ainsi son discours :“Tous les contenus que vous produisez donnent des rêves aux jeunes garçons et filles du monde entier. Aujourd’hui, dans une Irak qui se bat pour créer un nouveau système politique, nous montrons aux enfants un avenir radieux” »[2].

Quelque chose peut ici surprendre : quelles sont ces « forces d’autodéfenses » japonaises ? Ce point nécessite une rapide explication, le pays n’étant toujours pas autorisé à former et encore moins déployer une armée. Ces FAD sont le fruit d’une politique centrale du gouvernement de Shinzō ABE, ainsi que le résultat d’une lecture très orienté de la constitution japonaise d’après-guerre, produite sous la direction des États-Unis. L’article 9 de la Constitution nipponne, issu du Chapitre 2 stipule que : « […] aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu ».

Pourtant, William Letrone, doctorant en Droit international à la Graduate School of international Cooperation Studies de Kobe, souligne que « […] après une évolution timide, l’accélération entreprise sous Abe s’est traduite par un approfondissement du rôle opérationnel des FAD. Finalement, les limites de la Constitution japonaise semblent atteintes. Il est par exemple difficile de prétendre que l’armée nippone ne représente pas un  « potentiel de guerre », dont la détention est pourtant proscrite par l’article 9 »[3]. Cette remilitarisation à peine masquée se retrouve ensuite à diffuser un anime en Irak, l’enchevêtrement de la politique et du soft power est ainsi achevé. On constate aussi que le soft power ne remplace pas le « hard power », mais peut devenir un outil pour celui-ci. L’ancien premier ministre Asô TARO pensait que les contenus de la culture populaire japonaise étaient capables de diffuser un pacifisme propre à la nation japonaise, la réalité ajoute une touche d’ironie à cette aspiration.

Fumio Kishida

Fumio Kishida, membre du parti libéral-démocrate (PLD) et nommé premier ministre du Japon le 4 octobre 2021. (Wikimedia Commons)

C’est donc parallèlement à une remilitarisation que le Japon redouble d’efforts pour confirmer son image de pays pacifique dans un effort subtil de propagande internationale moderne. L’objectif est double ; faire oublier l’histoire militaire moderne du Japon et relativiser ses nouvelles intentions géopolitiques, surtout aux yeux des puissances occidentales désormais alliées. Fumio KISHIDA a accédé à la fonction de Premier ministre l’année dernière et n’a pas tardé à également déclarer son intérêt pour le manga, l’animation et le soft power japonais.

L’appartenance de Fumio KISHIDA au lobby ultranationaliste Nippon Kaigi (littéralement : conférence du Japon) pose à nouveau la question du lien entre manga, anime et l’extrême droite au Japon. En termes de politique intérieure, la droite et l’extrême droite japonaise profitent de sa position d’influence forte pour favoriser la remilitarisation. L’opinion publique y est largement opposée, s’alignant sur les déclarations de l’empereur qui reste gardien de la constitution et de la paix. Daisuke AKIMOTO définit donc une opposition entre le « pacifisme négatif » et le « pacifisme positif »[4]. Le gouvernement japonais de Shinzō ABE semblait définir le pacifisme comme un verbe, une action prévenant la violence qui est respectée tant que celle-ci n’est pas atteinte. La population japonaise définit le pacifisme plutôt comme un adjectif, une caractéristique de l’être qui ne doit souffrir aucun compromis.

 

sanctuaire Yasukuni Nippon Kaigi

Le sanctuaire Yasukuni, rendant hommage aux Japonais « ayant donné leur vie au nom de l’empereur du Japon ». Lieu emblématique de la « restauration du régime impérial » et du négationnisme politique. (Wikimedia Commons)

Pop culture et nationalisme

Depuis les années 2000, une niche de manga nationaliste et diffusant des messages de haine des autres et de glorification du Japon s’est formée et a grandi. Cette niche ne s’exporte que très peu, pour des raisons évidentes, mais elle altère la capacité du manga à porter une image embellie du Japon. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est le succès de cette vague sur le marché japonais ; traitant avec hostilité de la mode de la culture coréenne ou les relations antagonistes avec la Chine. Les frictions politiques générées par la Seconde Guerre Mondiale en Asie s’effacent difficilement. Parmi les intellectuels, Kobayashi YOSHINORI est le mangaka révisionniste et négationniste le plus célèbre, devenu figure médiatique inévitable. Il fustige dans les médias la classe politique et « bienpensante » pour leur incapacité a supprimé la version historique internationale du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il y a alors une dynamique contradictoire à l’œuvre ; à mesure que la culture populaire japonaise devient un enjeu pour la politique, elle commence un renfermement sur elle-même. La question est de savoir si cette dynamique entre intérêt politique et pop culture est corrélationnelle ou causale, car le camp politique s’intéressant au soft power est profondément nationaliste. Pour le dire autrement ; est-ce une colonisation de la pop culture japonaise par une élite intellectuelle et politique nationaliste, en opposition avec des grandes figures communistes comme Hayao MIYAZAKI ? A l’occasion d’une interview en 2013 le co-fondateur des Studio GHIBLI avait déclaré : « J’aspire toujours au fond de moi à une société plus juste, et je reste influencé par l’idéal communiste formulé par Marx […] »(Libération).

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Logo du lobby politique ultranationaliste « Nippon Kaigi » (conférence du Japon). (Wikimedia Commons)

Akira ASADA, philosophe japonais, s’inquiétait de la monter d’un nouveau nationalisme qu’il nomme « J kaiki » (le retour du « J », pour « Japan ») qui exprime l’obsession d’une partie de la culture populaire japonaise à proposer des contenus « nationaux » comme les domaines qu’on nomme par « J ». En 2002, la psychiatre Kayama RIKA nommait ce même élan nationaliste : « puchi nashonarizumu » (petit nationalisme), très présent chez les jeunes[5]. Il semblerait que cette niche soit davantage un portevoix pour jeunesse nationaliste grandissante sur internet, la même qui propulsa la campagne de Donald Trump aux États-Unis et qui est aujourd’hui activement mobilisée par l’extrême droite française. Le jeu vidéo japonais reste lui principalement antimilitariste, le contraste avec les États-Unis est ici très fort, car les productions vidéoludiques états-uniennes sont, elles, plus couramment interventionniste et belliciste. On rappellera que Hayao MIYAZAKI avait refusé d’être présent en 2003 pour recevoir son Oscar du meilleur film d’animation. Il expliqua plus tard que la raison était son désaccord avec l’intervention des États-Unis en Irak. Une intervention qui fut suivie par celle du Japon, décidé par Jun’ichirō KOIZUMI (Premier ministre de l’époque), lui aussi membre du lobby ultranationaliste Nippon Kaigi.

Il est intéressant de noter que les productions culturelles japonaises exportent de plus en plus le travail de réalisation. Si les auteurs restent japonais, les sociétés de dessin ou d’animation deviennent des sous-traitants chinois ou coréens. Une contradiction avec l’argument du « made in Japan » qui n’échappe pas aux éditeurs, qui se reposent alors sur certains discours auto-orientalistes, comme ceux de Okada TOSHIO, pour affirmer l’identité japonaise de leurs productions. Cela tend à démontrer que le Japon est bien un argument marketing utilisé comme tel.

tweet Emmanuel Macron pass culture

En visite au Japon, Emmanuel Macron en profite pour légitimé une culture populaire japonaise qui s’est démocratisé en France. (Twitter)

Cela ajoute un nouveau filtre précédant les problématiques de traduction, de localisation et d’adaptation. La machine hollywoodienne ne se laisse pas dépasser facilement et adapte déjà avec ses standards les licences japonaises. Des entreprises comme Netflix proposent déjà des animes autoproduits et exclusifs, surtout sur le marché japonais. La tendance semble être au rapprochement culturel, voir à l’appropriation, malgré les efforts déployés par le Japon pour que le manga et l’anime soit systématiquement reconnue comme originaire du Japon. On peut ici noter les efforts récents des grands groupes japonais pour centraliser les productions autour du manga et de l’anime. Sony a récemment racheté Crunchyroll et a de fait polarisé la quasi-totalité de l’offre d’anime en streaming. Ce rachat est directement lié à la stratégie de contrôle que le Japon souhaite aujourd’hui avoir sur cette étonnante machine de soft power que sont devenus ses produits culturels.

Ces considérations ramènent à la France, deuxième pays consommateur de manga après le Japon. Il n’est donc pas surprenant de voir en France une appropriation du style anime japonais. Cette appropriation, avec des succès média mix comme Wakfu et Dofus de l’éditeur Ankama, vient naturellement complété la « domestication opportuniste »[6] des années 80. Cette domestication opportuniste, qui localisait les programmes japonais par des méthodes de censures parfois agressives, laisse place à une « domestication raisonnée » dans les années 2000. Celle-ci cherche au contraire à maintenir les exotismes vendeurs et voit intervenir la participation des producteurs et éditeurs japonais.

Dans ce contexte, il n’est alors pas surprenant de voir un rapprochement de plus en plus important entre les éditeurs japonais et le marché français. Le « pass culture » proposé par Emmanuel Macron avait provoqué de vives réactions quand celui-ci s’était avéré être utilisé principalement pour l’achat de manga. Ce rapide épisode médiatique avait fait remonter les critiques des années 80 et 90 sur la « sous-culture » japonaise. Encore une démonstration du lien entre pop culture et nationalisme, sa propre culture étant souvent perçue comme « plus légitime ». La position d’Emmanuel Macron est bien évidemment un éléments de communication politique. Soutenir ainsi la culture populaire japonaise a deux objectifs : briser une image élitiste qui pourrait être associé à sa personne et à sa fonction, et le rapprocher de médias principalement consommés par la jeunesse.

Sur le long terme, il s’agit de contrôler l’image internationale d’un ou plusieurs pays. Suvilay Bounthavy s’étonnait d’ailleurs que ; « Bien qu’elles soulèvent des enjeux (géo)politiques et économiques de première importance, ces questions ne semblent pas avoir été posées lorsque le manga a été introduit dans les lectures recommandées par le ministère de l’Éducation nationale ». La culture populaire peut être une arme politique internationale, et les résultats difficiles à évaluer et à quantifier du soft power le protègent souvent du regard critique.

 

Sources :

  • [1] Ivy, Marilyn. Discourses of the vanishing : modernity, phantasm, Japan, University of Chicago press, Chicago, 1995.
  • [2]« 外務省:文化外交の新発想―みなさんの力を求めています » (Ministère des Affaires étrangères : Nouvelles idées de diplomatie culturelle – Nous requérons votre force).
  • [3] Letrone, William. « Quel avenir pour la Constitution japonaise ? », Les yeux du monde, 2020.
  • [4] Akimoto, Daisuke. « ‘Negative Pacifism’ and ‘Positive Pacifism’: Japan’s Changing Security Identity and Implications for International Peace and Security », School of Humanities and Languages, University of Western Sydney, 2011.
  • [5] Bouvard, Julien. « L’internationalisation de la culture populaire japonaise et les paradoxes du Cool Japan », Monde chinois, vol. 42, no. 2, 2015.
    [6] Bounthavy, Suvilay. « Le « Cool Japan » made in France. Réappropriation du manga et de l’animation japonaise (1978-2018) », Ebisu, 56 | 2019.

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