Elles nous racontent leur Japon #18 – Isabelle Boinot

Isabelle Boinot, Otoshiyori, trésors japonais – Crédit photo : Sophie Lavaur

Isabelle aime le graphisme et les livres japonais. Autrice et illustratrice, elle travaille à cheval entre la France et le Japon, où elle s’est fait une place en tant qu’artiste.

A l’occasion de la sortie de son livre Otoshiyori, trésors japonais, elle me raconte sa passion pour les anciens et son envie de montrer le Japon d’avant.

Un échange haut en couleurs, autour d’un bol de matcha, quelque part dans un café de la capitale.

 

Sophie Lavaur : Bonjour Isabelle, qu’aurais-tu envie de nous dire sur toi ?

Isabelle Boinot : Je suis touche-à-tout et très curieuse donc j’essaie de faire un peu tout ce qui me plaît. Je suis à la fois artiste, autrice et illustratrice. J’essaie de maintenir un équilibre entre travail de commande et travail personnel pour garder fraîcheur et enthousiasme dans tout ce que je fais. Je peux dessiner, faire des collages, des photos, coudre, broder, écrire… je ne m’interdis rien.

Ma formation artistique a débuté au lycée avec une spécialisation en arts appliqués. C’était intense, avec l’approche de différents domaines : l’histoire de l’art, le dessin en perspective, l’architecture intérieure, le dessin d’observation…. Dans la foulée, je suis entrée à l’École régionale des Beaux Arts, qui est devenue par la suite l’École européenne supérieure de l’image à Angoulême. En choisissant l’option communication visuelle, j’ai pu développer librement un travail principalement axé autour du livre-objet, mêlant à la fois le dessin, le graphisme et une réflexion sur la forme de l’objet livre.  

Des livres jusqu’au Japon, tu peux m’expliquer ?

Plus jeune, lorsque j’allais à Paris avant de m’y installer à la fin de mes études, je passais beaucoup de temps dans les librairies. Les livres qui m’attiraient le plus étaient principalement ceux édités au Japon. La façon dont ils étaient reliés, mis en page, les typographies… tout était inspirant et attisait mon appétence pour ce pays.

Mon temple de l’époque était la librairie Un Regard Moderne dans le 6earrondissement. Le libraire était extraordinaire, passionné par son métier et le plaisir de dénicher les perles rares pour ses  fidèles clients. Cette librairie-galerie était un lieu incontournable pour nombre de passionnés d’images et de culture underground, avec des livres qu’on ne trouvait nulle part ailleurs, dont notamment des importations japonaises. 

Tout cela a éveillé ma curiosité, j’ai senti qu’il y avait quelque chose pour moi au Japon. Mais je n’avais pas les moyens de voyager aussi loin. En 2004, j’ai pu enfin aller au Japon grâce à mon ami qui était invité à travailler à Nagoya pour deux semaines.

Je réalisais mon rêve et il y avait cependant beaucoup de choses étranges, de situations déroutantes que je n’avais pas pu envisager.. Un typhon à notre arrivée à Tokyo, le ciel noir, le trajet en train pour Nagoya où je ne voyais qu’une ville qui n’en finissait pas…. Et au milieu de tout ça, il y avait des poches d’émerveillement. C’est ce paradoxe japonais qui est fascinant. Les idées préconçues y sont balayées en un quart de seconde.

Après ce premier séjour, j’ai compris que j’avais mis un pied à l’étrier et que j’allais faire en sorte de revenir.

Et tu es retournée au Japon avec une idée bien précise en tête ?

Je voulais être au Japon avec les Japonais, travailler avec eux pour vraiment entrer dans l’intimité du pays.

Ce n’est qu’en 2010 que j’ai pu y retourner pour mon travail, invitée par l’Institut Français de Tokyo pour réaliser une peinture murale dans le cadre d’un programme d’échange avec des artistes français. Je le dois à mon ami Pierre La Police qui a suggéré mon nom au directeur de l’époque, lui-même en lien avec un auteur pour lequel je venais d’illustrer un livre. 

J’ai profité de cette opportunité pour contacter plusieurs galeries repérées sur internet, afin de leur proposer d’exposer mon travail. Une m’a répondu, ils aimaient mes dessins, et ils étaient prêts à organiser une exposition et un vernissage durant mon séjour à Tokyo.

Grâce à cela, j’ai rencontré des Japonais qui avaient une grande curiosité envers la France et les autres cultures, un couple de pâtissiers, une photographe, des éditeurs…  Cet enthousiasme mutuel a fait que nous avons cherché à collaborer, et de fil en aiguille, de petites commandes en petits projets, j’ai gagné en visibilité, mon travail a été de plus en plus vu. Cette exposition a été ma vraie porte d’entrée au Japon.

J’ai commencé à collaborer avec le mensuel japonais And premium, un magazine art de vivre très en vogue au Japon. Dans chaque numéro, il y a plusieurs pages consacrées à l’art de vivre à l’étranger, dont une page sur Paris, pour laquelle j’ai carte blanche. Cette collaboration m’apporte régulièrement des clients et de  nouvelles connexions.

Tu parles le japonais ?

Oui, d’une façon assez rudimentaire mais suffisante pour des conversations simples.

Lors de mes premiers séjours au Japon, j’étais triste de ne pas pouvoir communiquer avec tout le monde, j’ai donc décidé d’apprendre la langue au plus vite. J’ai pris des cours avec la Mairie de Paris, deux heures par semaine. 

Ce fut un apprentissage lent mais qui a porté ses fruits. Les premières années, je ne comprenais pas grand chose lorsque j’étais au Japon, et puis c’est venu progressivement, j’ai réussi à faire la connexion entre les cours et la pratique de l’oral. 

Après ces deux années sans Japon, je pense que j’ai perdu la spontanéité de la langue, mais heureusement, j’échange par mail au quotidien avec mes contacts japonais. Cela me force à progresser. C’est déjà ça, à défaut d’avoir le côté vivant de l’oral, lors de conversations inopinées avec une mamie dans la rue ou n’importe qui d’autre.

La part de Japon dans ton quotidien ?

Ce sont des e-mails et des échanges pour mon travail. En ce moment, c’est aussi la recherche de comment obtenir un visa pour y retourner. En temps normal, j’y vais deux fois par an, au printemps et à l’automne pour des expositions, des ateliers, des rencontres… et pour le plaisir bien sûr.

Au Japon, l’année civile commence en avril, les cerisiers sont en fleurs, c’est le renouveau et ce moment est très enthousiasmant. L’été est trop chaud et humide pour moi, je lui préfère l’automne. Cette saison est tout autant magnifique, la nature change de couleurs, elle est célébrée partout, notamment dans les temples.

Je ne cuisine pas spécialement japonais, je mets juste une petite touche de Japon dans ce que je mange, comme l’assaisonnement, l’utilisation de certains légumes ou condiments. Et puis je préfère utiliser des baguettes.

A y penser, il y a beaucoup de Japon dans mon quotidien. Je crois que le Japon est en moi, partout et tout le temps.

Et l’écriture ?

Je travaille par phases, au gré de mes envies mais aussi en fonction des commandes. Mais lorsque je travaille sur un projet personnel, j’essaie de m’y consacrer à 100%. 

J’ai publié plusieurs ouvrages sur le Japon, notamment Les recettes de mes amis japonais, aux éditions Cambourakis ou un guide illustré de Tokyo chez le même éditeur.

Depuis 2016, je travaille presque exclusivement avec le Japon. Mon nouveau livre marque donc mes retrouvailles avec le public français.

Justement, peux-tu nous raconter la genèse de ce livre, Otoshiyori, trésors japonais ?

Je l’ai écrit quand je ne pouvais plus me rendre au Japon, pendant la crise sanitaire.

Les dernières fois où je suis allée au Japon, j’ai passé beaucoup de temps dans les vieux cafés, les kissaten. Je me suis prise de passion, au fur et à mesure de mes séjours, pour ce qui marquait le Japon d’avant. Il faut savoir qu’au Japon tout est reconstruit très vite, les bâtiments ont une durée de vie déterminée à cause des normes sismiques entre autres. 

Cela m’a aussi de plus en plus émue de regarder les personnes âgées évoluer au sein de ces villes qui se reconstruisent en permanence. D’observer comment ils tiennent au milieu de tout ça, comme ils continuent leur petite vie.

J’ai commencé à travailler sur le projet un peu avant le premier confinement. C’était un moment où personne ne savait ce qui allait arriver, c’était angoissant pour beaucoup de monde. A travers mes souvenirs du Japon, je me construisais une bulle confortable, avec le bonheur d’avoir toutes ces images en moi, comme un trésor.

Faire ce livre, c’était partager cela en espérant que cela fasse aussi ressurgir des souvenirs ou des envies de voyage chez des gens qui l’auront dans les mains.

Un secret à partager sur le livre ? 

Le monsieur sur la couverture est monsieur Kobayashi. Il tenait un kissaten à Tokyo, qui a fermé pendant que j’écrivais le livre.

J’y allais régulièrement, c’était mon lieu préféré. Ce monsieur faisait partie de ma famille du Japon, je me sentais proche de lui au point de le chérir comme on peut chérir ses grands-parents. Il était célibataire, sans enfant, sa vie avait une résonance avec la mienne. Quand on vit seul, on reste un peu enfant, on peut rêver dans son petit monde sans avoir à endosser la responsabilité d’une famille.

OTOSHIYORI, trésors japonais - l'Association

OTOSHIYORI, trésors japonais – l’Association

Du premier jour où je l’ai rencontré jusqu’à la dernière fois où je l’ai vu dans son café, j’ai eu envie de lui rendre hommage, pour que le monde sache qu’il existe. Je l’avais déjà cité dans mon guide de Tokyo, plein d’étrangers étaient venus le voir, cela l’avait rendu heureux. 

Alors ce livre, s’il doit toucher quelqu’un, c’est monsieur Kobayashi.

Qu’as-tu appris durant cette aventure littéraire ?

Comme avant chaque projet éditorial, je me suis demandé si le sujet intéresserait les gens. J’ai toujours un problème de légitimité à faire un livre, tant il y a de titres sur le marché. J’ai tout de même trouvé le courage de me lancer en me disant que si j’avais une telle envie de partager mon regard sur le Japon, c’est qu’il y avait un créneau pour ce sujet vraiment personnel avec un point de vue subjectif et très sentimental. 

C’est ça la leçon, dépasser ce doute, et aussi avoir assez d’humilité pour passer de la grande idée qu’on se fait lorsqu’on imagine les choses à ce qu’on met en œuvre.

Il y a toujours le risque de se décevoir soi-même, mais c’est aussi ce qui permet d’avancer et de progresser dans toute discipline. La sincérité qu’on met dans son travail est perceptible par celui qui le reçoit, cela vaut aussi bien pour un livre que pour une tarte aux fruits.

Ton livre ou ton auteur préféré sur le Japon ?

Il y a beaucoup d’auteurs et de livres sur le Japon que j’aime, mais l’auteur que j’adore lire et relire, c’est Nicolas Bouvier, notamment ses Chroniques Japonaises et Le Vide et le Plein.  

Son écriture de voyageur, spontanée et sur le vif, mais précise et avec l’œil du grand curieux du monde qu’il était, est une excellente entrée en matière pour qui souhaite en connaître un peu plus sur le peuple japonais.

Et maintenant  ?

J’ai de nombreux projets éditoriaux…. Mon livre Otoshiyori, trésors japonais a été bien accueilli, il est déjà en réimpression. Ce qui me fait aussi très plaisir est qu’il sort fin mars au Japon aux éditions PIE Books.

Si j’ai écrit ce livre pour le public français, afin de présenter un aspect assez méconnu de l’archipel et l’envie de partager mon amour pour ce pays ; je pense qu’il rappellera aux lecteurs japonais de nombreux souvenirs… J’imagine qu’ils vont reconnaître les lieux, ou bien avoir envie de les visiter.

C’est vraiment très précieux pour moi d’avoir la chance de partager mon point de vue avec les Japonais. Une façon aussi de rendre hommage à ce qui m’a été donné, et à monsieur Kobayashi en particulier.

Ce livre fera peut-être partie d’une collection. Pour son écriture, j’ai bénéficié d’une résidence de trois mois, deux passés à Angoulême et un à Rome. En pleine pandémie, le mois à Rome était une vraie bouffée d’air et d’inspiration, d’autant que je m’y rendais pour la première fois.

J’ai parcouru la ville jusqu’à plus soif, retrouvant ce pont entre l’Italie et le Japon avec une sorte de gémellité. Ce sont des pays de montagnes, de volcans entourés par la mer, avec une gastronomie assez similaire autour du travail de produits bruts, frais et intenses en saveurs. En déambulant dans Rome, j’ai pisté, photographié, dessiné les personnes âgées dans la rue, leurs petits commerces ou bien à la sortie de la messe.

En Italie comme au Japon, la population est vieillissante. Un autre point commun entre ces deux pays. J’ai envie maintenant de rendre compte de tout ce que j’ai vu à Rome, de le partager. Faire un livre, c’est aussi garder la mémoire des gens, des lieux, des façons de vivre.

Plus jeune, j’avais l’impression que les choses étaient immuables mais je me rends compte aujourd’hui que tout se transforme à une allure folle, avec aussi une sorte de lissage assez triste des villes et des villages dû entre autres à la mondialisation.

Enfin, j’ai un projet en cours avec la télévision japonaise, une série sur l’artisanat français débutée l’année dernière. Mon rêve serait de faire la même chose pour la télévision française, en présentant l’artisanat et les savoir-faire traditionnels du Japon au public français.

J’ai envie de te laisser le mot de la fin…

J’espère de tout cœur qu’il sera bientôt possible de voyager à nouveau au Japon. Nous sommes nombreux à nous languir de ce pays. de ses habitants, de sa nature, de sa gastronomie et de sa culture si riche et si inspirante.

Merci Isabelle de partager si fraîchement ton regard sur le Japon et ses vieux, je te souhaite de pouvoir y retourner très vite.

Le nouveau livre d’Isabelle Boinot, Otoshiyori, trésors japonais est à découvrir chez L’Association.

Vous retrouverez l’ensemble des publications d’Isabelle sur son site http://i.boinot.free.fr

Otoshiyori, trésors japonais d’Isabelle Boinot – Crédit photo : Sophie Lavaur

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