Elles nous racontent leur Japon #20 – Maïa Aboueleze

Le Ballet des retardataires de Maïa Aboueleze – Crédit photo : Sophie Lavaur

Maïa est taikoka. Percussionniste, elle manie les baguettes du tambour japonais avec ferveur et passion depuis quinze ans. De son apprentissage dans une école à Tokyo, elle a fait un récit drôle et percutant qui se lit d’un œil et d’une oreille.

Une rencontre un brin déjantée en plein cœur de Bruxelles, à partager avec complicité notre amour du Japon.

Sophie Lavaur : Bonjour Maïa, qu’aurais-tu envie de nous dire sur toi ?

Maïa Aboueleze : Je m’appelle Maïa, je viens d’Alençon et j’habite Bruxelles depuis quinze ans. Je suis artiste, comédienne et taikoka.

Taikoka ? Tu peux nous expliquer ?

Le taikoka est littéralement un joueur de tambour. Au Japon, tambour se dit taiko, c’est un instrument typique qui fait l’objet d’une discipline à part entière, le wakaido, la voie du tambour.

Dans le wakaido, il n’y a rien de mystique, pas de code ni de cérémonial comme on peut le retrouver dans la cérémonie du thé ou dans un autre art japonais. Il n’y a pas de lien avec le bouddhisme même si le taiko est apprécié dans les temples pour sa vibration si particulière.

Jouer du taiko, c’est simple sans être simple, il s’agit de taper, parfois comme une brute. Au bout d’un moment, les choses se font, s’affinent et on accède alors à quelque chose de plus grand. Comme de la finesse dans le fight. C’est probablement pareil avec les autres instruments de musique. Dans le taiko, il n’y a pas tout ça à la base mais on peut le trouver, et c’est ce que j’aime.

Pourquoi le Japon ? 

Disons plutôt pourquoi le taiko. L’instrument serait venu du Burundi, je serais allée là-bas. Adolescente, je faisais de la danse et un jour, ma prof a passé un remix à moitié électro du groupe japonais Kodo. J’ai été envoûtée par ce son. C’était du taiko et je me suis promis d’en faire si un jour j’allais à Paris.

Quand j’ai débarqué à Paris quelques années après, j’ai cherché où apprendre. Je me suis initiée avec Mariko Kubota-Sallandre. Et quand elle a joué en solo à la fin de la séance, j’ai compris que le taiko allait être toute ma vie.

Il y avait cours tous les quinze jours, j’étais assidue et passionnée. Même une fois installée à Bruxelles, je revenais à Paris pour ne rater aucun cours. Et puis, j’ai eu envie d’aller au Japon chez mon maître de taiko pour progresser et apprendre à jouer le grand morceau, une partition sur deux tambours.

Je me suis débrouillée pour obtenir un financement, grâce à la bourse de vocation de la reine Fabiola. Voilà comment j’ai pu partir en 2011 deux mois à Tokyo, dans l’école du maître.

Et là, tout a changé, je suis passée de l’autre côté. Techniquement, dans la profondeur de mon lien avec l’instrument, et dans mon but de vie : vivre du taiko.

Ces deux mois ont bouleversé beaucoup de choses dont ma vie personnelle. Quand je suis revenue, j’étais à un autre endroit. J’ai tissé des liens très forts avec chacun à l’école, j’ai été littéralement nourrie, un lien de l’ordre de la filiation. Notamment avec celle que j’appelle Akira-san dans mon livre. Comme elle était la seule à parler anglais, elle me donnait des cours particuliers, c’était mon mentor, elle m’a tout appris.

Je suis restée très proche de ma logeuse à Tokyo, ma mummy, qui louait un appartement à côté de sa maison. Dès le premier jour, elle m’a proposé de nous voir une fois par semaine mais on s’entendait si bien que nous sortions ensemble très souvent.

Je suis retournée à Tokyo l’année suivante, toujours dans le cadre de la bourse. Et les années d’après, moins longtemps car c’était sur mes deniers personnels. J’avais un lien H24 avec le taiko, Tokyo et avec cette école. Quand ils venaient en concert en Europe, j’y allais systématiquement. 

Le week-end, je revenais à Paris pour jouer avec mes copines japonaises, toute mon énergie et tout mon argent allait au taiko, il n’y avait que lui dans ma vie.

Et donc tu vis maintenant du taiko ?

Hélas plus maintenant, la crise sanitaire est passée par là. 

A mon retour du Japon en 2011, j’ai joué dans un groupe de taiko traditionnel avec des amies japonaises qui habitent à Paris. Puis j’ai développé d’autres projets et une approche plus personnelle du taiko, dans laquelle je travaille sur le monde flottant. 

Étant par ailleurs comédienne et danseuse, j’ai suivi mon propre parcours, travaillé avec des artistes de tous bords, avec un style plus contemporain. J’ai appris à faire de l’improvisation, ce qui n’existe pas dans le taiko traditionnel. En donnant des cours et en participant à divers évènements, j’arrivais à bien en vivre.

Parles-tu japonais ?

Disons que je me débrouille. Avant de partir au Japon, j’avais pris des cours d’anglais pensant que cela me serait utile. Du coup, les Japonais me prenaient pour une « English teacher ». 

Sur place, je n’ai pas eu le choix, je m’y suis mise. L’immersion a un côté magique, au bout de deux mois, je comprenais sans comprendre les mots et sans pouvoir répondre, mais je comprenais tout ce qui se disait. Et puis, j’oubliais une fois de retour à Bruxelles et ça revenait lors du prochain séjour.

La part de Japon dans ton quotidien ?

Chaque fois que je revenais de Tokyo, le Japon était très présent, notamment dans mon souci du détail, j’étais très imprégnée. Mes amis trouvaient même que mon visage avait l’air japonais. 

J’ai l’impression que les Japonais ont un but de vie, ils marchent sur un fil sans se presser comme nous pouvons l’être ici. Et ça je l’avais. Malheureusement, tout est parti. Il doit bien me rester des choses, mis à part mon adoration pour les trucs kawaii, mais je ne saurais pas dire quoi.

Peux-tu nous raconter la genèse du livre ?

Lors de mon séjour à Tokyo, j’ai commencé à tenir un journal de bord. Écrire est vite devenu vital pour faire perdurer tout ce que je vivais, les sensations, les émotions, les liens, les odeurs, ma renaissance en sorte. Plus tard, j’ai trouvé dans l’écriture le délice de me replonger dans mes souvenirs et de les revivre. Avec un mélange de fantasmes et de réalité car il n’y a pas que du vrai dans mon récit.

Il m’a fallu cinq années pour l’écrire. J’ai débuté quand j’étais au chômage, je l’ai retravaillé, donné à lire à mes amis, retravaillé encore et encore. Puis j’ai commencé un autre roman. 

Un jour, je suis allée au salon du livre avec un ami, dans l’espoir de trouver un éditeur pour ce deuxième texte. Le hasard a fait que je me suis arrêtée sur le stand des éditions Intervalles, attirée par un livre de Tiziano Terzani, un auteur italien dont j’avais récemment entendu parler. J’ai discuté avec l’éditeur, lui demandant ce qu’il faisait des manuscrits qu’il recevait. Comme il les lisait tous, je lui ai envoyé le mien et quelques semaines après, il revenait vers moi. J’ai eu beaucoup de chance, car cela se passe rarement comme ça.

Qu’as-tu appris de cette aventure littéraire ?

Un livre qu’on écrit est comme un compagnon de vie, on ne se sent jamais seule. Et paradoxalement, je suis obligée d’être dans une solitude totale pour pouvoir écrire.

J’ai trouvé l’exercice hyper dur. Il ne suffit pas d’avoir une idée, de bien écrire, il faut ensuite retravailler le texte. Cette étape a été pour moi comme un enfer. Mon texte, je le vomissais à la fin des cinq ans. A croire que je suis une grande maso ! Pour preuve, j’en écris un autre.

Heureusement, l’écriture procure des moments de joie intense, c’est très émouvant.

Quand j’ai eu fini le premier jet, j’ai ressenti un grand vide comme si j’avais accouché, je ne savais plus quoi faire de ma vie. Et quand le livre est sorti, j’avais l’impression d’avoir fait un enfant.

Un secret à partager sur le livre ?

Ah ah ! Mon récit est en trois parties, avec un titre pour chacune. Le premier est un code secret pour dire de qui je parle, de quelle école et où elle se trouve. Et les autres titres sont là pour la beauté du texte. Je suis la seule à le savoir. Un indice : il faut connaître le japonais pour comprendre.

As-tu un livre ou auteur préféré sur le Japon ?

J’ai été fan d’Amélie Nothomb avec Stupeur et tremblements. Elle m’a ouvert les portes de l’univers du Japon. A l’époque, j’ai aussi adoré Haruki Murakami. Et puis L’éloge de l’ombre de Jun’ichirō Tanizaki  que j’ai pu apprécier car je connaissais le Japon.

On m’a offert Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc de Eugen Herrigel. Le kyudō m’a parlé, je trouve le geste magnifique, j’ai même essayé. Faire sans faire, ne pas mettre de volonté tout en allant vers, c’est un paradoxe commun aux arts martiaux et au taiko. Les Japonais ont trouvé comment mettre en corps le concept du vivant, l’essence de la vie, c’est fascinant.

Sinon, je connais très peu les auteurs japonais. 

Et maintenant  ?

J’essaie de survivre à la dépression post covid (grand éclat de rire).

Plus sérieusement, je suis bien occupée entre mon travail de comédienne, mes stages de taiko et l’écriture de mon deuxième roman. 

Merci Maïa pour cet échange enjoué et sincère, au plaisir de te retrouver, baguettes à la main derrière un taiko.

Le livre de Maïa Aboueleze, Le Ballet des retardataires est à découvrir aux Éditions Intervalles. 

Le Ballet des retardataires de Maïa Aboueleze – Crédit photo : Sophie Lavaur

Retrouvez ici deux extraits vidéo des performances de Maïa et un lien utile pour en savoir plus sur ses prestations.

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