Elles nous racontent leur Japon #16 – Pascale Senk

Pascale Senk – Crédit photo : Sophie Lavaur

Pascale était pour moi une personnalité incontournable dans l’univers du haïku en France, la rencontrer m’a remplie de joie. 

Par un gris matin d’hiver, nous voilà à parler de ces petits poèmes, de littérature et de Japon. A partager nos expériences de lecture et d’écriture. A évoquer le haïku comme un art de vivre et de présence à soi.

Une plongée passionnante dans l’univers des haïkistes, une rencontre poétique et inspirante, tant et si bien que ces nanopoèmes reviennent à moi depuis.

Sophie Lavaur : Bonjour Pascale, qu’auriez-vous envie de me dire sur vous ? 

Pascale Senk : J’ai été journaliste pendant près de trente ans, spécialisée en psychologie. Rédactrice en chef à Psychologie Magazine, j’ai vécu le grand mouvement du développement personnel avec l’arrivée de la psychologie populaire en France dans les années 90s. J’ai eu une belle carrière dans la presse écrite alors que je venais de la radio.

En 2009, j’ai quitté le titre quand il a été vendu. J’ai eu un an de flottement avec un grave problème de santé, cela n’allait pas fort. 

Un de mes amis, ancien correspondant de presse au Japon, avait une compagne éprise de haïkus. Elle voulait à tout prix que j’écrive un article sur le sujet dans Psychologie Magazine. Sauf qu’il n’y avait pas de lien avec la ligne éditoriale du magazine, en conférence de rédaction, on me regardait avec de grands yeux dubitatifs.

Un jour, j’ai découvert qu’elle échangeait quotidiennement des haïkus avec des poètes japonais, français, québécois, belges via internet. Qu’une telle communauté se retrouve grâce au web sur une si petite chose qu’était la poésie japonaise m’a interpellée.

Du coup, j’ai proposé un sujet sous cet angle. J’ai fait une enquête, lu les classiques, rencontré les haïkistes contemporains et l’association francophone du haïku. Plus je me documentais, plus cette poésie me touchait, au point que j’ai écrit mon papier portée par la joie de ces découvertes.

Suite à cet article, j’ai été sollicitée par un ami éditeur, Fabrice Midal, car il cherchait une personne pour écrire la préface d’une anthologie de haïkus classiques. Je lui ai proposé des spécialistes mais il n’a rien conclu avec eux, Et finalement il m’a demandé, à moi novice, de raconter aux Français qui ne connaissent pas cette poésie en quoi elle me touchait.

J’ai écrit la préface à cette anthologie en 2009, dans L’art du haïku, avec une brillante introduction de Vincent Brochard aux poètes classiques, Bashô, Issa et Shiki, et à partir de là, c’était parti. 

Et vous voilà prise de passion pour le haïku…

J’ai lu tout ce que j’ai pu, je me suis nourrie, cet art poétique correspondait à une fontaine de jouvence pour moi par rapport à la  psychologie. Le haïku est imprégné de tradition zen, c’est le versant littéraire du bouddhisme zen. Je retrouvais tout ce qu’on était en train de découvrir à cette époque sur le moment présent, la méditation de pleine conscience, le rapport d’émerveillement à la nature, l’effacement de l’égo.

Ce n’était pas qu’une poésie contemplative, mais plutôt une alliée de vie, une méditation créatrice et une pratique de transformation de soi. J’ai une approche assez singulière, certains haïkistes la réfutent car ils considèrent que c’est une poésie qui doit être littéraire uniquement. Hors moi, je pense que la poésie en général est un outil de transformation existentielle, c’est comme si on disait que l’écriture ne faisait rien à celui qui l’écrit ou qui la lit.

Je me suis formée, j’ai commencé à rédiger des articles, en faisant des liens entre haïku et hypnose, méditation, santé, je faisais ces croisements tout en me formant à l’écriture de ces poèmes. Et maintenant j’anime des ateliers d’écritures de haïkus, aux Mots et en ligne, j’initie aux codes d’écriture, je fais des incursions vers la méditation et les notions de psychologie populaire, le lâcher prise, la gratitude, autant de choses à explorer avec cette poésie.

Pourquoi le Japon ?

Du Japon, je ne connaissais que le bouddhisme zen, le Japon était loin de nous il y a une vingtaine d’années. C’est dingue de découvrir cette poésie sans parler la langue, ni être allée dans le pays. Le haïku m’a donné envie de rentrer plus dans la culture japonaise. 

En 2018, j’ai eu l’immense chance de faire un voyage de dix jours à Tokyo et Kyoto. On part souvent au Japon avec des clichés et des images plein la tête, et en fait, c’est beaucoup mieux que ce que l’on imagine . On se sent ailleurs, sur une autre planète, avec des rites tellement raffinés. Les Japonais ont une sensibilité musicale magnifique, par exemple, il faut vraiment aller écouter un concert là-bas et vivre cette expérience. Il y a aussi les gants blancs des éboueurs à Kyoto, les types qui nettoient les rambardes des escalators dans le métro, le raffinement de la cuisine, des emballages dans les magasins, la liste est longue de ce qui m’a charmée.

En plus, avec les applications qui aident à la traduction, j’ai pu prendre le métro seule au bout de trois jours. J’ai apporté mon livre au musée du haïku, ce n’est pas grand chose mais je sais qu’il est là-bas, cela m’a touchée.

Grâce à ce séjour, j’ai compris beaucoup de choses sur la manière des Japonais d’être présent aux choses. J’adorerais y retourner.

La part de Japon dans votre quotidien ?

La cuisine d’abord. J’ai la chance d’avoir un très bon japonais en bas de chez moi, Lebon Bento. Le goût de la cuisine japonaise ne se limite pas aux sushis comme on peut encore le croire, c’est tellement plus riche.

Et puis, la lecture quotidienne de classiques japonais, il n’y a pas une journée où je n’en lis pas. Le Japon rentre ainsi dans ma vie.

Avec les haïkus, je ne peux plus regarder les saisons comme je ne les regardais pas avant. La saisonnalité est dans l’âme profonde du Japon, dans la poésie mais aussi dans la cuisine.

Et l’écriture ?

Je m’attache d’abord à faire connaître le haïku et à en diffuser les codes. C’est un peu comme une mission d’ambassadrice du haïku en France, faire un travail de vulgarisation au sens noble car c’est merveilleux de connaître les clés de cette poésie qui est bien plus qu’un art littéraire. C’est un art de vivre, une façon de regarder les choses. Je suis tellement enthousiaste par tout ce que cette poésie m’apporte au quotidien, elle est inégalable humainement dans les échanges avec d’autres. J’ai beaucoup de chance de l’avoir dans ma vie.

J’écris et je rassemble beaucoup d’articles sur le sujet, ils sont tous accessibles depuis mon site pascalesenk.com, je cherche à constituer une base de connaissances sur le haïku. J’ai lancé un podcast 17 syllabes et écrit plusieurs livres, L’art du haïku, L’effet haïku et Un haïku chaque jour. J’ai des éditeurs qui me font confiance.

Et à côté de ce travail, il y a l’écriture de ces nano poèmes en eux-mêmes.

Pouvez-vous nous raconter la genèse d’un de vos livres ?

J’ai écrit L’effet haïku en racontant comment cette poésie m’a transformée et ce qu’elle m’apporte. Dans ce témoignage, Il y a des encarts pour faire connaissance avec les poètes, mais c’est vraiment un parcours personnel. Je l’ai écrit en six mois, dans une grande joie. Il y a peu de moments comme cela quand on est auteur, des moments où on sent que c’est juste. 

Plus je découvrais les haïkus, plus je me rendais compte de ce lien très fort avec la transformation de soi. C’est une écriture où le sentiment affleure à travers les images, le Je du Japonais s’efface, on ne va pas dire “je suis triste” mais plutôt “la danse des feuilles qui tombent de l’érable nu” et on va exprimer son sentiment profond via cette image poétique. Plus j’avançais dans mes recherches, plus je me rendais compte que cette poésie permettait d’exprimer et de partager ses émotions de manière tamisée.

Le travail sur ces dix-sept syllabes fait que les deux zones du cerveau sont activées, j’ai fait des liens avec ce que je connaissais en psychologie, c’était enthousiasmant. Le cerveau droit capte l’émotion et stimule l’inspiration, et le cerveau gauche les transforme en trois lignes, comme une catharsis de l’émotion.

Pour un livre de poésie, sur la petite niche qu’est le haïku, le livre s’est bien vendu, c’est assez rare sur un marché où tirer à deux cents exemplaires est la norme. J’ai bénéficié d’internet, c’est une grande chance pour le haïku car il se partage facilement.

Un secret d’autrice à partager ?

Parlons de Un haïku chaque jour paru en poche il y a quelques années. J’ai réuni dix-huit haïkistes contemporains, des personnes avec qui je me sens proche et que j’ai découvertes sur Facebook dans les groupes dédiés Un haïku par jour et Coucou du haïku.

Lire un haïku chaque matin vous réaligne alors j’ai choisi certains de leurs haïkus en leur associant en résonance une petite méditation.

Qu’avez-vous appris durant vos aventures littéraires ?

La décomplexion. Adolescente, j’écrivais de la poésie puis j’ai arrêté. C’est en passant par le haïku, par cette simplicité de l’expression, que je me suis reconnectée à ma part poétique. Une part poétique qui est dans chaque être humain, car avec les mots on peut créer quelque chose de différent et de nouveau, c’est ça la poésie.

D’ailleurs, j’ai ressorti mes carnets d’adolescente. Le haïku m’a ouvert une porte, même si j’ignore encore si un jour j’écrirai de la poésie occidentale.

Un livre ou un auteur préféré sur le Japon ?

Je pense à Nagori de Ryoko Sekiguchi et à Neige de Maxence Fermine.

Mon mari est fan de Haruki Murakami, mais depuis que j’écris des haïkus, je ne peux plus lire de romans. La réalité est tellement saisissante quand on la regarde vraiment que la fiction m’intéresse moins. J’ai néanmoins bien aimé La papeterie tsubaki de Ito Ogawa. (https://www.journaldujapon.com/2018/06/04/ito-ogawa-la-douceur-du-quotidien/)

Et bien sûr, il y a les ouvrages de deux poétesses japonaises, Mizumi Madoka avec ses Haïkus du temps présent et Chiyo-ni, une bonzesse au parcours magnifique de liberté dans le Japon du XVIIi siècle.

Le livre majeur pour moi, c’est bien sûr Les notes de chevet de Sei Shônagon, j’ai la chance d’avoir la version complète illustrée par Hokusai.

Et aussi les traductions en français par Daniel Py de Reginald Horace Blyth Haïku. Vol. 1. La culture orientale. Militaire au Japon, il a été le premier occidental anglophone à faire connaître le haïku en Occident, il a fait un travail de transmission poétique magnifique. Ce sont ses écrits qui ont inspiré Jack Kerouac pour son Livre des haïku.

Et vos prochains projets ?

Ce printemps, je vais publier un premier recueil de mes haïkus, Ciel changeant, haïkus du jour et de la nuit, de la poésie pure avec quelques textes de prose. Ce sera une promenade au travers des moments de la journée, de l’aube jusqu’à la fin de la nuit. Je franchis le cap après douze années d’écriture quotidienne.

Se dire poète en France est très difficile, surtout quand on a fait une khâgne comme moi.

Ici, la poésie appartient à une élite, ce qui n’est pas le cas du haïku, qui est une poésie démocratique, c’est ça que j’ai aimé. Elle se pratique en groupe, c’est génial, on s’amuse beaucoup, et cela fait travailler son rapport à son statut d’auteur. Avec cette petite poésie de poche, on peut oser se livrer à l’écriture en toute simplicité et se corriger avec d’autres.

J’ai interviewé Corinne Atlan pour mon podcast, c’est une des meilleures traductrices de haïkus. Elle me disait qu’au Japon, écrire des haïkus est un peu comme jouer au bridge ou au scrabble, le moi de l’auteur n’est pas si important, elle m’a beaucoup décomplexée.

En France, le haïku souffre de deux écueils. Soit il fascine les intellectuels, comme Roland Barthes, au point que des fois ils ne veulent pas en parler, “ce serait trop en dire” comme le dit Christian Bobin. D’un autre côté, il y a du mépris pour une poésie de moins de dix-sept syllabes, car nous avons les sonnets de Victor Hugo et les fulgurances d’Arthur Rimbaud. Et puis, les journalistes ne connaissent pas, donc rechignent à en faire un sujet .   

Avec ce projet, j’ose dire que je suis quelqu’un qui écrit des haïkus, une haïjin, car se dire poète en France, c’est quand même pas facile.

J’ai envie de vous laisser le mot de la fin…

Alors terminons par un haïku, j’ai trouvé le titre de mon livre à venir grâce à celui-ci. 

ciel changeant 

en filant la mouette 

emporte mon regard.

Merci Pascale pour ces instants poétiques, je vous souhaite bon vent dans l’univers des haïkus.

Découvrez les livres de Pascale Senk, ses articles et son podcast 17 syllabes sur son site internet.

Les livres de Pascale Senk – Crédit photo : Sophie Lavaur

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