Le phénomène des Virtual YouTubers

La popularité des vidéos et du livestreaming n’est plus à démontrer. Cependant, ces dernières années et durant les confinements successifs, les « Virtual YouTubers » se sont hissés au sommet de la plateforme. À première vue, rien de spécial concernant leur contenu vidéo… Et pourtant, quelque chose les démarque de leurs compères vidéastes : leur avatar animé.

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Affiche officiel pour l’anime « Virtual-san wa Miteiru » mettant en vedette des VTubers

C’est quoi un « Virtual YouTuber » ?

Un « Virtual YouTuber » ( バーチャルユーチューバー), ou plus souvent appelé « VTuber » ( ブイチューバー), désigne une personnalité sur internet qui utilise un avatar pour créer du contenu vidéo. Phénomène à la base purement japonais, comme on peut le remarquer à travers les « l’esthétique manga » des personnages ; il s’est néanmoins élargi au monde entier, durant la période de pandémie.

Leur contenu peut varier de la création de vidéo classique, il peut s’agir d’un sketch, d’un vlog ou encore d’une partie de jeu vidéo. Mais depuis quelques temps, c’est surtout le live streaming qui représente l’activité principale des VTubers. En effet, cela permet une interaction directe avec le public et la possibilité de proposer différentes activités sur plusieurs heures en une seule session. Les dons représentent la majorité des revenus, et plus particulièrement le « superchat », un système inclus dans la diffusion en direct sur YouTube et qui permet à un spectateur de donner de l’argent au vidéaste en échange d’un message écrit mis en valeur.

La plupart utilisent un avatar en 2D animé qui reproduit les mouvements du visage et de la tête de la personne. En général, c’est avec le logiciel Live2D que les différentes parties modulables de l’avatar vont être mises au point. Ensuite, via une webcam, le programme utilisera la reconnaissance faciale pour les faire correspondre au visage de son utilisateur. Pour les modèles en 3D, le même procédé est élargi à tout le corps, mais on peut tout de même se servir d’un set de réalité virtuelle pour améliorer la reconnaissance. Dans les deux cas, un artiste (affectueusement appelé « papa » ou « mama ») est commissionné pour la création du design, ainsi qu’un créateur 3D si nécessaire et un animateur.

Aujourd’hui, de nombreux VTubers existent et leur popularité a explosé ces dernières années. Un succès qu’ils doivent notamment à celle qui est considérée comme la pionière du mouvement : Kizuna Ai.

Kizuna Ai : la pionnière du genre

Fin 2016, une chaîne YouTube japonaise voit le jour sous le nom de « A.I. Channel » et qui met en scène un personnage féminin en 3D du nom de Kizuna Ai. De grands yeux bleus, des cheveux longs et châtains, un nœud rose sur la tête et un uniforme blanc, c’est ainsi qu’on la reconnaît. Toujours de bonne humeur et excitée, elle se déplace néanmoins dans un décor 3D vide mais qui permet en retour de la mettre en valeur. Son concept design a été imaginé par l’illustrateur japonais En MORIKURA, et modélisé par le créateur et animateur 3D connu sous le pseudonyme de Tda.

D’abord crée et géré par le groupe japonais Activ8, ils annoncent en 2020 la création de Kizuna AI Inc. ainsi que la voix derrière le personnage qui n’est d’autre que l’actrice de doublage Nozomi KASUGA (Mimi Rin dans la série Granbelm). Cette nouvelle division se séparera d’Activ8 la même année, avec Nozomi KASUGA à sa tête.

Extrait vidéo de Kizuna Ai dans son décor 3D habituel

Kizuna Ai dans son décor 3D – © Kizuna AI Inc.

Elle introduit toutes ses vidéos par son slogan « はいどうも!バーチャルユーチューバー、キズナアイです! » que l’on peut traduire par « Salut à tous ! Je suis Kizuna Ai, YouTubeuse Virtuelle ! ». Elle est la première à se désigner comme un Virtual YouTuber, et est donc considérée comme la maman du phénomène. Dans sa vidéo de présentation, elle se proclame intelligence artificielle (d’où le prénom « Ai » pour « Artificial Intelligence » en anglais) et fait part de son désir de se « connecter avec tout le monde ». Son contenu, qui varie entre parties de jeux vidéo, sketchs ou encore reprises et chansons originales,

Extrait clip AIAIAI

Kizuna Ai dans son clip AIAIAI – © Kizuna AI Inc., upd8 music, avex Entertainment, Inc.

est publié de façon régulière environ deux fois par semaine. Au 24 octobre 2021, sa chaîne cumulait environ 2,98 millions d’abonnés pour plus de 400 millions de vues. Sa vidéo la plus regardée est un clip de sa chanson originale « AIAIAI » (publiée le 29 mars 2019), imaginée en collaboration avec le producteur Yasutaka NAKATA, connu pour produire le groupe J-Pop Perfume ou encore la chanteuse Kyary Pamyu Pamyu. À elle-seule, la chanson cumule plus de 16 millions de vues pour 453 000 avis positifs.

Kizuna Ai inspirera bon nombre de personnes après son debut, par exemple Kaguya Luna, Nekomiya Hinata ou encore Siro qui suivirent assez rapidement derrière. Cependant, elle n’est pas à l’origine de vidéos présentées à l’aide d’un avatar : différentes influences ancrées dans la culture internet du Japon ont donné vie à ce mouvement.

Des origines et influences importantes

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Dessin original en Shift_JIS art de Yukkuri

Sur le site de partage vidéo japonais Nico Nico Douga, on retrouve depuis le tout début du site des vidéos mettant en scène des avatars et une narration. À la manière des VTubers, il peut s’agir de parties de jeux vidéo mais aussi de sujets plus variés comme des anecdotes historiques ou des news. C’est le cas des Yukkuri (« lentement » en français), qui sont des têtes déformées des personnages de l’univers des jeux Touhou. Ils ont d’abord été dessinés avec des caractères informatiques (Shit_JIS art) pour simplifier leur apparence, et partagés sur des image boards japonais accompagnés de la phrase « yukkuri shiteittene !!! » (« Prends ton temps !!! »). Les Yukkuri ont été très rapidement associés à une voix de synthèse vocale. C’est ensuite sur Nico Nico Douga que l’on pourra les voir discuter d’un contenu en vidéo.

Aujourd’hui ils sont encore très populaires et représentent une intéressante part de la pop-culture internet japonaise.

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Illustration de Yuzuki Yukari par Juu AYAKURA – © AH-Software

Pour une autre influence majeure, il faut ensuite mentionner Voiceroid. D’abord un logiciel de synthèse vocale développé par AH-software en 2009, il sera ainsi manipulé par les internautes pour accompagner des personnages dans des vidéos. En effet, à la manière des logiciels d’édition musicale Vocaloid, développés par Yamaha et Crypton Software, chaque voix est accompagnée d’une identité, d’un avatar et de caractéristiques. On peut notamment citer Yuzuki Yukari qui possède à la fois une banque vocale Voiceroid et Vocaloid.

Pour revenir sur le Vocaloid, Hatsune Miku, très grande figure de la pop-culture et idol virtuelle, est parfois la narratrice de contenus divers, accompagnée ou non d’autres figures du programme. D’ailleurs, là où l’animation des Yukkuri et des Voiceroid se limitent souvent à la bouche, ce n’est pas toujours le cas des Vocaloid. Grâce au logiciel gratuit MikuMikuDance (MMD) crée en 2008, il est possible de faire danser les personnages des banques vocales dans un univers 3D. Énormément d’internautes s’en servent ainsi pour créer des histoires variées ou des vidéos diverses. C’est grâce à ce logiciel que bon nombre de VTubers se servant d’un modèle 3D font bouger leur avatar.

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Interface du logiciel MikuMikuDance

Avant Kizuna Ai, d’autres créateurs peuvent être considérés comme des VTubers avant l’heure. C’est notamment le cas d’Ami Yamato, une youtubeuse virtuelle anglaise qui utilise un avatar animé et présente des vlogs. Sa chaîne date de 2011 et a fêté ses 10 ans cette année. On peut aussi citer le YouTuber Eilene qui a débuté en 2014 et qui se mettait en scène à l’aide de son avatar en 2D avec une voix synthétique de text to speech pour s’exprimer. Elle axait principalement son contenu sur des sketchs en rapport avec des tendances japonaises. En 2017, elle va créer le projet de VTuber Mirai Akari dont elle se séparera plus tard, et qui compte aujourd’hui plus de 710 000 abonnés. Mais elle ne s’arrêtera pas là et sera aussi aux origines de Yomeno Moemi (2017), Yomemi (2018), Natsumi Moe (2018 ; VTuber anglais) et plus récemment Etra (2019).

Simples vidéastes ou véritables virtual idols ?

Il y a aujourd’hui une notion assez intéressante concernant les VTubers. Avec l’émergence de groupes et entreprises se spécialisant dans la production de ces artistes, il est difficile de les considérer comme de simples vidéastes. C’est là où tout prend son sens : il s’agit désormais de véritables influenceurs, comme on va le voir avec deux grands groupes.

Nijisanji

En 2018, la société japonaise Ichikara Inc. (désormais renommé en ANYCOLOR Inc.) lance le projet Nijisanji. C’est la première agence se spécialisant uniquement dans la production de stars virtuelles. Afin de se différencier de Kizuna Ai et des autres VTubers similaires de l’époque, le groupe décide de toucher un plus vaste monde. C’est d’une part pourquoi leurs artistes sont catégorisés en tant que Virtual Livers,

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Tsukino Mito, illustration par ねづみどし- © Nijisanji, ANYCOLOR Inc.

et qu’ils vont prioriser le livestreaming sur plusieurs sites dont YouTube, Nico Nico Douga mais aussi Twitch ou encore Bilibili (plateforme chinoise). Alors que la majorité des VTubers à ce moment utilisaient des modèles 3D, ils vont préférer utiliser des avatars 2D.

Les VLivers sont répartis en plusieurs « vagues », ou « générations ». Pour cela, ils mettent en place des auditions auxquelles (homme comme femme) tout le monde peut participer, à condition de respecter les critères recherchés. À chaque annonce d’une génération, on aura finalement le droit à une nouvelle bande de personnages. De plus, chaque division affiche un thème. Par exemple, la branche Nijisanji Gamers qui voit le jour en mai 2018, se focalise sur des Virtual Livers qui diffusent des parties de jeux vidéo. Elle sera cependant finalement démantelée et rattachée à Nijisanji en général. Comme VLivers connus, on peut citer Tsukino Mito, Higuchi Kaede, Takamiya Rion ou encore Kenmochi Toya.

À partir de 2019, le groupe désire s’étendre à l’international. Il va ainsi créer des branches qui se retrouveront dans plusieurs pays différents : l’Indonésie, la Chine, Taiwan, la Corée, les pays européens, etc. Aujourd’hui, Nijisanji compte 156 membres à l’international qui utilisent principalement YouTube, dont 107 au Japon, et cumule au total 30 millions d’abonnés.

Nijisanji va servir d’exemple pour le modèle du Virtual YouTuber, et va ainsi démocratiser le livestreaming comme activité principale de ce dernier. Mais à cela vient s’ajouter une nouvelle notion propre au Japon : le concept d’idol. Concept que l’on retrouve à travers chansons, concerts, apparitions à la télévision mais aussi merchandising.

Hololive

Avec la création du projet Hololive en 2017, le phénomène des VTubers va exploser de manière exponentielle à travers le monde. Imaginé par Motoaki TANIGO (surnommé affectueusement Yagoo par les différents artistes et les spectateurs), CEO de l’entreprise multimédia COVER Corporation, il s’agissait à la base d’une application permettant d’utiliser un avatar 3D sur téléphone. Cependant, à partir de 2018, Hololive devient le nom d’un projet de « Virtual Talents » féminins. Le terme « talents » est important car en plus de se baser sur Nijisanji, Yagoo y ajoute un twist : il veut en faire un groupe d’idols.

Le terme « idol » (アイドル ; « aidoru » en japonais) est un « gairaigo » (外来語 ; mot issu de l’étranger) qui désigne un talent se spécialisant dans le contenu médiatique (chansons, dramas, films, publicités, télévision…). Le but d’une idol est d’être populaire et idéale. Le plus souvent une jeune femme, c’est une personne parfaite sur tous les plans qui entretient une relation proche avec ses fans. Ces derniers l’encouragent en retour à faire de son mieux.

Dans une conférence, Yagoo insiste sur la production de Virtual YouTubers dans la veine de Kizuna Ai, qui se spécialisent cette fois dans le livestreaming, mais aussi dans le spectacle et la chanson. Il cite Hatsune Miku ainsi que le groupe d’idols AKB48 comme exemples et inspirations pour le projet Hololive. AKB48 est l’une des troupes les plus vieilles et connues du Japon, et qui compte désormais à son actif 86 membres répartis dans différentes branches.

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Inugami Korone, illustration par フカヒレ – © Hololive, COVER Corp.

À la manière de Nijisanji et d’AKB48, Hololive se divise en différentes générations qui ont aussi chacune un thème précis. Il en existe actuellement 6 au Japon. C’est à Hololive Gamers, branche dédiée aux jeux vidéo, qu’appartient le talent Inugami Korone. Son apparence rappelle celle d’un chien avec ses oreilles, sa queue et son collier en forme de patte. Son nom « Inugami » (戌神) se traduit par « Dieu chien ». Korone est un bon exemple pour parler du concept d’idol car en plus de ses streams de jeux vidéo, elle danse, chante, apparaît dans des publicités et est même devenue une ambassadrice de l’entreprise de jeux vidéo SEGA.

De la même façon que Nijisanji, Hololive s’est très vite exporté à l’international avec des branches indonésiennes, anglaises et chinoises. Hololive EN, la branche anglaise qui compte actuellement 12 membres, est très populaire, ce qui se remarque avec le VTuber requin Gawr Gura qui détient aujourd’hui plus de 3,5 millions d’abonnés sur YouTube.

Il existe aussi une branche masculine nommée Holostars, mais qui reste cependant beaucoup moins populaire que la principale.

Une communauté qui aide à la visibilité

Pour terminer, parlons un peu de la communauté. Pour répondre aux besoins de leurs fans, les entreprises proposent beaucoup de goodies en vente. On les trouve sous forme de packs cadeaux de voix, de stickers, de figurines ou encore de CDs. Des séances de discussions sont même organisées en convention (comme de vraies idols). Le fan y a la possibilité de parler pendant quelques minutes à son talent préféré.

En outre, ce sont les fans qui ont accru la visibilité du phénomène en créant d’innombrables clips sous-titrés et traduits. Cela permet à ceux qui ne comprennent pas le japonais de s’y intéresser (avec bien entendu l’accord des agences), et de regarder plus facilement le contenu des youtubers virtuels.

 

Bien que le phénomène soit plutôt récent, le monde des Virtual YouTubers est un condensé d’influences diverses dans lequel chacun peut trouver son compte. Etant donné la quantité colossale de vidéastes, on ne peut malheureusement pas tous les citer en une seule fois. Qu’ils soient membres d’une agence, d’un groupe, ou tout simplement indépendants, ils continuent de naître chaque année aussi bien au Japon qu’à l’international, et jouissent d’une très grande communauté.

Sources & liens utiles
https://www.live2d.com/
https://kizunaai.com/
https://w.atwiki.jp/yukkuri/
https://www.ah-soft.com/voiceroid/
http://www.vocaloid.com/
https://activ8.co.jp/
https://www.nijisanji.jp/
https://www.hololive.tv/
https://www.nicovideo.jp/
Motoaki TANIGO présentant Hololivehttps://www.youtube.com/watch?v=CaLF0Imr8Yo
Introduction et présentation de Kizuna Aihttps://youtu.be/NasyGUeNMTs

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