Gunbuster x Diebuster : l’évolution du style Gainax
On a régulièrement parlé dans ces pages de la Gainax à travers certaines des séries qui ont participé à sa légende. Mais dans toute cette histoire, il est un diptyque particulier qui encapsule, à presque 20 ans d’écart, la construction et l’évolution du style du studio : on parle évidemment de Gunbuster (sorti en 1988-1989) et de Diebuster (en 2004-2007). La réédition des deux séries d’OAV dans de très belles éditions par Alltheanime offre l’occasion de se replonger dans ce qui a construit le style Gainax et contribué à son succès et son évolution, tout en participant à l’entrée de l’anime dans l’ère du post-modernisme.

Gunbuster : la naissance d’un style
Dans l’histoire illustre et tourmentée du studio Gainax, la série d’OAV Gunbuster occupe une place déterminante : premier succès du studio après l’échec de leur première production – l’ambitieux long métrage Les Ailes d’Honneamise – elle va aussi marquer la naissance d’un style innovant et audacieux, multipliant les références et les mariages improbables.
Quand le studio se monte en 1984 pour produire Les Ailes d’Honneamise, l’ambition est énorme : il s’agit de réaliser un film de science fiction réaliste et sous l’influence de L’Étoffe des Héros (1983), situé dans une monde fictif, avec une exigence technique assez gigantesque, tout particulièrement pour une équipe aussi jeune. Le projet bénéficiait d’un budget jamais vu alors (800 millions de yens) accordé par Bandaï. Le résultat était certes impressionnant, mais probablement trop austère et, malgré de bonnes critiques, se révéla un échec financier entraînant de lourdes dettes pour le studio.
Pour conjurer le sort après cet échec, le studio se lance dans la production d’une série d’OAV originale dont le prémisse annonce au premier abord une coloration beaucoup plus commerciale (« des filles en petites tenues qui pilotent des robots géants dans l’espace » dixit Hideaki Anno qui fait ici ses débuts en tant que réalisateur). Mais bien au delà de ce postulat de base, la série va multiplier les audaces tant scénaristiques que formelles. Elle va ainsi réussir un improbable grand écart entre des genres emblématiques de la culture anime (les robots géant et les shojo sportifs), entre comédie et tragédie, et entre une animation commerciale et une hard-SF exigeante.

Jeu, Set et Gros Robots

Gunbuster, c’est avant tout l’histoire de Noriko, lycéenne maladroite rêvant de devenir pilote de robot et d’intégrer la flotte spatiale comme son défunt père, pilote de vaisseau. Pour y parvenir, elle va devoir s’entraîner d’arrache-pied sous les ordres du coach Ôta, afin de rivaliser avec son modèle, Amano, la pilote la plus douée de l’école. Mais les choses ne seront pas plus facile pour Noriko et Amano une fois dans l’espace, quand elles devront faire face à la dure réalité d’un combat inégal dont dépend la survie de toute l’humanité.
Des lycéennes qui s’exercent sous la férule d’un entraîneur intransigeant, exigeant d’elles « des efforts et des tripes » ; dépassement de soi, rivalité, tiraillement entre les sentiments et le devoir, etc. A la découverte du premier épisode de Gunbuster, on a véritablement l’impression de se retrouver devant Jeanne et Serge (Attacker YOU !) ou Jeu, Set et Match. Une dernière série qui constitue d’ailleurs le modèle avoué de Gunbuster dont le sous-titre Top wo Nerae, fait directement référence au titre original, Ace wo Nerae. Sauf que le volley ball ou le tennis sont ici remplacés par des robots géants qui enchaînent les tours de terrain et les séries de pompes.

On comprend vite que l’on est devant une création résolument post-moderne, réalisée par des auteurs qui ont pleinement digéré les œuvres qu’ils ont absorbées au fil des ans, pour proposer quelque chose d’à la fois familier et totalement inédit. Le délire est ici poussé très loin, en témoigne l’utilisation des robots dans le premier épisode (ou encore les composants de vaisseaux en constructions présentés comme des plaques de maquettes géantes) ; mais ce qui assure la réussite et la cohérence du projet au delà du simple pastiche, c’est le traitement très sérieux de ces éléments apparemment absurdes, eux-même intégrés à un récit construit avec soin. Le système de pilotage des robots d’entraînement est conçu avec précision, dans la veine des animes de robots qui se veulent réalistes, tels Gundam ou Macross. Deux séries qui sont d’immenses références pour les membres du studio dont certains, comme Hideaki Anno ou Mahiro Maeda, ont d’ailleurs pu faire leurs armes au sein de leurs équipes d’animation.
Un drame intime au creux d’une bataille interstellaire
L’histoire en elle-même brasse de nombreux concepts de hard-SF, s’appuyant sur de véritables théories qu’elle va extrapoler à l’extrême. Des éléments qui ne sont pas là pour donner un simple vernis de respectabilité à une histoire de gros robots autrement fantaisiste, mais qui sont au contraire à la base-même de sa construction dramatique ! Le plus important est certainement «l’effet Urashima Taro », un concept s’appuyant sur la théorie de la relativité (plus précisément le différentiel de l’écoulement du temps en fonction de la vitesse de déplacement) et tirant son nom de la légende de Urashima Taro. Quand Noriko et Amano partent en mission à l’autre bout de la galaxie, à des vitesses supérieures à celle de la lumière, ce qui n’est que quelques minutes pour elles constituent des mois voire des années pour leurs proches restés sur terre, comme ce fut le cas pour le père de Noriko. C’est là que se trouve le cœur battant de la tragédie que traverse les héroïnes de Gunbuster. Leur combat pour la survie de l’humanité leur interdit d’en partager le même espace-temps, les excluant donc de la vie et des relations humaines. Un mécanisme similaire à celui dont fera l’expérience le personnage principal d’Interstellar, film réalisé par Christopher Nolan plus de 25 ans plus tard ! Ces différents concepts de science fiction sont d’ailleurs souvent expliqués dans des pastilles humoristiques développées en fin d’épisode.

Si Gunbuster sait proposer des scènes de batailles spatiales dantesques, d’actes héroïques accomplis par des lycéennes aux commandes de robots éclatant de superbe et portées par une animation explosive multipliant assemblage de robot, Itano Circus et attaques dévastatrices à un contre des millions, c’est donc avant tout une histoire basée sur la psychologie de ses personnages. Un aspect développé avec beaucoup de finesse tout au long de 6 épisodes à la narration très efficace. Elle annonce en cela ce que proposera Hideaki Anno par la suite avec Evangelion, dont on perçoit ici les germes.
Des germes qui se retrouvent aussi à travers la mise en scène du réalisateur lors de certaines séquences : le pont de l’Exelion ou bien la réunion au début de l’épisode 4 ne sont pas sans rappeler certains plans typiques du futur Magnum Opus de Anno. Tout au long de la série, il va multiplier les audaces de mise en scène, se posant ainsi en Auteur à part entière. Un mouvement qui culminera avec un épisode 6 en noir et blanc au format 4/3, et une séquence de destruction s’emballant au point de devenir une suite de crayonnées quasi fixes (non sans évoquer La Jetée de Chris Marker). Une belle manière de transformer les contraintes techniques en une force esthétique. Il fallait oser !
Avec Gunbuster, l’équipe de Gainax était enfin parvenu à accomplir ce qu’elle visait avec Les Ailes d’Honneamise : produire de l’animation pour un public d’adultes passionnés. C’est ce mélange hétéroclite d’influences, cet équilibre entre l’animation commerciale et d’auteur, entre l’action, la comédie et le drame qui fait de Gunbuster un succès à redécouvrir absolument aujourd’hui. l’OAV s’établit ainsi comme le premier représentant d’un « esprit Gainax » particulièrement prisé des amateurs jusqu’à exploser auprès du grand public avec Evangelion au mi-temps des années 90.
Diebuster : passer le flambeau

20 ans se sont écoulés depuis le succès de Gunbuster. Dans cet intervalle, la Gainax a eu plus que son lot de séries notables qui ont porté haut l’esprit iconoclaste du studio et imprimé leur marque sur le paysage de l’animation japonaise, Evangelion en tête. Dès sa diffusion en 1995, cette dernière est instantanément devenue la licence phare de la maison. Mais on pense évidemment aussi à FLCL, qui a porté le degré de déconstruction, d’innovation et de délire dont est capable le studio à un niveau incroyable. Malgré tout, la réputation et l’influence de Gunbuster restaient vivace et une suite fut un temps envisagée dès 1996. C’est finalement à l’approche des 20 ans que le projet allait se cristalliser, pour une sortie en 2004.
L’art du contre-pied

La découverte du premier épisode de Diebuster a de quoi surprendre : le lien avec l’original est plus que ténu et l’ambiance comme l’esthétique de cette nouvelle série d’OAV évoque bien plus FLCL que Gunbuster, et pour cause : c’est au réalisateur et au scénariste de celle-ci qu’a été confié Diebuster ! Kazuya Tsurumaki, le réalisateur, a rejoint le studio au moment de la production de Nadia, le Secret de l’Eau Bleue, motivé justement par la découverte de Gunbuster. Il apparaîtra rapidement comme un héritier potentiel pour Hideaki Anno, qu’il assistera sur Evangelion et KareKano avant de se voir confier sa propre série, FLCL, sur laquelle il est assisté au scénario par Yoji Enokido avec qui il avait déjà pu collaborer sur Evangelion. Il est notable que ce dernier est aussi l’un des (Be-)papas de l’excellente série Utena, La Fille Révolutionnaire …
Rondement menée et forte en émotion, la fin de Gunbuster n’invitait pas vraiment à une suite. Conscients de cet état de fait, Enokido et Tsurumaki vont choisir de s’en éloigner en inscrivant leur récit intelligemment dans un interstice de la série originale pour mieux boucler la boucle au final.

Diebuster prend place plusieurs milliers d’années après les événements de la série originale. Nono a fuit son foyer dans l’espoir de devenir pilote interstellaire, mais elle se retrouve coincée dans un job de serveuse, jusqu’à ce qu’elle rencontre Lal’c, jeune pilote de robot au sein du bataillon d’élite des « Topless ». Mais bien que Nono semble être totalement incompatible avec le pilotage des fameuses Buster Machines de l’escadron, elle dispose d’une force particulière qui pourrait tout de même la rendre très utile dans le combat pour la survie de l’humanité qui se poursuit toujours aux confins de la galaxie …
Comme on l’a évoqué plus haut, la découverte du premier épisode de la suite de Gunbuster est assez déceptive, voire décevante. Si la qualité de l’animation est du design n’est pas en cause, on peine à déceler le lien avec l’original. L’ambiance est plus au délire dynamique à la FLCL, avec les potards du moe et du fan service poussés à fond (mais après tout, on considère généralement Gunbuster comme la première apparition du « Gainax Bounce », déjà une forme de fan service). Le personnage de Nono est une femme-enfant pleine de bonne volonté mais à la « cervelle de moineau ». Où est passé l’équilibre délicat entre l’humour et la mélancolie, ainsi que la finesse dans l’écriture des personnages ? Fini aussi la hard-SF et les références scientifiques pointues ! On est plutôt passé en mode « ta gueule c’est magique » avec des buster machines semi-autonomes (un peu comme les Evas) carburant quasi-littéralement à la volonté de leur pilote. Mais … Ce qui faisait le sel de l’original a-t-il vraiment disparu ? Cette suite n’est-elle véritablement qu’un prétexte opportuniste ? Pourtant, il suffit de s’accrocher un peu pour découvrir les réelles qualités de Diebuster …



Raccrocher les wagons
Certes, Diebuster se démarque ostensiblement de Gunbuster et permet largement à ses auteurs d’affirmer leur propre identité, comme dans FLCL. Certains éléments visuels renvoient d’ailleurs directement à cette dernière (le véhicule de Lal’c rappelle la Vespa de Haruko et l’uniforme de serveuse de Nono les nombreux costumes de cette dernière, sans oublier le premier combat contre la créature extraterrestre qui évoque ceux de FLCL). L’exubérance du design et de l’animation de Tsurumaki sont bel et bien présentes.

Diégétiquement aussi, la décision de placer le récit plusieurs millénaires après la première série justifie intelligemment le contre-pied pris par Enokido pour renouveler la formule Gunbuster : dans un monde où Noriko et la buster machine originelle ne sont plus qu’un lointain souvenir, presque un écho, une matière à légende, pour une humanité qui a grandement évolué et colonisé le système solaire, les buster machines sont elle-même des reliques anciennes dont la technologie prend une dimension quasi-mystique. Et au fur et à mesure des épisodes, les relations entre les personnages se complexifient, leur psyché s’étoffe et les problématiques que sonde la série finissent par se dévoiler : La question de la solitude, de la difficulté à se lier et à construire une amitié, mais aussi la question de l’auto-aveuglement d’une société qui peine à identifier la véritable nature de son ennemi et prend le risque de sacrifier son essence-même pour survivre …
On a déjà évoqué les qualités techniques de la série. Les séquences de sakuga lors des combats sont à la hauteur de ce que Tsurumaki avait pu proposer avec FLCL. Un véritable régal pour les yeux ! Mais c’est évidemment lors de séquences de batailles spatiales véritablement homériques que la mise en scène de ce génie prend toute son ampleur : on se retrouve en plein space-opéra, la musique totalement grandiose (qui dans ces moments multiplie les renvois à la série originelle) ne faisant que renforcer ce sentiment.


Une fois Diebuster achevée, les wagons avec Gunbuster ont effectivement été raccrochés de la plus belle des manières. Rétrospectivement, la série apparaît même comme le fascinant carrefour de l’histoire du studio : le passage de flambeau entre ceux qui ont bâti la légende de Gainax (Anno en tête) et ceux qui étaient en train de la renouveler. Plus encore, c’est l’annonce du futur du studio que l’on entrevoit avec Diebuster. Si l’on observe plus précisément le staff en charge de l’animation, on y reconnaît certains noms : Hiroyuki Imaishi, Sushio, Yoh Yoshinari, déjà présents sur FLCL … Il est ainsi frappant, au visionnage de ses deux derniers épisodes, de constater à quel point Diebuster préfigure Gurren Laggan, avec notamment le changement d’échelle de l’action à un niveau stellaire et même l’apparition du motif de la spirale.
Deux éditions qui visent le top
Vous l’aurez compris à la lecture des ces lignes, Gunbuster et Diebuster forment un beau diptyque dont les deux éléments, bien que très différents, permettent de mieux comprendre les raisons de la réputation du studio Gainax, aujourd’hui disparu, au delà de la seule aura d’Evangelion. Alltheanime fait honneur a ces 2 séries avec deux éditions collectors de très belle facture.


Évidemment, l’intérêt principal de ces rééditions HD est de nous permettre de redécouvrir ces séries dans d’excellentes conditions d’image, notamment pour Gunbuster, réalisée à l’époque en 16mm (puis en 35mm pour les 2 derniers épisodes), mais les packaging ne sont pas en reste non plus. Plus précisément, elles se présentent toutes deux sur des modèles similaires avec quelques petites différences. Dans les deux cas, on se trouve face à deux boîtiers scanavo aux jaquettes réversibles laissant donc le choix entre deux illustrations différentes pour chacune. Les boîtiers se retrouvent dans des box en carton épais et solides avec à chaque fois un visuel magnifique courant sur l’ensemble de la box. C’est dans le contenu supplémentaire que l’on remarque certaines différences. Pour Gunbuster on trouve un poster recto-verso reprenant les 2 visuels de la jaquette, ainsi qu’un joli petit artbook d’une quarantaine de pages rempli d’illustrations de la série. Pour Diebuster, il s’agit d’un livret d’une quinzaine de pages avec un très intéressant article illustré analysant la série et revenant sur sa genèse et sur les intentions de ses auteurs. Au lieu du poster, le coffret comprend aussi 5 cartes reprenant des illustrations de la série.
Gunbuster est disponible chez AllTheAnime en blu-ray édition collector et simple, Diebuster en édition collector.


