Il était une fois Edo – Épisode 2 : Le contrôle du Japon

Dans le précédent article, nous avons vu comment la famille Tokugawa a pu accéder au pouvoir. Ainsi nous allons aborder différentes réformes mises en place pour contrôler le pays. En effet, si les seigneurs de provinces devaient se soumettre au pouvoir du shogunat, avec notamment une vérification au quotidien du gouvernement sur les affaires militaires, ils gardaient cependant une large autonomie dans la gestion de leur fief. C’est ainsi qu’en parallèle d’Edo, Osaka ou encore Kyoto ont pu prospérer durant cette ère. Néanmoins, si le contrôle des Tokugawa n’était pas absolu, il était strict sur de nombreux points, afin d’imposer dans la population l’idée que tous devaient les respecter. Nous ne pourrons pas évidemment citer toutes les réformes ou mesures politiques mises en place pendant tout le 17e siècle. Il ne sera donc abordé dans cet article que quelques-unes afin d’illustrer le pouvoir du shogunat de cette période.

Photo porte babasakimon du château d'Edo

Photo de la porte du château d’Edo Babasakimon, détruite en 1904. Les portes des châteaux des daimyô étaient aussi soumises à un contrôle strict du shogunat. (Wikimedia Commons)

Contrôle de la classe guerrière

Durant Edo, la société est divisée selon quatre classes sociales allant du rang le plus élevé à celui le plus bas : les guerriers puis les paysans et les artisans, et enfin, les marchands. Ce système impose les guerriers comme les garants de la paix et de l’ordre. En échange de cela, ils devaient se soumettre à des étiquettes strictes concernant leurs vêtements ou leur mode de vie par exemple. Ainsi pour règlementer ces différents aspects, le gouvernement promulgue un édit sur les maisons guerrières en 1615, peu de temps après sa victoire au siège du château d’Osaka. Composé de 13 articles à l’origine, il leur impose des obligations morales et juridiques. Ce texte évoluant jusqu’au début du 18e siècle, nous nous attarderons juste sur un texte de 1635. Il a effectivement eu des répercussions importantes sur la société guerrière en général.

La résidence alternée

procession daimyô

Estampe sur paravent montrant une procession d’un seigneur à Edo. Nous y voyons le nombre impressionnant de personnes composant l’escorte. (Wikimedia Commons)

Une de ses mesures les plus connues est celle portant sur la pratique de la résidence alternée dont de nombreuses estampes dépeignent les longues processions. Elle consistait à contraindre les daimyô à résider à Edo pendant six mois dans l’année. Tous les seigneurs devaient se conformer à ce système, avec parfois des aménagements pour les fiefs les plus éloignés de la capitale, notamment la province au sud de l’actuelle île d’Hokkaidô.

En tant que seigneurs, ils étaient accompagnés d’une escorte durant chacun de leurs trajets. La taille de cette dernière dépendait de l’importance du fief. Plus la province générait de revenus, et plus l’escorte du seigneur était importante. Cela demandait une organisation importante et il leur fallait prévoir le voyage plusieurs mois à l’avance.

En effet, il fallait s’occuper des provisions pour tout le monde, décider qui pouvait accompagner son seigneur sur les routes et qui devait rester gérer le fief en son absence. Les processions étaient en outre composés d’une centaine de personnes au minimum voire jusqu’à plusieurs milliers. En outre, comme le voyage vers la capitale était long, il était nécessaire de réserver des auberges pour y séjourner le temps d’une nuit dans des villes relais. Ces processions ont en effet entraîné la création de petites bourgades dont l’économie reposait sur ce système. Sans rentrer davantage dans le détail, les astrologues étudiaient même le ciel pour définir la bonne période pour partir. Certains jours étaient considérés comme plus fastes que d’autres et ces indications étaient très suivis par les Japonais.

Le voyage

Lorsque commençait la procession vers Edo, c’était le début d’un voyage long et éprouvant. Le seigneur, certaines personnes haut placés et les personnes âgées étaient transportés dans des palanquins. Si ce mode de transport assurait un certain confort, il n’était pas des plus agréables lorsqu’il s’agissait d’y rester plusieurs heures par jour pendant des semaines voire des mois. Pour éviter un malaise, la garde personnelle devait vérifier l’état de santé des passagers. Le reste des vassaux se déplaçait en majorité à pied, devant tenir le rythme pendant une longue durée. On imagine très bien à quel point cela pouvait être pénible les jours de pluie, de neige ou de fortes chaleurs.

Palanquin SHimazu

Exemple d’un palanquin du clan Shimazu (Wikimedia Commons)

L’arrivée

Avant d’arriver à la capitale shogounale, la procession devait encore suivre un protocole. Ils ne pouvaient entrer la nuit : l’entrée devait se faire systématiquement de jour. Après avoir revêtu des habits de cérémonie, ils accédaient à la capitale et recevaient un accueil fastueux. Toute une cérémonie était mise en place pour que la population d’Edo puisse admirer la puissance des daimyô. Les habitants pouvaient assister à ce spectacle presque quotidiennement. Peu de temps après, ces derniers devaient rendre visite au Shôgun pour lui remettre des cadeaux signifiant symboliquement leur rang de vassaux. Ceci fait, ils pouvaient rejoindre leurs résidences à la capitale et y rester pendant généralement six mois.

Pour le retour, un protocole similaire à l’aller était suivi. On annonçait simplement l’arrivé du seigneur dans son fief d’origine avec l’envoi d’un messager auprès du shogunat.

Pourquoi ce système ?

On pourrait en effet se demander en quoi ce système renforce le pouvoir des Tokugawa. Son objectif reste bien de diminuer la puissance des seigneurs de province. Pour cela, le shogunat a considéré qu’il fallait agir sur leur capacité financière. Tout le système de résidence alternée nécessitait en effet beaucoup d’argent pour respecter ses obligations en tant que vassal du shôgun. Pour donner un ordre d’idée, pour un fief du Kyûshû en 1657, plus de 90% des dépenses étaient alloués au coût de la vie à Edo et du voyage entre le fief et la capitale. Rien que la préparation pour le voyage représentait 20 % des dépenses d’un seigneur.

Dans les dépenses annuelles, il y avait également l’entretien simultané de deux résidences : une dans le fief d’origine et une à Edo. Évidemment, même pendant l’absence du seigneur dans l’une ou l’autre, il fallait maintenir le personnel resté sur place. Pour se rendre compte de la taille d’un quartier de daimyô, certains faisaient plus de 20 000 m2. Un seigneur ne pouvait pas envisager de réduire les coûts en diminuant cette superficie, car les terres leur étaient prêtées par le shogunat et non données. En outre, avant 1657, elles étaient luxueusement décorées pour bien accueillir le Shôgun et aussi montrer sa propre puissance. Mais avec l’incendie de Meireiki dans la même année, les seigneurs ont pris conscience qu’ils ne pouvaient se permettre de tout perdre. Ils réduisirent ainsi le budget pour le luxe.

Dans les frais à Edo, il faut également savoir que la femme et les enfants du seigneur devaient résider toute l’année dans la capitale. C’était en réalité un système d’otages qui a été appliqué jusqu’en 1665. Ils ne pouvaient pas espérer pouvoir quitter Edo un jour, à l’exception du fils ainé pour reprendre les fonctions de son père en cas de décès, et pour certains voyages contrôlés.

Pour finir sur ce sujet, il s’est montré efficace car les guerriers se sont appauvris de manière générale tout au long d’Edo. Le budget étant majoritairement alloué à ce système, ils leur étaient difficile de penser à se renforcer militairement. En outre, les revenus des guerriers de rangs inférieurs dépendaient directement des fonds de leur seigneur. Si celui-ci s’appauvrissait, ses vassaux recevaient moins. Sans parler de ceux dont le seigneur perdait autorité sur son fief. Ainsi par cette mesure, le gouvernement s’assurait de ne pas voir d’éventuel ennemi émerger, tout en donnant un objectif clair pour les seigneurs. En effet, malgré les côtés négatifs que l’on a pu voir, pour ces derniers, elle était source de prestige et était accepté. Personne n’a jamais dérogé à cette règle, du moins sans accord préalable avec les Shôguns.

La fermeture du pays

En 1639, Iemitsu Tokugawa impose la fermeture du pays. Mais pourquoi avoir pris cette mesure ?

Pour comprendre il faut remonter au 16e siècle. En 1543, des explorateurs portugais arrivent au Japon. Peu après leur entrée sur l’archipel, ils introduisirent des armes à feu, des savoirs et notamment le christianisme avec l’arrivée du jésuite François Xavier.  Cette religion se diffuse dans l’archipel pendant plusieurs décennies. Pour plus d’informations sur la découverte du Japon par les Européens, vous pouvez lire cet article sur la découverte de Cipango, la mythique île des récits de Marco Polo. Quatre Japonais ont même pu aller en Europe pour rencontrer le Pape en 1582. Si la nouvelle religion était bien accueillie au départ, elle va petit à petit à agacer le pouvoir en place qui la considère comme un vecteur de troubles importe. Pour imposer l’unification autour de la figure du Shôgun, le christianisme est interdit en 1613. On demande aux croyants de faire un « choix » : soit ils renoncent à leur foi en piétinant une image sacrée (c’est à dire apostasier), soit ils sont exécutés.  Le point culminant arrive en 1638 avec la révolte paysanne de Shimabara.

De nombreux édits sont publiés pour interdire la religion chrétienne. En parallèle, les autorités durcissent le ton envers les occidentaux. On leur autorise à n’accoster que dans deux ports (Nagasaki et Hirado) et leurs déplacements sont limités. Les Portugais sont expulsés et interdits de revenir au Japon en raison de leur réticence. Seuls peuvent rester les Hollandais qui commercent uniquement sans chercher à évangéliser l’archipel, à travers la compagnie néerlandaise des Indes orientales, qui acceptent de se soumettre aux règles.

De la découverte de Cipango au Japonisme : partie 1/2

Un isolement relatif

La fermeture du pays apporte de nouvelles contraintes. En premier, elle interdit l’entrée de tout étranger occidental sur son territoire, à l’exception des Hollandais. De plus, si un Japonais venait à quitter le pays, il y serait banni à vie. Les femmes ayant eu des enfants avec des étrangers étaient aussi expulsés du Japon. Les relations politiques sont également coupées avec le reste du monde mais les échanges commerciaux comme avec la Chine sont maintenus toutefois. Les marchands chinois doivent néanmoins venir avec des autorisations accordées par le shogunat. Les Hollandais pouvaient toujours faire du commerce avec le Japon et y exporter toute sorte de biens d’origine européenne. Ainsi, même avec la fermeture du pays, le commerce avec l’étranger est autorisé. Les Japonais appelleront cela le commerce Nanban (littéralement « barbares du sud »).

Cependant, les produits importés, et plus particulièrement les livres, font l’objet d’un contrôle strict. En effet, ceux qui partagent des idées chrétiennes sont soit interdits soit censurés, si cela est possible. La diffusion des savoirs ne s’est donc pas stoppée avec la fermeture du pays, mais est limitée pour empêcher la propagation du christianisme. Des écrits occidentaux entrent ainsi par le biais des Hollandais. Les progrès en médecine en Europe par exemple peuvent ainsi pénétrer le territoire japonais et influencer des savants. Les Tokugawa profitent aussi de la compagnie hollandaise pour avoir un bilan annuel des évolutions politiques dans le reste du monde. Ces informations permettaient au shogunat d’évaluer en permanence la puissance des pays étrangers et voir les mesures à adopter pour l’étranger afin de maintenir le régime en place au Japon.

Néanmoins, pour la majorité de la population, il faut noter que le contact avec les Hollandais était limité. Ils étaient confinés sur l’île de Dejima, près de Nagasaki. Lors de leur arrivée au Japon, les autorités vérifiaient qu’aucun prêtre n’était à bord et que les symboles ou livres religieux étaient là pour un usage strictement personnel. Une fois cette vérification effectuée, ils étaient emmenés sur l’île. De là, les entrées de Japonais pour subvenir aux différents besoins des Hollandais étaient aussi vérifiés afin d’éviter tout forme de corruption de leurs pensées par les étrangers ou que des idées anti-shogunat ne naissent.

Hollandais Edo Dejima

Estampe représentant la vie des Hollandais aux côtés de Japonais. De gauche à droite on voit la pesée de marchandises par les Japonais. Puis on assiste à une scène de vente de tissus. Et enfin un bateau hollandais sur le point d’accoster à Dejima. (Wikimedia Commons)

Ainsi, le Japon reste fermé pendant près de deux siècles avant que les Américains ne forcent l’archipel à s’ouvrir au 19e siècle. Mais nous aborderons ce point dans un prochain article.

Le rôle de l’Empereur vis-à-vis du Shôgun

En principe, le pouvoir du Shôgun dépendait de la volonté de l’Empereur, à la tête du pays. Mais dans les faits, l’autorité réelle était entre les mains du shogunat et la cour impériale était sous surveillance. C’est aussi en 1615 que le bakufu promulgue l’édit concernant la maison impériale et les nobles de cour. Ce texte écarte la noblesse des affaires politiques et les contraint à s’adonner aux lettres et aux arts. De plus, il les isole du reste du pays en limitant les relations avec les guerriers par exemple. La noblesse de Kyôto ne dispose plus que d’un rôle symbolique.

Les revenus de la cour impériale étaient en outre étroitement liés aux domaines alloués par le gouvernement d’Edo. Ceux-ci étaient d’à peine 30 000 koku, unité de mesure servant à déterminer la capacité de production par rapport à la valeur du riz d’une province, contre 4 millions pour le bakufu.

Mais si l’empereur était un symbole, ce point lui donnait une certaine importance. En effet, si comme nous l’avons vu le pouvoir réel était détenu par le Shôgun, ce dernier avait besoin de l’Empereur pour conserver et légitimer son pouvoir auprès du reste du pays. Il incarnait l’ordre et la prospérité, et était au cœur de rites. La cour conservait une certaine aura même auprès des guerriers. C’est pour cela que Shôgun et Empereur ont coexisté pendant tout Edo. Aussi, le contrôle des calendriers restait entre les mains de familles nobles. Ils avaient aussi autorité sur le nom des ères et des rangs de la cour.

Avec ce petit tour d’horizon de réformes prises par le shogunat pendant ce 17e siècle, on voit comment le shogunat des Tokugawa a mis en place son contrôle de la société japonaise. Il s’est assuré que toutes les strates de la population obéissent à ses lois. Pour cela il a à la fois donné des objectifs stricts aux guerriers et aux nobles pour les occuper, et aussi contrôlé les informations circulant dans le pays. Son autorité fut absolu dans tout le territoire, et ce malgré l’autonomie accordée dans la gestion des fiefs, notamment dans celui de Satsuma au sud de Kyûshû. Dans le prochain épisode, nous vous proposerons de partir découvrir la culture d’Edo et de sa diffusion dans la société japonaise.

Sources :

  • Macé François et Mieko. Le Japon d’Edo Clermond-Ferrand. Les Belles Lettres. 2017
  • Maruyama, Yasunari. Sankin kōtai. Shinsōban, dai 1-Han. Tōkyō. Yoshikawa Kōbunkan. 2007. 8 p. (Nihon rekishi sōsho).
  • Souyri, Pierre-François. Nouvelle histoire du Japon. Paris. Perrin. 2010. 627 p.

 

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