Les Mouchoirs jaunes du bonheur : Voyage en Hokkaido

Cet été, nous avons publié un entretien avec Claude Leblanc au sujet du réalisateur Yoji YAMADA et notamment de sa série Tora-san, que Claude concluait en évoquant le film Les Mouchoirs jaunes du bonheur, maintenant édité en Bluray et DVD chez Carlotta.

Une belle occasion d’élargir le panorama précédemment dressé sur ce cinéaste trop peu connu en France au regard de son importance au Japon, avec ce beau road movie qui nous entraîne dans la région de Hokkaido et met, de plus, parfaitement en valeur le grand Ken TAKAKURA. En outre, Les Mouchoirs jaunes du bonheur représente très bien la verve humaniste de Yoji YAMADA et présente finalement une vision des relations hommes femmes plutôt moderne pour son époque.

LES MOUCHOIRS JAUNES DU BONHEUR © 1977/2010 SHOCHIKU CO. LTD. TOUS DROITS RESERVES

Partir un jour …

Suite à une rupture amoureuse, Kinya, jeune homme impulsif et exubérant, quitte son travail et décide de fuir Tokyo pour un périple au volant d’une voiture flambant neuve à travers Hokkaido. Là-bas, il fait la connaissance d’Akemi, jeune femme qui se trouve dans des circonstances similaires aux siennes et qu’il va convaincre de l’accompagner dans ses pérégrinations. Les deux vont rapidement croiser la route du mystérieux et mélancolique Yusaku (Ken TAKAKURA), sans savoir que ce dernier sort tout juste de prison. Un trio va alors se former entre ces trois individus aux caractères bien différents, mais traversant chacun une période de remise en question.

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A travers ce road trip en Hokkaido, Yoji YAMADA peint donc avec humanité le portrait de 3 personnages imparfaits mais attachants et surtout, capables grâce au soutien et au regard des autres, d’apprendre de leurs erreurs. Ce faisant, il dresse une certaine critique de la masculinité, en même temps qu’il observe l’évolution d’une génération à l’autre.

On y retrouve certains habitués du réalisateur dans des seconds rôles, mais c’est surtout en posant un nouveau regard sur l’icône Ken Takakura que le réalisateur donne de la force à son film. Dans Les Mouchoirs jaunes du bonheur, il incarne donc Yusaku, un homme solide et viril, peut prompt à exprimer ses sentiments, mais en pleine remise en question suite à sa sortie de prison.

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Des gens qui doutent

Kinya et Yusaku incarnent deux générations différentes et aussi deux visions d’une masculinité en crise et qui se cherche. Le plus jeune semble n’avoir aucun sens des responsabilités et ne sait absolument pas comment se comporter avec les femmes, et plus largement avec les gens, tant son impulsivité le met souvent dans des situations délicates. Il a, de plus, une vision stéréotypée de la virilité.

Alors que Yusaku, bien qu’apparemment plus responsable et maître de lui-même, a cependant fait les frais d’une certaine masculinité toxique sachant peu exprimer ses sentiments et les laissant bouillonner jusqu’à une explosion de violence incontrôlée qui va l’emmener en prison. Yusaku va d’abord recadrer Kinya et lui permettre de prendre conscience de son caractère infantile, lui permettant ainsi de grandir. Tandis que Kinya, par son enthousiasme, va pousser Yusaku à aller de l’avant.

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Mais en réalité, sans Akemi aucun des deux ne parviendrait réellement à évoluer, tant elle se révèlera un catalyseur pour leur relation ! Bien qu’elle semble très timide au début du film, Akemi est en fait une jeune femme moderne qui sait ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne veut pas et remet en perspective les comportements de ses 2 comparses, n’hésitant pas à les bousculer dans leurs certitudes. Elle est celle qui exprime le plus aisément ses sentiments et qui a le plus de facilité à aller au contact des autres, et si nécessaire, à les confronter et les interroger.

Pour ces trois protagonistes en fuite de leurs problèmes et de leurs responsabilités, ce voyage au bout du Japon se révèlera finalement la clé pour aller de l’avant : développer une véritable compréhension de l’autre et une relation authentique voire même à s’autoriser de vivre pour Yusaku.

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Mobilis in mobile : sans chichi, la forme est le fond

Il convient aussi de présenter un autre personnage d’importance complétant ce trio : la voiture de Kinya ! Flambant neuve en début de film, celle-ci va être mise à rude épreuve, source de problème et instrument de cohésion du trio. Elle est donc le moteur (littéral et métaphorique) de l’action et de l’évolution du récit -mais quoi de plus naturel pour un road movie ! Elle est finalement le symbole du talent de Yoji Yamada pour raconter ses histoires avec une simplicité qui n’est qu’apparente, mais dont il fait le parfait véhicule de sa vision humaniste du monde, révélant ainsi une véritable finesse d’écriture.

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Si Yamada n’est pas un grand expérimentateur de forme, il est néanmoins un réalisateur solide qui sait utiliser au mieux ses décors dans sa mise en scène. Il met ainsi en scène les paysages de Hokkaido avec beaucoup de réussite, en épousant son récit et ses personnages. Un paysage rural, encore brut (les habitations des mineurs par exemple, relèvent plus du bidonville), un peu rugueux, mais empreint d’une belle lumière et d’une réelle poésie ; comme un certain reflet du personnage interprété par Takakura Ken.

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Le film lève peu à peu le mystère sur l’histoire et la personnalité de Yusaku, et Yamada sait aussi faire monter la tension et l’émotion par notes subtiles jusqu’au dénouement. Par exemple, à mesure que l’on approche de l’issue du film, les signes évocateurs du jaune des fameux mouchoirs du titre se font de plus en plus présents dans le décor (pissenlits, ligne de signalisation, etc), soulignant de manière sous-jacente, quasi-subliminale, la tension et les doutes grandissants qui l’habitent.

Les Mouchoirs jaunes du bonheur constitue donc un très joli mélodrame qui emmène le spectateur dans un voyage avec légèreté à travers le Hokkaido des années 70, mais sait, en creux, faire preuve d’acuité et véhiculer un regard moderne sur son époque. Un beau témoignage de la force de Yoji Yamada pour écrire de beaux personnages avec simplicité et humanité.

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Les Mouchoirs jaunes du bonheur : chez Carlotta depuis le 23 août

 

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