[Cinéma] KAÏRO, un classique de l’horreur informatique par KUROSAWA

Aujourd’hui retour sur l’un des plus célèbres longs métrages de Kiyoshi KUROSAWA. Sorti en 2001, Kaïro est un yūrei eiga atypique, qui reste aujourd’hui une réussite miraculeuse dans le genre encore très mal exploité de l’horreur informatique.

 

Un peu d’histoire

C’est au cours d’une conversation avec le réalisateur et scénariste d’animés Chiaki KONAKA, au début des années 90, que KUROSAWA commence à développer le concept de ce qui deviendra Kaïro 8 ans plus tard. À cette époque Kiyoshi KUROSAWA est surtout connu pour Sweet Home, un film de maison hantée bénéficiant des maquillages de Dick SMITH (L’exorciste) et ayant posé les bases du survival horror à travers sa déclinaison vidéoludique sur NES. Grâce au succès de Cure et Charisma dans de nombreux festivals internationaux, le réalisateur ressort Kaïro de ses cartons, alors que le cinéma d’horreur japonais connait un renouveau à travers deux films…

Le 1er est Ring de Hideo NAKATA en 1998, que devait réaliser KUROSAWA avant de quitter le projet après avoir tourné la bande vidéo que visionnent les différents protagonistes. Le second est Ju-On de Takashi SHIMIZU, initialement prévu pour le marché de la vidéo et qui connaitra également un rayonnement international. Ces deux long métrages introduisent une horreur déliquescente dans le Japon contemporain et connaitront de nombreuses déclinaisons, jusqu’à récemment un improbable cross over entre Sadako et Kayako produit par Universal. C’est donc en terrain balisé que KUROSAWA tourne son yūrei eiga pour le compte de la Toho.

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L’horreur informatique

Kaïro narre les péripéties d’un groupe de jeunes tokyoïtes confrontés à une vague de disparitions et suicides en lien avec internet. Tout comme NAKATA et SHIMIZU, KUROSAWA installe son histoire de fantômes dans le japon urbain contemporain. Cependant à contrario de Ring, la menace surnaturelle prend place à travers internet. Un choix aussi original que risqué dans la mesure où l’utilisation de l’informatique (ou même du jeu vidéo) comme élément horrifique est propice au ridicule, et à un énième discours réactionnaire sur les dangers du virtuel, tel que montré dans Brainscan ou The Devil Inside.

La différence provient du traitement effectué par KUROSAWA sur son récit. Bien que situé au début des années 2000, époque où le web était en pleine expansion, Kaïro reste sobre dans sa description des dernières avancées technologiques, lui permettant de mieux résister à l’épreuve du temps, et surtout de rester concentré sur les enjeux humains de son récit. Les deux protagonistes principaux, Michi Kudo (Kumiko ASÔ) et Ryosuke Kawashima (Haruhiko KATÔ), sont des étudiants attachants que le cinéaste dépeint avec sobriété, leur évitant de tomber dans les stéréotypes du genre. Leur enquête pour découvrir la vérité se heurte à la disparition progressive de leurs proches puis de la population environnante.

Le choix d’internet comme moyen pour les fantômes de s’emparer de notre monde induit un changement radical dans l’horreur. Ring, ou le futur Dark Water, restaient des œuvres où l’horreur restait intimiste. Ici KUROSAWA démarre sur un postulat similaire pour mener à une menace plus globale.

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Système D apocalyptique

Disposant d’un petit budget, le cinéaste reste fidèle à sa tradition d’artisan de la série B et utilise des moyens aussi simples qu’efficaces pour mettre en avant les esprits. Le réalisateur réutilise plusieurs idées entraperçues dans sa vidéo sur Ring de NAKATA : de longs plans fixes avec arrivée progressive du spectre jusqu’à l’avant plan, face au spectateur. Plutôt que d’avoir recourt à des jump scares usités, KUROSAWA préfère miser sur le ralenti et la distorsion sonore comme vecteur d’angoisse. Une idée aussi simple qu’efficace, qui permet au réalisateur d’instaurer un climat d’inquiétante étrangeté tout au long du film. Le chef opérateur Jun’ichirô HAYASHI déjà à l’œuvre sur Charisma et Ring n’hésite pas à éclairer les fantômes en plein jour afin de susciter une menace plus naturaliste. Parmi les autres idées ingénieuses, une tache noire et des rubans rouges parviennent à retranscrire la prise de contrôle progressive de notre monde par les esprits. Le cinéaste confère à son film une aura de fin de monde en filmant simplement des bâtiments et rues désertes dans lequel évoluent les protagonistes.

Bien qu’on ait souvent analysé le film de KUROSAWA comme une énième représentation des problèmes de la jeunesse dans la société japonaise contemporaine, le propos développé est autrement plus ambitieux et universel que celui, réducteur, auquel une critique institutionnelle se plait à l’enfermer de manière rationalisante et réconfortante. Du fait de son sujet – la disparition de l’humanité, envahie par le monde des esprits – Kaïro peut se voir comme une relecture spectrale des films de Body Snatchers tels que L’invasion des profanateurs, dans sa description de la fin de la civilisation par le prisme d’une nouvelle humanité, réduite à un anonymat collectif et uniforme.

Si les vagues de suicides sont beaucoup moins graphiques que dans Suicide Club de Sono SION, elles suggèrent un fatalisme similaire quand à la disparition du genre humain. Le cinéaste ayant puisé dans sa fascination pour le cinéma fantastique asiatique et occidental pour livrer une œuvre singulière qui touche à des peurs universelles, que l’ancrage dans notre quotidien rend à la fois plus terrifiant et humain. Le tout menant à un final apocalyptique dans les rues de Tokyo, teinté d’une certaine forme de romantisme qui annonce les œuvres récentes du cinéaste et le tournant plus optimiste quand à sa vision des esprits.

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Classique reconnu dans la filmographie inégale de son auteur, mais encore trop méconnu quand il s’agit d’aborder le genre du fantastique en général, Kaïro conserve, plus de 16 ans après sa réalisation, d’indéniables qualités qui mériteraient largement d’être d’avantage reconnues. Le film de Kiyoshi KUROSAWA prend place dans un sous genre codé du cinéma japonais pour toucher à un propos universel qui n’oublie jamais le genre investi. Une merveille qui mérite largement d’être redécouverte et qui reste encore aujourd’hui l’un des meilleurs films de son auteur.

Kaïro est édité en DVD chez Arte Video

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