Rintarô aux Utopiales 2022 : une conférence de presse pour mieux connaître le Maître

Rintarô était l’un des invités d’honneur des Utopiales 2022, à la Cité des congrès de Nantes, du samedi 29 octobre au mardi 1er novembre. Le festival de science-fiction nantais a rendu hommage au grand maître de l’animation tout ce long week-end de la Toussaint et voici la retranscription de la conférence de presse donnée samedi, accompagné de son interprète Shoko Takahashi. Au programme : le rôle important des animateurs, le très talentueux Yoshinori Kanada, ses chefs d’œuvre dont Metropolis, sa passion pour le cyclisme et Albator et sa VF qu’il n’a pas aimée !

Conférence de presse de Rintarô aux Utopiales 2022 – Interprète : Shoko Takahashi

J’ai remarqué que lorsque vous êtes réalisateur, vous ne signez jamais les scénarios et vous ne travaillez jamais sur l’animation. Pourquoi ?

En fait, comme tu le dis, j’ai occupé différents postes dans l’animation mais mon but a toujours été d’être réalisateur. C’était en fait pour apprendre. Parfois, il m’est arrivé de me concentrer à l’écriture de storyboard ou de scénario, mais en fait, le but était très clair : devenir réalisateur. Pour moi, ce travail de réalisateur est une synthèse de tous les métiers de l’animation. Je pense que c’est la même chose pour un réalisateur de cinéma en prise de vue réelle. En fait, le cinéma est avant tout un art collectif et quand on est réalisateur, on est obligé de comprendre tous les métiers de l’animation. Et c’est pour cela que mon expérience en tant qu’animateur m’a beaucoup servi. Pareil pour l’écriture de scénario, quand on est réalisateur, même si on ne l’écrit pas, il faut bien comprendre le scénario écrit par quelqu’un d’autre donc c’est très utile d’avoir eu cette expérience en tant que scénariste. J’ai aussi été animateur et ça m’a beaucoup aidé : je sais ainsi quelle indication donner aux animateurs. Le réalisateur doit vraiment comprendre l’ensemble des métiers de l’animation.

Pour moi, les vedettes dans l’animation, ce sont les animateurs qui valent les acteurs du cinéma en prise de vue réelle. Dans ce dernier, le réalisateur dirige les acteurs qui jouent leurs rôles et c’est la même chose pour moi : je dirige les animateurs, car en dessinant ils interprètent les rôles en quelque sorte. Il faut donc avoir une bonne communication entre le réalisateur et les vedettes, les animateurs donc. Je le dis de façon très sérieuse : sur le terrain, on s’amuse bien.

Justement, en parlant d’animateurs, vous avez souvent travaillé avec l’animateur de légende, Yoshinori Kanada qui avait un style unique. J’aimerais savoir comment vous vous êtes rencontrés et qu’est-ce que cela faisait de travailler avec lui. Et aussi, qu’est-ce qui vous a intéressé dans son style à l’époque ?

Je ne m’attendais pas à entendre le nom de Kanada ici, à Nantes. Je pense que dans le milieu de l’animation japonaise, il y a vraiment beaucoup d’animateurs extrêmement talentueux et je pense même qu’ils sont plus nombreux que chez Disney. Parmi tous ces animateurs vraiment talentueux, Kanada était pour moi vraiment particulier. La première fois que j’ai travaillé avec lui, c’était sur Galaxy Express et j’ai été marqué par son talent et sa sensibilité. En fait, l’animation est obtenue avec 24 images par seconde, comme Disney par exemple. Comme les budgets étaient assez restreints pour la majorité de la télévision japonaise, on était obligé de faire des économies et c’est comme cela qu’on a inventé l’esthétique de l’économie, avec Astro Boy, l’adaptation de Osamu Tezuka. On avait ainsi l’habitude de travailler avec moins de 24 images par seconde. Le public normal ne le remarquait pas forcément car les images défilent trop vite, mais les animateurs et les professionnels voient dès qu’il y a un problème, lorsqu’il y a une image en trop ou en moins. C’est avec cette différence minime que l’on s’exprime et Kanada était particulièrement doué pour s’exprimer de manière très artistique en décidant du bon nombre d’images.

Affiche de Galaxy Express 999 ©Toei Animation

Imaginons qu’il faut faire l’animation d’un mouvement de la main en partant d’un point à un autre. (Rintarô fait le mouvement avec ses mains) Le réalisateur demande aux animateurs de faire tel mouvement, c’est-à-dire la main doit partir de là et arriver à tel endroit. Le réalisateur donne aussi la durée de ce mouvement. Si on veut un mouvement très rapide, il faut réaliser 12 images pour 0,5 seconde. Les animateurs cherchent toujours le mouvement le plus fluide possible. C’est ce que Disney fait de manière parfaite. Ce qui était impressionnant chez Kanada, c’est qu’il ajoutait une image qui ne correspondait pas du tout au mouvement. Quand on regardait le résultat produit, c’était très beau et bien réalisé. Avec l’ajout d’une seule image, Kanada pouvait vraiment montrer la personnalité ou l’originalité d’un personnage. Kanada et moi avons beaucoup travaillé ensemble justement pour chercher des mouvements singuliers et particuliers. L’image ajoutée, on ne l’a voit pas forcément mais si on regarde au ralenti, on peut la repérer et Kanada était très fier de cela et conscient de la conséquence de cet ajout. Nous avons vraiment essayé de chercher des effets grâce à l’ajout de cette image. D’autres utilisaient aussi cette méthode. Aux États-Unis, à des fins publicitaires, dans un film se passant dans un désert, il y avait une image avec Coca Cola. Le public s’est rendu compte de cette image subliminale. Depuis cette polémique, on ne pouvait plus utiliser ce procédé. Cette image ajoutée se remarque à peine mais parle beaucoup à l’inconscient. Hitler avait beaucoup utilisé ce procédé pour effectuer sa propagande et le lavage de cerveau. Aux États-Unis, finalement, ce procédé était mal vu et donc, ils ont arrêté. En tout cas, nous, dans l’animation japonaise, c’était un moyen de s’exprimer dans un but artistique.

Vous avez travaillé avec Osamu Tezuka sur Astro Boy et le Roi Léo. Et quelques années plus tard, vous avez réalisé l’un de vos chefs-d’œuvre qu’est Metropolis, adaptation de son 2e manga. Est-ce que vous y pensiez depuis longtemps à ce Metropolis et à cette façon toute particulière de le mettre en scène ?

La première fois que je me suis occupé de la mise en scène, c’était sur Astro Boy et je serai toujours reconnaissant envers Osamu Tezuka de m’avoir sollicité. Ensuite, comme vous le dites, j’ai travaillé sur le Roi Léo. A l’époque, je n’avais pas du tout l’intention d’adapter un jour Metropolis. Comme vous le savez, j’ai quitté Mushi Production pour travailler ensuite sur différents films qui n’avaient rien à voir avec des œuvres d’Osamu Tezuka. J’avais toujours en tête l’idée que mon point de départ, c’était Osamu Tezuka et donc, je me sentais un peu responsable de faire quelque chose de bien avec ses œuvres. J’avais le regret de ne pas être allé jusqu’au bout, à l’époque d’Astro Boy. J’avais 22 ans et avec le recul, je pense que je n’étais pas au niveau à ce moment-là. Tezuka était jeune aussi, il avait la trentaine.

Astro Boy ©Tezuka Productions

Ce n’est que 30 ans plus tard que j’ai commencé à réfléchir sérieusement et que je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose. C’est comme ça que j’ai eu l’idée d’adapter Metropolis, créé par Tezuka à l’âge de 21 ans. A cette époque, il voulait devenir médecin et suivait des études de médecine. Metropolis fait partie d’une trilogie avec Lost World. Et je me suis dit que c’est le point de départ de Tezuka et que j’aimais bien aussi cette ambiance très urbaine. Et je pense qu’à l’époque, Tezuka était très influencé par Disney. Il suffit de regarder le découpage de ses mangas ou les bras des personnages assez gros qui rappellent les personnages de Disney. Et d’ailleurs, je pense que son niveau était supérieur à Disney déjà à l’époque et qu’il aurait voulu qu’il soit adapté au cinéma. J’ai eu l’occasion de discuter avec Ôtomo avec qui j’avais déjà travaillé et c’est comme ça qu’on a décidé ensemble de travailler sur cette œuvre.

Quelle est l’ambition de votre projet de BD autobiographique que vous êtes en train de dessiner ? Quelle est la partie de votre vie que vous souhaitez absolument raconter à votre public ? Et aussi, est-ce que le cyclisme prend encore aujourd’hui autant de place dans votre vie ?

En réalité, j’ai un certain nombre d’amis à Paris – notamment Shoko à côté de moi qui traduit – qui s’intéressent à l’histoire de l’animation japonaise et qui veulent bien comprendre le contexte historique. Selon mes amis, j’ai vécu cette histoire de l’animation japonaise puisque j’ai vraiment assisté à l’évolution de celle-ci. Mon histoire représente en quelque sorte l’histoire de l’animation japonaise. Shoko ou d’autres amis m’ont dit qu’il fallait absolument raconter cette histoire dans une bande dessinée. Je n’avais pas du tout l’intention de créer un manga au Japon. Mais en écoutant mes amis, je me suis dit : « pourquoi pas ». Sans trop hésiter, j’ai pris ma décision. Et c’est comme ça que j’ai voulu raconter cette histoire sur le plan humain déjà. Qu’est-ce que les gens mangent à l’époque ? Qu’est-ce qui s’est passé dans cette histoire ? Mais après avoir accepté, j’ai un peu regretté car je ne me rendais pas compte que cela serait aussi difficile comme travail. Et vraiment, j’ai beaucoup regretté d’avoir accepté. Parce qu’aujourd’hui, j’ai 81 ans et raconter cette vie aussi longue n’est pas facile. Je me demande toujours si je vais mourir avant d’avoir le temps de terminer ma BD. Comme vous l’avez dit tout à l’heure, pour moi, le film Metropolis représente beaucoup et est très important. J’ai donc décidé de faire commencer et terminer ma bande dessinée avec Metropolis. Cette histoire est en quelque sorte la synthèse de ma propre vie. Et demain, dans ma masterclass, je compte montrer quelques images de ma BD. J’espère que cela va vous donner envie d’en connaître davantage et d’acheter celle-ci une fois terminée.

Affiche du film Metropolis ©Madhouse

Concernant le cyclisme, connaissez-vous Bernard Hinault ? Depuis qu’il est devenu champion, je l’ai toujours suivi à la télévision. (Il cite aussi le nom de Laurent Jalabert). Aujourd’hui, il y a vraiment des vélos spécialement conçus pour les enfants, mais quand j’étais petit il n’y en a avait pas. Tous les vélos étaient pour les adultes. En France ou en Belgique par exemple, les vélos sportifs ont toujours existé mais au Japon, c’était des vélos pour un usage quotidien. La seule taille qui existait était adulte et du coup, les enfants devaient monter sur un vélo beaucoup trop haut pour eux. (Rintarô imite la montée du vélo) C’était vraiment très acrobatique. En réalité, les vélos étaient utilisés à l’époque par les livreurs. Les gens n’avaient pas de vélo. Cette façon de monter à vélo était appelée le triangle car les jambes et le cadre formaient un triangle. Quand j’ai vu pour la première fois Bernard Hinault, j’ai découvert un vélo que je ne connaissais pas. J’ai voulu avoir le même vélo que Bernard Hinault et j’ai été étonné par son prix très élevé. Exactement le même modèle était trop cher. Au Japon, on pouvait tout de même trouver des reproductions de certains modèles qu’il utilisait. Mais même ces vélos étaient très chers : 700 000 yens ! Pour les payer, j’ai fait quelques storyboards que je n’avais pas trop envie de faire. Aujourd’hui, je fais moins de vélo à cause de mon âge. Me faire doubler par des jeunes filles qui vont plus vite que moi, cela m’énerve. (Rires) C’est pour cela que j’essaye de ne pas trop faire de vélo. Dans une autre vie, je ne travaillerais pas dans l’animation mais je serais cycliste et je participerais au Tour de France.

Rintarô imite la montée du vélo

Comment avez-vous entendu parler des Utopiales et que pensez-vous de ce festival ?

A vrai dire, je ne connaissais pas du tout. C’est Shoko (son interprète et amie) qui m’en a parlé lorsque les Utopiales ont souhaité m’inviter. Un jour, j’ai reçu la lettre d’invitation de Frédéric Temps, le responsable de la section Cinéma des Utopiales. Et j’ai trouvé cela très intéressant car dans ma vie, j’ai été invité à des festivals sur l’animation dans le monde mais c’était une première fois pour moi dans un festival de science-fiction. Je suis très honoré d’être invité et d’être présent aujourd’hui à Nantes, la ville de Jules Verne que j’aime beaucoup depuis mon enfance. Je ne me rappelle plus en quelle année c’était, mais une fois en regardant le Tour de France, j’ai vu le peloton passer sur un pont à Nantes avec la Loire. J’ai toujours voulu aller à Nantes et voilà que mon rêve s’est réalisé.

Êtes-vous au courant du succès populaire en France d’Albator ? Connaissez-vous les raisons qui peuvent expliquer ce succès dans notre pays ?

Plusieurs personnes m’avaient déjà dit que Albator avait rencontré un très grand succès en France. Moi-même, j’ignore pourquoi. Je comprends que les personnes aimant l’animation japonaise ont apprécié la série mais il paraît que cela a plu au grand public qui n’était donc pas spécialement amateur d’animation japonaise. Je ne comprenais pas les raisons de ce succès et un jour, on m’a montré la version française d’Albator, à l’époque en cassette VHS. J’ai été vraiment très surpris par cette version de doublage. En fait, la musique et beaucoup d’éléments ont été modifiés. Et maintenant, je me demande comment les Français ont fait pour apprécier. Je me trompe peut-être mais c’est sûrement le personnage d’Albator qui a plu au public. C’est un personnage anti-autorité, un héros qui se montrait toujours contre le pouvoir, à l’antipode d’un conformiste. C’est un grand solitaire aussi. Tout ça, j’ai essayé de focaliser tout cet aspect pour montrer ce personnage. Un œil caché, sa façon de porter le manteau, tout ça a été choisi pour mettre en avant ce côté anti-autorité. C’est sûrement cela qui a été applaudi en France comme au Japon.

Albator, le corsaire de l’espace ©Toei Animation

Pour moi, le cinéma n’est pas que des images ou de la narration. La musique est un élément très important et pour la série Albator, j’ai énormément travaillé avec le compositeur (Seiji Yokoyama) justement pour rendre compte du mieux possible le personnage d’Albator. Et donc après tout ce travail sur la musique, j’ai été vraiment très étonné quand j’ai vu la version française sans la musique que j’avais choisie. Depuis l’âge du collège, je suis cinéphile et je regardais beaucoup de films français et italiens. J’aimais particulièrement le cinéma noir français dans lequel j’aimais beaucoup la musique de jazz moderne. Et c’est pour cela qu’à chaque fois que je réalisais un film ou une série, je travaillais beaucoup la musique. Quand j’ai su que la France, pays de cinéma, a osé ne pas respecter la musique d’une œuvre, cela m’a vraiment choqué. J’ai été très touché quand j’ai appris que les Utopiales avaient choisi de diffuser la version originale d’Albator. Cela montre qu’ils respectent beaucoup le travail des auteurs et j’en suis très heureux.

Merci à Rintarô et à son interprète Shoko Takahashi ainsi qu’à toute l’équipe des Utopiales pour avoir organisé cette conférence de presse. 

La conférence de presse du samedi 29 octobre a été filmée par Ideas in Science et est disponible sur YouTube :

David Maingot

Responsable Culture à JDJ et passionné de la culture et d l'histoire du Japon, je rédige des articles en lien avec ces thèmes principalement.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.