Le Mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi : de mes amours décomposés !

Ryusuke HAMAGUCHI, en plus d’être un petit prodige du cinéma, est un rat des villes. Et ce n’est pas nous qui le disons, c’est lui. Lui et ses sept précédents longs-métrages, qui tous, d’une manière ou d’une autre, faisaient la part belle aux mégapoles japonaises et à leurs habitants. Avec Le Mal n’existe pas, en salles à partir du 10 avril, le voilà cependant exilé dans les montagnes de Nagano. Un nouveau cadre et une nouvelle approche (autant de l’image que du son) qui ne l’empêchent pas de signer un sixième long-métrage toujours aussi réussi et juste. Le mal n’existe pas, peut-être, mais le talent si. Et il semble couler dans les veines du réalisateur de Asako 1&2, Contes du hasard et autres fantaisies et de Drive My Car.    

Affiche du film, Le Mal n'existe pas

Le film qui n’existait pas

Le Mal n’existe pas n’est pas un film. Son intrigue se déroule à Mizubiki, un petit village tranquille, perdu dans les montagnes à deux heures de Tokyo. C’est là-bas que vivent un père, Takumi, et sa fille Hana, et là-bas, aussi, qu’a lieu le bras de fer entre les habitants du village et les représentants d’une agence de mode souhaitant y ouvrir un site de « glamping » (contraction de glamour et camping). Mais Le Mal n’existe pas n’est pas un film. C’est un brouillon.

Remontons le temps. 17 juillet 2021. Ryusuke HAMAGUCHI monte sur la scène du Palais des Festivals, à Cannes, sous les applaudissements du public. Il vient de recevoir le Prix du scénario, pour Drive My car, son sixième long-métrage depuis son film de fin d’études, Passion. Un an plus tard, rebelote, et la même scène ou presque se joue aux Oscars, où Hamaguchi reçoit cette fois la statuette du Meilleur Film en langue étrangère. Dans le sillage de ces deux prix, le film est un triomphe commercial qui impressionne partout où il sort. Un succès qui témoigne autant des qualités de réalisateur de Hamaguchi, que de sa capacité à s’entourer. Il y a le scénario formidablement adapté de Haruki MURAKAMI par Takamasa ÔE, il y a les performances de Hidetoshi NISHIJIMA et de Tôko MIURA. Et puis il y a l’envoutante musique du film, signée Eiko ISHIBASHI.

Le mal n'existe pas, Ryusuke Hamaguchi, film, critique
©2023 NEOPA, Fictive.

Une bande-son qui a conquis le cœur du public, mais pas que, puisqu’après cette première collaboration, HAMAGUCHI et ISHIBASHI ont décidé de remettre le couvert pour un nouveau travail en commun. Un concert, Gift accompagné par des images muettes signées HAMAGUCHI. C’est de ce dernier que Le Mal n’existe pas est le brouillon. Un brouillon qui, au fil du temps, s’est animé d’une vie propre pour devenir le film qui sort ce mercredi : une œuvre sœur qui existe autant pour elle-même que comme reflet, alternative et prolongement du concert dont elle ne devait être qu’un premier jet.

 Sous les branches la neige

Sans surprise donc, les compositions d’Eiko ISHIBASHI y jouent un rôle de premier plan, et si le film montre l’opposition entre urbains et ruraux, ou plutôt entre technocrates et classes populaires, cette rencontre de deux mondes reste secondaire, subordonnée à une musique qui définit largement l’œuvre qu’est Le Mal n’existe pas. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir la scène d’ouverture du film : un lent travelling sur un ciel gris, que cachent en partie les branches plus ou moins éparses d’une forêt, le tout accompagné d’un morceau ample, lent, noble et triste. Aussi bien visuellement que musicalement, il y a plusieurs niveaux dans cette scène liminaire qui s’étire. Il y a plusieurs couches et la profondeur de champ évolue selon que les branches sont plus ou moins resserrées. Tout y est une affaire de subtiles variations. Autant d’affirmations qui vaudront, ensuite, pour le film entier.

Alors qu’il est relativement court, à peine une heure et quarante-six minutes, Le Mal n’existe pas est un film à strates, qui accumule regards et perspectives avec une science consommée. Il y a d’abord celui de Hana, cette jeune fille qui, a à peine huit ans, est déjà capable de nommer une bonne partie des essences d’arbres composant la forêt où elle vit avec son père. Le regard d’une enfant qui rentre chez elle à pied et que tout semble émerveiller : un arbre, le ciel ou une plume. Il y a aussi, bien sûr, celui de son père, le monolithique et mutique Takumi qui semble tout savoir de la nature, ainsi que ceux des deux représentants de l’agence de mode, Takahashi et Mayuzumi, outsiders dans un monde qui leur échappe franchement. Et puis, il y a les non-regards, que Hamaguchi met en scène avec une créativité toujours renouvelée. De fait, à de multiples reprises, sa caméra échappe au point de vue humain. Elle saisit le monde indépendamment d’un regard, et, de cette absence émerge des scènes où comptent avant tout les nuances, les subtiles variations : de la lumière ou du paysage qui change d’apparence à mesure que la caméra recule.

Le mal n'existe pas, Ryusuke Hamaguchi, film, critique
©2023 NEOPA, Fictive.

L’eau coule toujours vers le bas

En ce sens, Le Mal n’existe pas est exactement le film sur la nature qu’il voulait être : plus qu’une fable écologique qui dit qu’elle doit être protégée à tout prix, c’est une œuvre qui en saisit la vitalité : qui capte, par son image et sa bande-son les mouvements qui l’animent, et, d’une certaine manière, les lois qui la régissent. « L’eau coule toujours vers le bas » dit l’un des personnages du film. Une règle que saisira ensuite Hamaguchi dans un plan angoissant, une simple vérité générale à un moment devenant, à un autre, un inquiétant présage.

Cela étant, et si le réalisateur lui-même est ferme quant au fait que Le Mal n’existe pas n’est pas un film écologique, et certainement pas, non plus, celui d’un retour aux sources idéalisé, il ne s’affranchit pas, pour autant, de tout commentaire sur le sujet. Une longue scène, notamment, marque à la fois par la façon dont la langue creuse des technocrates y bute contre le pragmatisme des locaux et par la critique de « l’efficacité à tout prix » qui y est formulée. Et s’il s’agit ici de fosses septiques, souvenons-nous néanmoins que Hamaguchi a adapté Murakami, l’auteur qui disait, après l’accident nucléaire de Fukushima, qu’il ne « fallait pas laisser nous rattraper les chiens du malheur qui s’appellent « efficacité » et « commodité ». » Des propos à la lumière desquels l’argumentaire d’un des personnages du film – ce que les gens du haut font impacte ceux du bas, et quand ces derniers ne peuvent plus le supporter, ils finissent par réagir – se charge d’une dimension tout à fait politique. 

Le mal n'existe pas, Ryusuke Hamaguchi, film, critique
©2023 NEOPA, Fictive.

Là encore, c’est le même principe de couches et de strates que dans la scène d’ouverture qui est à l’œuvre : film sur le mouvement de la nature dans une scène, commentaire sur la cupidité capitaliste dans l’autre, Le Mal n’existe pas est protéiformes, insaisissable, et voilà que quelques scènes plus loin, il se transforme encore, cette fois en film de mœurs, qui, le temps d’une conversation dans une voiture, revient à ce qui faisait jusque-là le cœur du cinéma de son réalisateur : des dialogues au naturel désarmant, qui semblent tout dire, en quelques phrases, de la nature humaine.

Un, deux, trois soleil avec le mal

Une scène tout à fait singulière, dont on retient bien sûr la finesse remarquable de l’écriture, mais, plus encore, la fin. Une irruption de violence qui tue dans l’œuf le semblant de complicité qui semblait naître dans l’habitacle. Une violence fulgurante, qui est peut-être d’ailleurs, la clef du puzzle. Car si Hamaguchi croise les regards, humains ou non, s’il croise les histoires, les personnages et les origines géographiques, ce qui les unit est presque toujours une forme de violence. Il y a, bien sûr, celle sociale et économique d’un projet comme celui de « glamping », qui menace autant l’environnement que la communauté des habitants de Mizubiki. Il y a celle de la réaction de ces derniers face au dit projet, et puis il y a les autres. Celle que le design sonore du film donne à entendre lorsque Takumi coupe du bois, l’impact de ses coups résonnant dans la montagne, encore et encore, celle d’un gros plan sur une goute de sang, ou celle de la nature même, dans laquelle la mort, en témoigne une carcasse de faon abandonnée au milieu du chemin, peut frapper à tout moment. Le Mal n’existe pas. C’est le titre qui le dit, mais enfin, avant la scène d’ouverture, ce n’est pas comme ça qu’il apparait à l’écran. C’est sur les mots « Evil exist » (le mal existe) que le film commence, avant que ne s’affichent à l’écran ceux qui viennent en compléter le titre « Evil does not exist » (le mal n’existe pas). Le Mal existe, donc, et c’est tout le propos du film. Même dans la nature, qui laisse pourrir des carcasses. Il existe chez les investisseurs indifférents, prêts à saccager un écosystème pour toucher des subventions, bien sûr, mais il existe aussi au sein même du dit écosystème. Le mal existe, il n’est pas un corps étranger. C’est une ombre latente, omniprésente, qui peut surgir à tout moment : au détour d’une conversation en voiture, lors d’une réunion, dans des mots lâchés sans prendre en compte leur impact sur la réalité ou sous la frondaison d’une forêt.

Le mal n'existe pas, Ryusuke Hamaguchi, film, critique
©2023 NEOPA, Fictive.

Elle est, au fond, comme la carcasse de faon au milieu d’un chemin qui revient à plusieurs reprises pendant le film : inévitable. Et, face à une telle présence qui s’impose d’elle-même, il ne reste qu’à choisir comment agir : l’observer, essayer d’en comprendre l’histoire, voir ce qu’elle dit du reste du monde, ou la contourner sans s’en soucier, en se bouchant le nez pour masquer l’odeur.   

Ryusuke Hamaguchi a toujours été un réalisateur du doute et des questions indécidables, et c’est certainement plus vrai que jamais avec Le Mal n’existe pas, œuvre insoluble au sens le plus fort du terme, en témoigne sa fin, qu’il convient de découvrir en salle, sans gâcher la surprise. Toujours est-il que, même sans en dire en plus sur le sujet, quelque chose, dans Le Mal n’existe pas, semble fait pour échapper à dessein au spectateur. Il y a ce titre en forme de pied de nez, qui dit l’exact opposé de ce que le film montre. Et puis il y a tout le reste ; une impression d’étrangeté, des questions sans réponses, une musique envoutante mais toujours interrompue brusquement, le mutisme des uns, le regard lourd des autres, le temps étiré des plans-séquences, le crépuscule dans le ciel, et une forme de logique qu’on devine mais qui nous échappe. En somme, comme la nature qu’il montre en-dehors du regard humain, Le Mal n’existe pas est un film agité par une vie souterraine. Un film qui se regarde comme on écoute de la musique – pour citer Hamaguchi lui-même. C’est-à-dire, plus que pour son sens, pour les remous qu’il produit à la surface de notre conscience. Au fond, c’est un film tout entier à l’image de sa première scène : un empilement de strates, plus ou moins sensibles. Et, là-dedans, dans ces couches de sens, le mal rôde, indéfini, échappant à toute réponse, et ne laissant, à la fin, que le vertige du doute.

Comment succéder aux trois heures de paroles de Drive my car ? Par la brièveté et le silence. À contrepieds de ses précédents films, Ryusuke HAMAGUCHI reste pourtant fidèle à ce qui fait de lui un grand réalisateur et continue d’explorer, au fond, les mêmes thèmes, tout en s’accordant plus de liberté visuelle. Presque social, presque écologique, presque fantastique, Le Mal n’existe pas est totalement un grand film. Une grande œuvre, fascinante précisément parce qu’elle échappe à toute lecture figée et manichéenne et laisse de la place, dans sa construction même, au spectateur et à ce qu’il souhaite y mettre.

4 réponses

  1. Poulet dit :

    J’ai fini de regarder le film en m’interrogeant sur la fin ? Comment la comprendre ? Mystère total pour moi ? Si quelqu’un pouvait éclairer ma lumière ? Merci beaucoup.
    Où alors, il faut décrypter les croyances japonaises ? A bientôt une explication !

    • Alexis Molina dit :

      D’abord, merci pour votre commentaire (que nous nous sommes permis de modifier pour qu’il ne gâche pas la surprise aux lecteurs n’ayant pas encore vu le film). Ensuite, pour vous répondre, Hamaguchi lui même n’est pas sûr de ce qu’il faut tirer de la fin, et c’est précisément ce qui l’intéresse ; que le film soit indécidable, et qu’il pousse le spectateur à se poser des questions !

      • Pierre dit :

        Bonjour
        Oui un peu facile non ? Je trouve que la fin est bâclée tout simplement. Peut-être que ce réalisateur est un peu trop encensé, à l’image de Godard à son époque… Ce genre de réal oublie le spectateur, se fait plaisir et devient paresseux à l’écriture. Donc c’est beau, c’est lent mais puissant, ok mais je me suis un peu ennuyé, tout cinéphile et écolo que je suis, j’appelle ça les films « intellichiants » qu’il est de bon ton de trouver génial dans un certain milieu faussement intello. Ce n’est que mon avis évidemment. Amicalement. Pierre.

  2. Galfard dit :

    Je ne comprends pas la fin

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