Devilman Crybaby par Masaaki Yuasa a 8 ans ! Retour sur la carrière d’un réalisateur atypique
Il y a près de 8 ans déjà que Devilman Crybaby débarquait sur Netflix. Nouvelle adaptation d’un manga légendaire de Go Nagai produite pour la plateforme au N rouge par Science Saru et réalisée par Masaaki Yuasa, elle marquait un jalon important pour ces différents acteurs qui ont, depuis, fait du chemin. La sortie en décembre dernier de la série au format physique chez Alltheanime permet de rappeler la réussite qu’a constituée cette série, en même temps que l’importance du support physique pour assurer la pérennité de ce genre d’œuvres.

Devilman : un classique dans la pléiade du manga
On ne présente plus cet immense classique du manga qu’est Devilman, crée en 1972 par le grand Go Nagai, aussi papa de Goldorak et de Cutey Honey et dont on vous parlait déjà lors de la sortie originelle de Devilman Crybaby en 2018. Pour une remise en contexte et pour retrouver nos premières impressions sur la série, nous vous invitons donc à vous replonger dans notre article de l’époque.
En plus de 50 ans d’existence, Devilman a connu son lot d’adaptations, plus ou moins heureuses. Et sans hésitation, Devilman Crybaby fait partie des plus réussies. Une réussite qui tient certainement beaucoup à la personnalité de son réalisateur, Masaaki Yuasa, mais pose aussi la question cornélienne de ce qui caractérise une bonne adaptation…

Masaaki Yuasa : le Picasso de l’animation japonaise
Depuis la sortie originale de Devilman Crybaby en 2018, nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion de dire tout le bien que l’on pense de ce génie de l’animation qu’est Masaaki Yuasa – certainement un des plus grands auteurs actuels de cet art. Nous étions notamment revenus sur ses 3 premiers longs métrages édités chez nous justement par AlltheAnime : Mind Game, le film fou qui avait marqué son acte de naissance vis à vis de la critique internationale, Night is Short, Walk on Girl, et Lou et l’île aux Sirènes qui lui avait valu la consécration au festival d’animation d’Annecy en 2017.
Trois films d’importance, sans oublier les deux séries disponibles en France à l’époque, Tatami Galaxy et Ping Pong (adaptation du manga de Taiyo Matsumoto) qui témoignaient de son génie protéiforme et de sa capacité à le fondre dans des univers préexistants sans pour autant renier son identité propre.
Il y a chez Yuasa une véritable jubilation enfantine à créer de l’animation-même, du mouvement. Il est ainsi fascinant de découvrir ses carnets de croquis, dépourvus de toute dimension poseuse – ce qui lui permet d’être ouvert à des character-designs très divers. Un peu à la manière d’un Picasso de l’animation, on y décèle la recherche de la spontanéité et du plaisir pur voire naïf du dessin et du mouvement.

Et quelque part c’est cette philosophie de liberté qui a présidé à la création de son propre studio, Science Saru, en 2013 en compagnie de Eunyoung Choi (animatrice coréenne et collaboratrice régulière de Yuasa depuis Kemonozume, série qui témoignait déjà de l’influence de Devilman sur le réalisateur) en 2006. C’est un studio qui a notamment mis en avant l’utilisation de l’ordinateur et du logiciel Flash pour faciliter l’animation, sortant ainsi des usages classiquement en vigueur au Japon, ainsi qu’une grande ouverture aux animateurs internationaux venus de tous horizons, dont l’Espagnol Abel Gongora est un parfait exemple. Parmi les premiers membres intégrés au studio, cet animateur spécialisé dans le numérique (et l’utilisation de Flash) a fait ses classes au sein du studio avant d’en devenir une des figures de prou, occupant ainsi le poste de réalisateur sur Scott Pilgrim et la seconde saison de Dan Da Dan (en co-réalisation avec Fûga Yamashiro). Un goût du multiculturalisme qui se retrouve d’ailleurs dans les œuvres-même du studio qui n’hésitent pas à mettre en scène des personnages d’origine étrangère ou métissée (c’est par exemple le cas de Miki dans Devilman Crybaby).
Si Mind Game fut produit par le studio 4°C, Night is Short et Lou le furent par Science Saru, pour lequel Devilman Crybaby allait marquer un tournant et le début d’un boom de production lourd de conséquences heureuses comme malheureuses.

Crybaby : adapter, est-ce trahir ?

Nombreux sont les auteurs et les critiques à s’être interrogés sur ce qui fait une bonne adaptation : doit-on respecter scrupuleusement l’œuvre originale ? Peut-on se permettre, non seulement d’en enlever afin de la condenser en un format plus court, mais aussi d’y ajouter de nouveaux éléments, personnages ou lignes narratives pour mieux adapter une œuvre ancienne au contexte contemporain ? Avec Devilman Crybaby, Masaaki Yuasa répond à ce débat de la plus belle des manières, en livrant une œuvre très fidèle à l’esprit de Go Nagai, mais à la narration résolument modernisée.
Il parvient à faire exister ses personnages, en particulier Akira, Ryo et Miki, et aussi à en créer de nouveaux. De cette caractérisation très réussie des personnages découle l’une des grandes qualités de cette ré-invention : rendre actuel et authentique le monde qu’il dépeint et nous faire croire à son histoire. Car malgré la puissance du manga d’origine, l’impact de ses thématiques et la force de son identité visuelle, sa narration très elliptique et heurtée a sacrément vieilli (une remarque que l’on notait déjà en comparant le manga Cutey Honey à son adaptation animée). Dans cette nouvelle adaptation, la narration est exemplaire. Il suffit pour cela de regarder le premier épisode (notamment ses premières minutes) et les jalons qu’il pose pour la suite de l’histoire, annonçant la trame démoniaque de la série et se faisant plus accueillant pour le spectateur ignorant du Devilman original.

La personnalité d’Akira dans Crybaby, en vertu du titre-même de la série qui le caractérise comme un pleurnichard, fait de son empathie le cœur de sa force, même après sa transformation. Ici, il ne s’agit pas uniquement d’une transformation qui évoque la puberté (même si cette thématique est toujours bien présente) : sa nouvelle personnalité plus virile n’oblitère pas pour autant le garçon sensible qu’il était et est toujours.
Les nouveaux personnages permettent de créer de nouvelles trames scénaristiques ou de donner une véritable justification logique à celles préexistantes, tout en étant suffisamment bien écrits pour être bien plus que de simples personnages fonctions.
À ce titre, cette édition de la série par Alltheanime est fort bienvenue. Tout d’abord, elle bénéficie d’une nouvelle traduction très soignée, ce qui se ressent tout particulièrement dans la traduction des séquences rappées. Ensuite, les 2 éditions s’accompagnent d’un contenu éditorial qui permet de se replonger dans le travail d’adaptation mené par Yuasa et toute son équipe. Pour l’édition collector, il s’agit d’un livret assez court d’une trentaine de pages, qui contient quelques illustrations et descriptions des personnages, mais surtout un guide assez éclairant présentant les différences entre le manga et chaque épisode de l’anime. Pour l’édition Deluxe par contre, l’éditeur a fait les choses en grand avec un artbook de 160 pages. Regorgeant de documents, et surtout de longs entretiens avec Masaaki Yuasa, Go Nagai et les membres du studio Science Saru, il permet de prendre toute la mesure du travail d’adaptation et de modernisation tant narratif qu’esthétique opéré par le studio. Ce sont ce genre de bonus qui donnent tout leur intérêt au format physique (comme on avait déjà pu le voir sur l’édition de Macross Zero l’année dernière). Sans oublier que pour les deux éditions, les box sont fort joliment illustrées de manière sobre mais stylisée, collant parfaitement à la série. Une belle réussite !

Une œuvre charnière pour Science Saru et Masaaki Yuasa : l’après Devilman Crybaby
Après le succès de Devilman Crybaby, le studio Science Saru a vu son carnet de commande exploser et s’est retrouvé à mener de front la production de plusieurs films et séries, souvent réalisés par Yuasa lui-même. Au point que le réalisateur finira par avouer être surmené, jeter l’éponge et annoncer son départ de la direction de son propre studio en avril 2020. Dans l’intervalle, il aura pu réaliser notamment la série Japan Sink 2020 (modernisation d’un classique japonais pour Netflix sur le même modèle que Devilman Crybaby mais avec beaucoup moins de réussite), l’excellente et jubilatoire série Keep your hands of Eizôken (dont nous vous parlions à l’époque) et deux formidables longs-métrages : la très belle et touchante romance fantastique Ride Your Wave et le grandiose opéra rock Inu-Oh (qui sortit ensuite en 2021), certainement son chef d’œuvre.
Après une longue période sans nouvelles du réalisateur, on a eu l’agréable surprise de le retrouver à la réalisation du générique de début de la seconde saison de Spy X Family. Une jolie parenthèse en forme de retour aux sources et peut-être pour lui une manière de retrouver le plaisir simple de l’animation et du mouvement ? Les choses sont précisées et l’on sait à présent qu’il est embarqué sur un nouveau projet d’envergure : l’adaptation de Daisy’s Life de Banana Yoshimoto, dont nous vous parlions en juin dernier à l’occasion de son Work in Progress à Annecy, en même temps que la création de son nouveau studio, Ame Pippin. Un nouveau départ pour celui qui reste l’un des auteurs les plus passionnants de l’époque.
Après le départ de son créateur et malgré un bad buzz autour de la détérioration des conditions de travail en son sein, comme souvent dans les gros studios japonais, Science Saru allait poursuivre son ascension jusqu’à atteindre les sommets en produisant l’adaptation du manga à succès Dan Da Dan. Déjà sous la direction de Yuasa, le studio n’hésitait pas à faire la part belle à ses plus jeunes collaborateurs, favorisant ainsi l’éclosion de jeunes talents, comme on l’a évoqué plus haut avec Abel Gongora. Mais avec le départ du co-fondateur, Eunyoung Choi, désormais présidente du studio, il choisit d’ouvrir grand les portes pour mieux y intégrer des talents venus de l’extérieur. Ce fut ainsi le cas de Shingo Natsume sur la série Tatami Time Machine Blues, suite spirituelle de Tatami Galaxy et Night is Short, sortie en 2022. Mais on pense surtout à la déjà célèbre réalisatrice Naoko Yamada. Formée au sein du studio Kyoto Animation, la réalisatrice de K-On!, Tamako Market et A Silent Voice va rapidement trouver chez Science Saru sa seconde maison, réalisant la magnifique série Heike Monogatari en 2021 et le film encore inédit chez nous hors festival The Color Within en 2024.
Alors que le studio a été racheté par la Toho et intégré à son département animation depuis 2024, l’année 2026 s’annonce encore comme un grand cru pour Science Saru avec la sortie à l’été de deux séries : Jaadugar, la légende de Fatima (adaptée d’un manga édité chez nous par Glénat), à la réalisation de laquelle on retrouve justement Abel Gongora et Naoko Yamada, mais aussi l’adaptation d’un autre immense classique du manga et de l’animation japonaise… En effet, après Devilman il y a 8 ans, c’est à présent la nouvelle itération de Ghost In The Shell, qui se profile à l’horizon pour l’été 2026 ! Indubitablement, Science Saru fait désormais partie des grands studios de l’archipel, ceux dont on attend impatiemment les prochaines productions. Ainsi, malgré leur séparation, Masaaki Yuasa comme le studio qu’il a crée continuent de cristalliser les attentes du public, nous inclus.
Devilman Crybaby est disponible en blu-ray édition collector et en édition Deluxe chez AlltheAnime


