Le Cœur de Thomas : une intensité particulière

Moto Hagio et sa vision du manga n’ont de cesse de fasciner depuis plus de 55 ans. Et rien n’incarne le mieux cette fascination que le Cœur de Thomas, œuvre tourmentée, dense, romantique. Quatorze ans après une première parution chez Kaze, Akata ajoute cette pierre angulaire du shôjo à sa collection Héritages.

Quand Akata a débuté la traduction des œuvres de Moto Hagio, la question du retour du Cœur de Thomas en France s’est vite posée. Publié en 2012 dans la collection Classic de Kaze, le titre n’avait alors pas trouvé son public. Depuis, les fans de l’auteur et du genre se languissaient de pouvoir le lire sans avoir à débourser un rein (ou un cœur) sur les sites de seconde main. Et rendre accessible ce qui a modernisé le shôjo d’hier et influencé le boys’ love d’aujourd’hui est devenu une mission importante pour nombre de membres de cette communauté passionnée.

Il était donc évident, pour nous, de vous en parler sur Journal du Japon.

Couverture du Coeur de Thomas
THOMAS NO SHINZO PREMIUM EDITION © 2026 Moto Hagio / SHOGAKUKAN

Vertige adolescent

Résumé : Au début du printemps, en Allemagne de l’ouest, le Gymnasium Schlotterbetz est en émoi. Thomas Wermer est mort. L’idole du lycée, la Fraulein, aurait chuté d’un pont, laissant derrière lui des camarades éplorés et une lettre adressée à l’un d’entre eux, Julusmole, contenant une déclaration d’amour inconditionnel. La réaction de vif rejet du jeune homme inquiète Oscar, son colocataire, également amoureux de lui. Quelques jours plus tard, Eric, portrait craché du défunt Thomas, mais au tempérament bien plus hargneux, fait son entrée au pensionnat, menaçant l’équilibre mental déjà précaire de Julusmole.

Perçu comme un élève aimable et angélique, Thomas laisse un vide et un mystère derrière lui. Julusmole, le premier de la classe, intransigeant délégué des élèves est un garçon secret voir renfermé, qui n’aime pas qu’on envahisse son espace personnel. Oscar, malgré sa propension à l’insolence et à faire l’école buissonnière, est très observateur et attentif à son entourage, et a le caractère d’un meneur. Eric, qui n’aime pas se voir rappeler sa ressemblance avec Thomas, a mauvais caractère et s’emporte facilement, la faute à sa scolarité erratique. Ces quatre jeunes gens forment le casting principal de ce récit dramatique, teinté de souffrance et de secrets bien trop lourds à porter pour de si jeunes épaules.

Cette atmosphère dramatique est entretenue par l’école elle-même. Un établissement non mixte où la religion rythme la vie des élèves, tout en leur permettant d’avoir des relations fortes et intimes entre eux, tout rappelle le esu, ce genre proéminent dans le shojo… Si l’on y prend garde, on pourrait prendre ces garçons pour des jeunes filles aux prises aux errances de l’amour tant leur allure androgyne entretient l’illusion.

Au sein d’un internat où tout le monde s’observe, se scrute et jauge les forces en présence, comment la mort d’un être solaire va précipiter dans les ténèbres ceux qu’il laisse derrière lui, dans l’attente d’un pardon qui tarde à venir ?

Une parution aussi tourmentée que ses protagonistes

Pour apprécier le Cœur de Thomas, il est intéressant de comprendre la genèse de cette œuvre, qui a pris plusieurs formes, et a frôlé l’arrêt de publication avant de finalement révéler tout son potentiel narratif.

Planche issue du Coeur de Thomas, on y voit Julusmole qui s'interroge sur les motivations de Thomas a l'aimer
©THOMAS NO SHINZO PREMIUM EDITION © 2026 Moto Hagio / SHOGAKUKAN

À la base, le Coeur de Thomas est une tentative personnelle, que Moto Hagio ne souhaite pas forcément publier et qu’elle a laissé dans des cartons pour se consacrer à son rêve de faire de la science-fiction. Mais, outre le fait qu’elle publie peu parce qu’elle ne s’aligne pas avec les exigences éditoriales du magazine Nakayoshi de la Kôdansha, nous sommes au tout début les années 70. Le shôjo en tant que genre tend en effet à se développer et fait progressivement accepter ses propres codes de lecture au public, pour mieux se distinguer du shônen. Le style décoratif (l’introduction des motifs floraux par exemple), les romances, les liens familiaux et amicaux sont l’une des bases de ce segment, qui se plait aussi à explorer l’horreur et les thèmes sombres, mais ne s’aventure qu’avec réticence sur des terrains plus politiques, comme le féminisme ou la sexualité.

C’est en passant dans le Besatsu Shôjo de Shôgakukan en 1971 que la mangaka acquiert la liberté de création à laquelle elle aspire. Un de ses premiers travaux est une réécriture du Coeur de Thomas en une courte nouvelle. Intitulée le Pensionnat de novembre, elle introduit Thomas et Eric dans les rôles principaux d’un drame où leur ressemblance physique va les faire s’affronter puis découvrir un ancien secret bien gardé. Hagio tient déjà les thèmes centraux de l’histoire. Elle peut également s’appuyer sur une nouvelle évolution très rapide du shôjo qui s’aventure – enfin – sur les territoires de la SF, de la fantasy et de l’historique.

Et c’est en 1974 que le Coeur de Thomas prend la forme qu’on lui connait. Le titre est choisi pour concurrencer directement la Rose de Versailles de Ryokô Ikeda, publié dans le périodique Margaret et qui connait un succès délirant. Malheureusement, les mésaventures de Julusmole ne convainquent pas les lectrices du Besatsu, qui le classent rapidement dernier des enquêtes de satisfaction, alors que le manga doit durer au minimum un an. Il ne doit son salut qu’au succès de la version reliée du Clan des Poe, la précédent manga de Hagio, qui ramènent vers le magazine un public curieux de ce nouveau titre. Même si le succès n’est pas retentissant, Hagio peut mener l’histoire à son terme.

Inspiration et réception

Dès le départ, les codes les plus marquants du shôjo sont mis à profit dans un seul but : mettre en scène des personnages masculins, pour un public féminin. Julusmole et ses camarades arborent des silhouettes longilignes et des visages où l’enfance le dispute au féminin. Ils vivent et évoluent dans une école non mixte, où les rapports entre les élèves vont de l’admiration sans bornes à la jalousie obsessionnelle, selon ceux qu’ils révèrent ou détestent. L’imagerie et les références religieuses sont très présentes, mais aussi la représentation des sentiments à travers la flore et l’onirisme. Ce qui change peut-être le plus par rapport au shôjo moderne est la présence plus marquées des adultes – non qu’ils soient de meilleurs modèles à suivre que ceux plus absents.

Pourquoi des garçons dans un univers clairement marqué par le esu ? Moto Hagio le dit elle-même :

Lorsque j’ai écrit le script, j’ai fait deux versions : une masculine très inspirée du livre les Amitiés particulières, et une féminine.[…] Peut-être était-ce parce que j’étais moi-même une femme, il y avait une forme de méchanceté féminine qui s’immisçait dans l’histoire. Et il m’est apparu que la version masculine était meilleure.

Oscar, yeux ouverts, joue appuyée contre sa main, l'air songeur. Au dessus de lui, tête vers le bas, Julusmole, yeux fermés, l'air endormi
© THOMAS NO SHINZO PREMIUM EDITION © 2026 Moto Hagio / SHOGAKUKAN

Réalisé par Jean Delanoy en 1964, les Amitiés particulières placent ses protagonistes et le drame de leur amour tabou dans un pensionnat français. Avec les romans de l’allemand Hermann Hesse, ils sont la principale source d’inspiration pour le Coeur de Thomas. Précisons que l’époque pour les mangakas étaient à la découverte enthousiaste des médias occidentaux, qui ont abondamment infusé dans la narration du shôjo. En créant cette histoire dans un univers masculin, le Coeur de Thomas amorce, alors, ce qui deviendra pour nous le boys’ love.

Les monologues intérieurs des personnages sont une porte d’entrée nouvelle dans le genre, une ouverture sur les pensées et les angoisses qui les agitent. Et parce qu’ils sont garçons, dans une œuvre destinée aux filles, cela suscite un intérêt étrange de savoir comment leur réflexion s’organise ou, au contraire, devient chaotique à mesure que les flots de sentiments positifs ou bien plus souvent négatifs s’accumulent en eux.

Chacun des personnage a sa complexité, ses ambivalences. De loin le plus étoffé de tous, Julusmole est aussi celui qui donnera le plus de fil à retordre pour être compris… tant sa volonté de ne pas être approché transpire au delà des pages et des rapports qu’il entretient avec ses camarades, vivants ou disparus. La mort de Thomas va servir de clé à un récit à tiroirs, dramatique et psychologiquement éprouvant, dont personne ne sortira indemne. Empreint de spiritualité et de référence à la chrétienté, le récit verra les personnages ressentir les différentes étapes du deuil – le choc, la colère, la tristesse, l’acceptation – avec une rare force, qui les changera irrémédiablement.

Car, outre la violence subie et infligée, d’autres formes de malaises amèneront à se questionner sur le devenir de ces jeunes adolescents plus ou moins livrés à eux-mêmes dans ce pensionnat. La relation fusionnelle d’Eric avec sa mère, les drames qui entachent les vies d’Oscar et de Julusmole, sont des passages tout aussi difficiles à lire, et pour lesquels chacun est invité à la prudence lorsqu’ils sont abordés. Sans divulguer les passages, le récit évoque les violences sexuelles, le féminicide, la discrimination raciale et l’homophobie.

Au delà du coeur de Thomas

L’édition d’Akata se distingue de celle de Kaze par plusieurs ajouts qui étendent l’univers du Coeur de Thomas. Par exemple on retrouve le Visiteur, paru en 1980 dans le Petit Flower, un magazine destiné aux adolescentes et aux jeunes femmes. Il raconte l’histoire de Oscar avant qu’il n’entre au gymnasium, sa relation à sa mère Hela et son père Gustav. Ce drame psychologique d’une centaine de pages est l’occasion pour Hagio de montrer les progrès qu’elle a réalisé en terme de narration, offrant des personnages adultes à la psyché troublée, et dont les décisions et indécisions affecteront assez Oscar pour en faire l’adolescent mélancolique et blasé qui partagera la vie de Julusmole plus tard..

En 1976, la mangaka avait également publié Eric ou l’été des quatorze ans et demi, qui suit immédiatement la fin du Cœur de Thomas et raconte le premier été du jeune garçon auprès de Juli, son tuteur, et la visite qu’Oscar lui rend au bord du lac de Constance. Narrée du point de vue d’Eric comme un long monologue intérieur, cette histoire à l’atmosphère douce-amère tient plus du livre illustré que du manga, avec de superbes dessins et croquis entièrement en couleurs.

À la toute fin du livre sont rassemblées des affiches et des illustrations des adaptations théâtrales du Cœur de Thomas et du Visiteur par la troupe de théâtre Studio Life qui depuis 1996 joue régulièrement les deux pièces. Moto Hagio, en personne, a illustré des pages du livret et s’est émerveillée de voir ses personnages pendre vie sur scène alors qu’elle avait ses propres planches sous les yeux.

Ilustration en coureurs, Eric, un beau garçon blond aux yeux bleus, est allongé dans l'herbe
© THOMAS NO SHINZO PREMIUM EDITION © 2026 Moto Hagio / SHOGAKUKAN

Pour conclure

Il y aurait encore tant à dire et à raconter sur le Coeur de Thomas. La première est : lisez-le.

L’une des œuvres shôjo les plus analysées, jusqu’à un niveau universitaire, ne saurait laisser de marbre. Chaque planche, chaque ligne est sujette à réfléchir et se poser sur la force des sentiments, individuels et collectifs, son rapport à l’autre, sa vision de l’homosexualité. Surtout, cette nouvelle parution est un témoignage vibrant des ambitions que Moto Hagio a pour la fiction. Même si elle admet ne plus pouvoir regarder cette histoire sans se sentir embarrassée, il est indéniable qu’elle a déversée tout son talent pour la narration et le dessin, en rendant ses personnages à la fois uniques et crédibles par la force de leur caractère.

Que vous commenciez votre découverte du shôjo ou que vous soyez suffisamment aguerri·e pour vous tournez vers une œuvre du patrimoine, le Cœur de Thomas est une lecture indispensable à ajouter à votre mangathèque, à la fois source et icône moderne d’un genre qui ne cesse de se renouveler.

Sources de l’article

  • Le Coeur de Thomas, Moto Hagio, Kaze (Classic), 2012
  • Anthologie, De l’humain. Moto Hagio, traduction Akiko Indei et Pierre Fernande, Glénat 2024
  • Moto Hagio, au-delà du genre, 9ème art+ 2024

Albine

Née avec un manga dans la main, bibliothécaire et collectionneuse

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