L’art sous le signe du Japon : quand deux artistes s’invitent à la galerie Feng Shang à Reims
Aujourd’hui, Journal du Japon vous emmène à la découverte de l’exposition L’art sous le signe du Japon. S’inscrivant dans une démarche de célébration de jumelage entre les villes de Reims et de Nagoya et dans le cadre du mois du Japon à Reims, la galerie Feng Shang déploie une exposition centrée sur la relation entre le Japon et la France.
Du 15 avril au 31 mai 2026, deux artistes, Dark Cherry et Gabriella Moussette, se partageront les murs de la galerie, lieu connu depuis sa création en 2013 pour mettre en valeur des artistes contemporains asiatiques et européens et porter un regard sur le monde et l’Asie.
Un lieu tourné vers le dialogue culturel
Depuis sa création, la galerie Feng Shang à Reims a pour objectif de promouvoir l’art contemporain, et se place activement comme actionnaire du dialogue entre les techniques et savoir-faire asiatiques et les créations d’artistes des quatre coins du monde. L’un des objectifs majeurs du lieu n’est pas seulement d’exposer des œuvres venues d’Asie ou de mettre en avant des artistes s’inspirant du continent asiatique, mais de créer, à travers une approche personnelle, une production qui valorise, qui questionne le dialogue de diverses cultures qui s’entrechoquent.
Quand le Japon inspire : deux approches du savoir-faire japonais
L’art sous le signe du Japon illustre parfaitement cette ligne directrice et réunit deux univers diamétralement opposés de deux artistes qui explorent chacun à leur manière l’esthétique et les techniques japonaises.
Nicolas Dijoux, connu sous le nom d’artiste Dark Cherry, s’inscrit dans la tradition visuelle de l’ukiyo-e, mouvement artistique japonais qui s’est principalement développé durant l’époque Edo (1603-1868), et de l’art sumi-e, peinture à l’encre de Chine.
Gabriella Moussette, quant à elle, s’inscrit dans les traditions de la feuille d’or et des représentations de la faune et de la flore.

Le travail de Dark Cherry
Dark Cherry, de son vrai nom Nicolas Dijoux, naît en 1994 à La Réunion, au sein d’une famille aisée qui lui offre une éducation, dès son plus jeune âge, basée sur les arts et la culture. Baignant dans cet univers, il explore, analyse et exécute de multiples techniques et savoir-faire du monde entier. Il se lance dans un premier temps dans le réalisme qu’il délaisse au profit de l’aquarelle en 2015, pour finalement se tourner en 2017 vers l’encre. Il s’initie la même année à l’ukiyo-e. Ce goût pour cet art est immédiat et ne le quitte plus depuis. Pour lui, cet art est un terrain de jeu aux combinaisons infinies que l’artiste aime s’amuser à explorer, à travailler et à réinventer.
Néanmoins, la relation qu’il entretient avec l’ukiyo-e n’a rien d’anodin selon lui. Il affirme qu’à travers l’étude de ce mouvement, il a pu retrouver une approche rigoureuse, minutieuse, se basant sur des normes et des codes bien précis, qu’il a pu directement mettre en parallèle avec l’éducation reçue enfant.
Le travail de Gabriella Moussette
Gabriella Moussette, née en 1975, baigne elle aussi dans un milieu où l’art est mis en valeur grâce à ses parents, des peintres franco-polonais. Héritant d’une sensibilité à l’art, elle se dirige naturellement vers ce métier, et s’adonne à rendre hommage à la beauté du monde, qui est pour elle, la nature. Elle retrouve au sein des arts japonais et chinois un goût pour la nature, l’équilibre et le contraste.
L’apport de l’art japonais dans l’œuvre de Dark Cherry et de Gabriella Moussette
La galerie Feng Shang, avec L’art sous le signe du Japon, fait le choix d’offrir trois espaces à ces deux artistes. Dans la salle principale, une séparation s’opère entre ces deux derniers : Dark Cherry dans la partie gauche tandis que Gabriella Moussette est à droite. Le travail cohabite, sans pour autant se mêler. La première salle présente leurs productions les plus imposantes et emblématiques, et peut-être les plus personnelles pour les artistes.
Le travail de Dark Cherry évoque très clairement les ukiyo-e. Pour ne citer que quelques références pour attiser votre curiosité à trouver les autres ressemblances, on peut observer l’utilisation de la ligne aux contours marqués, ou encore l’usage d’aplats de couleurs franches et peu dégradées. Ces deux premières similitudes invitent le regard du spectateur à poursuivre le rapprochement, d’autres analogies peuvent être trouvées… À vous de voir si d’autres rapprochements se dessinent entre ses diverses œuvres.



Mais considérer son travail comme la seule transmission et évocation de l’art japonais serait mensonger. À travers ses productions des éléments de la culture créole sont apposés, soit par une mention directe à un mythe, comme c’est le cas pour Zancê’t la monte su elle / Namouniman. Cette aquarelle combine deux pratiques, celle du ushi no toki mairi, et celle du maloya, danse et musique traditionnelles créoles de l’île de La Réunion, issues de la période de l’esclavage et inscrites en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’UNESCO.


Dark Cherry dépend et rapproche, ici, deux pratiques qui ne semblent, à première vue, pas être liées. Il va se servir de la pratique du ushi no toki mairi, où le praticien dans la grande majorité des cas se trouve être une femme vêtue de blanc et couronné d’un anneau de fer où sont fixés trois bougies verticales allumées et enfonce des clous dans l’arbre sacré d’un sanctuaire shintô, et le lier à la pratique du maloya pour renforcer l’aspect surnaturel et le monde invisible. Le maloya n’est pas qu’une simple musique et danse, il s’agit d’une pratique liée aux ancêtres, à la transe et aux cérémonies de guérison. Les deux se basent sur des aspects de répétition où l’humain cherche à entrer avec une puissance qui dépasse le monde visible.
D’autres éléments peuvent être également mis en parallèle comme leur dimension de tradition interdite ou marginalisée. D’un côté, le maloya a été interdit par les autorités coloniales françaises en raison de son rappel constant aux revendications sociales et aux cultes malgaches et africains. De l’autre, le ushi no toki mairi appartient aussi à un pan interdit de la culture japonaise à cause de son association à la magie noire. D’autres liens existent aussi : au niveau de la gestuelle, du corps, de la transe ainsi que la représentation de la souffrance.
Dark Cherry utilise des codes japonais bien connus et s’en sert pour promouvoir tout un pan de la culture créole et la faire découvrir à son public. Il utilise également d’autres références culturelles comme lorsqu’il utilise des planches de bois centenaire de tamarin des Hauts récupérées dans de vieilles cases créoles ou encore l’utilisation d’un sac de café Goni comme support et encadrement pour ses œuvres. Dans la deuxième salle se trouvent d’autres représentations de beautés japonaises bijin-ga, de fleurs et d’oiseaux kacho-ga ou des images érotiques shunga.


Les œuvres de Dark Cherry sont des fragments de temps figé, qui sans conteste, cherchent à traduire la beauté éphémère de l’ukiyo-e, des traditions créoles et qui souhaitent faire subsister à travers son art et des matériaux qu’ils utilisent. De son art se dégage structure, narration subtile, douceur et poésie…
Éléments qui se retrouvent également dans le travail de Gabriella Moussette. Le travail de cette dernière oscille entre poésie et puissance visuelle. Elle joue avec les textures, les couleurs et les mouvements qu’elle s’amuse à modifier selon ses envies, comme lorsqu’elle reprend l’une des plus emblématiques œuvres japonaises La Grande Vague de Kanagawa d’Hokusai.

L’artiste ne s’amuse pas seulement à réinterpréter un héritage visuel ancien : elle cherche à créer un espace entre la figuration et l’abstraction. Elle souhaite que son art soit accessible à tous, qu’il touche le regard tout en alliant poésie et musicalité de la touche picturale. Ses œuvres offrent au public une ambiance, une sensation, une question.
De son travail ressort principalement des questionnements, des émotions que l’on pourrait ressentir face à la nature. Elle contemple un sujet, une idée et se laisse charmer par le procédé de création. Elle ne se fixe pas d’objectif lors du processus de création et fait parler avant tout son inconscient. Dans la première salle, on y voit essentiellement des œuvres à contempler, à questionner. On regarde, on analyse, on interprète selon notre propre vécu et en essayant, si on en a envie, de rajouter une interprétation qu’aurait pu nous fournir l’artiste.
Néanmoins, Gabriella Moussette ne se limite pas à ce type de peinture. Lorsqu’on entre dans les deux dernières salles de la galerie, on tombe sur d’autres de ses œuvres, qui, à l’apparence, semblent être plus proches du Japon que celles présentées dans la salle principale. Dans ces deux salles, elle présente des kachô-ga travaillés à la feuille d’or. Les formes apparaissent et disparaissent en fonction des épaisseurs des feuilles et plaques d’or utilisées. Un équilibre fragile se crée entre les oiseaux et la flore. Les compositions évoquent ces images japonaises où la nature, stylisée, devient un espace de contemplation dont elle se sert pour évoquer des revendications.




À travers ces deux artistes et leurs œuvres, la galerie amène à réfléchir sur divers enjeux, dont une esthétique peut être réinterprétée dans un contexte contemporain. L’exposition met en lumière un phénomène essentiel : les échanges culturels sont au cœur de la création artistique dont naissent les formes les plus innovantes. Elle s’adresse aussi bien aux amateurs d’art qu’à un public qui découvre l’art japonais et qui est curieux de comprendre la création artistique mondiale.
Avec L’art sous le signe du Japon, la galerie Feng Shang à Reims offre deux visions du Japon complémentaires en démontrant ici que les traditions japonaises ne cessent d’influencer les artistes étrangers dans leur exécution d’œuvres sans pour autant les empêcher d’y ajouter un propos plus personnel. Les codes et les techniques se voient donc ici même transformées, réinventées avec amusement, et chacun des deux artistes apporte son identité et sa culture, une réflexion sur l’influence du Japon dans l’art. À travers ces deux démarches, l’exposition ne se limite pas à un simple hommage : elle propose une véritable réflexion sur la persistance et la transformation de l’esthétique japonaise dans l’art actuel.
