Sorakichi Matsuda, le pionnier oublié du puroresu
En France, le catch est souvent considéré comme un spectacle essentiellement américain, du fait du quasi monopole de la World Wrestling Entertainment (WWE) sur nos écrans et dans nos salles. Mais ce sport est présent dans de nombreux pays. Au Japon, il se nomme puroresu, souvent contracté en puro.
Si Rikidôzan (1924-1963) est considéré comme le père fondateur du puroresu, un autre athlète, Sorakichi Matsuda, a tenté bien avant lui d’importer la lutte occidentale au Japon. Malheureusement son rêve ne s’est jamais concrétisé.
Des dohyô du sumo à l’exil américain

Les origines de Sorakichi Matsuda, né Kôjiro Matsuda, sont incertaines. Souvent datée de 1859, sa naissance aurait plutôt eu lieu le 11 septembre 1860 d’après le livre Wayfarer in a Foreign Land : Sorakichi Matsuda Wrestles in America de l’historien Ken Zimmerman Jr. De même, selon les sources, il serait né dans la préfecture de Fukui ou bien dans l’ancienne province de Shinano.
Son parcours sportif commence à l’adolescence avec le sumo. Il intègre la prestigieuse écurie Isegahama pour laquelle il lutte sous le nom de Torakichi. Matsuda est doté d’une force remarquable malgré une petite taille et un poids plutôt léger pour la discipline (entre 1,65 m et 1,70 m pour un poids entre 70 et 84 kg), mais il stagne au troisième rang dans la hiérarchie des sumotoris. Avec un bilan de 53 victoires sur 100 combats, il est loin d’atteindre les rangs de Yokozuna ou d’Ozeki.
Matsuda, doté d’un esprit visionnaire et frustré par son manque de progression, décide à 24 ans de déserter son écurie lors d’une tournée à Yokohama et embarque avec son ami Shokichi Hamada pour les États-Unis d’Amérique. Pour réussir leur fuite, ils se font passer tous deux pour des membres d’une troupe d’artistes et acrobates japonais en partance pour le continent américain. Alors que Hamada commence sa vie états-unienne en rejoignant des troupes de cirque locales, Matsuda, lui, se concentre sur la lutte professionnelle avec pour objectif de devenir une tête d’affiche de ce sport. Il arrive à New York à l’automne 1883.
Les débuts à New York

Kôjiro Matsuda prend le prénom de Sorakichi au début de sa carrière américaine, du fait d’une erreur récurrente de la presse et des promoteurs américains. Son nom de sumotori, Torakichi, est en effet souvent écrit Sorakichi (les sources d’époque mentionnent aussi souvent le nom de Matsada au lieu de Matsuda).
Il dispute son premier combat important à New York contre l’anglais Edwin Bibby, spécialiste du catch-as-catch-can (discipline de combat réelle, ancêtre de la lutte libre et du MMA, bien différente du catch de divertissement contemporain). Le lutteur japonais qui tente d’appliquer les techniques de sumo japonais perd rapidement les deux manches du combat. Malgré ce revers, Matsuda, qui a impressionné par sa force physique, réclame une revanche selon les règles du sumo.
Cette revanche a lieu en mars 1884, toujours à New York. Un cercle d’environ 2,7 mètres est tracé au sol. Matsuda, plus à l’aise avec ces règles, pousse l’anglais hors du cercle cinq fois en moins de deux minutes. Si la victoire est indéniable, le public, qui ne connaît pas les règles du sumo, reste sceptique sur ce combat.
Mais quelques jours plus tard, le 24 mars 1884, Sorakichi Matsuda remporte son premier véritable combat face au colosse irlandais James Daly. Toujours à New York, l’affrontement doit se tenir en deux manches de catch-as-catch-can et deux manches de style japonais. Matsuda gagne la première manche en style américain, puis la seconde en sumo. Son adversaire crie à la faute et refuse de revenir sur le tapis pour la troisième manche, ainsi Matsuda remporte ce match par forfait. Cette victoire est déterminante pour sa carrière : il montre qu’il n’est pas seulement une attraction « exotique » mais bien un athlète capable de terrasser des adversaires plus imposants que lui.
L’ascension d’un journeyman

Rapidement, Sorakichi Matsuda devient un journeyman respecté (un adversaire fiable, de bonne qualité, capable de faire briller son opposant). Il parcourt sans relâche les grandes métropoles du circuit américain telles que Chicago, Cleveland ou Philadelphie afin de se mesurer à l’élite de la lutte mondiale.
En mai 1885, il remporte un match contre le champion de lutte gréco-romain « Solid Man » William Muldoon. Celui-ci avait parié 100 dollars qu’il pouvait mettre cinq fois Matsuda au tapis en une heure. Matsuda déploie sa science de la défense et ne se laisse surprendre qu’une seule fois. Sous les acclamations du public new-yorkais, il remporte la prime du match et surtout la réputation d’homme le plus habile et le plus rusé du circuit dans sa catégorie de poids. Jack Carkeek, un champion que Matsuda a affronté à de nombreuses reprises, souligne que si Matsuda a accumulé beaucoup de défaites, c’est uniquement parce qu’il affrontait énormément d’adversaires plus grands et plus lourds que lui.
En parallèle de sa carrière de lutteur, Matsuda se fait aussi remarquer dans des exhibitions de force, très populaires à cette époque aux États-Unis. Il participe à de nombreuses démonstrations et concours de force. Plusieurs observateurs estiment qu’il aurait pu faire une carrière plus importante comme athlète de force que comme lutteur. Cette réputation contribue à nourrir son image de combattant hors norme, pouvant rivaliser avec des adversaires plus grands et plus lourds que lui.
La vie américaine
Durant sa carrière américaine, Matsuda fait des efforts pour s’intégrer. Il fréquente une mission school dans son quartier de Mott Street : une institution éducative religieuse qui vient en aide aux défavorisés et aux immigrés. Il y apprend l’anglais et s’immerge ainsi de son mieux dans la culture du pays. Malgré ces efforts, il fait face à de nombreux propos racistes ; les journaux de l’époque relatent des bagarres de rues avec des hommes l’ayant insulté.
Sa vie privée, elle aussi, est mouvementée. En 1885, il épouse Ella Bonsall Lodge, riche héritière de Philadelphie, mais leur union devient rapidement compliquée. Sa femme l’accuse de dilapider son héritage familial et d’entretenir des maîtresses japonaises. Le point de non-retour est atteint lorsqu’elle menace des admiratrices de son mari avec un revolver, forçant Matsuda à l’immobiliser pour éviter le drame. Bien qu’ils restent mariés jusqu’à la mort de Matsuda, le couple vit séparément durant les derniers mois.
La naissance d’un héros

Un des épisodes les plus sombres et les plus marquants de sa carrière a lieu en février 1886, à Chicago, quand il affronte Evan « Strangler » Lewis. Réputé pour sa violence, ce dernier avait vu l’une de ses prises d’étranglement favorites (la guillotine) être interdite. Lors de la signature du contrat, Lewis prévient Matsuda qu’il va lui arracher la jambe.
Dès le début du match, Lewis saisit la jambe de Matsuda, et dans un craquement audible par les premiers rangs, lui tord le pied d’une telle force que sa cheville est disloquée et les ligaments déchirés. Il doit alors être hospitalisé et éloigné des combats pendant plusieurs semaines. Mais cet incident n’a pas mis fin à son parcours, et au contraire, il devient une icône de résilience. Son rôle change : il passe d’attraction étrangère à favori du public pour son courage surhumain.
L’échec de la tournée japonaise

En 1887, Sorakichi Matsuda tente, avec son ami Shokichi Hamada, de faire découvrir la lutte occidentale au Japon lors d’une série de représentations. Ils emmènent avec eux une quinzaine de lutteurs occidentaux. La première a lieu à Tokyo, dans le district de Ginza. Si cette première date fait salle comble, il n’en sera pas de même pour la suite de la tournée. Dès le deuxième jour, les billets ne se vendent plus, la tournée est rapidement annulée, ce qui force Matsuda à abandonner son rêve de devenir promoteur dans son propre pays, et il repart ruiné aux États-Unis.
On peut avancer plusieurs raisons à cet échec. Le public japonais de l’ère Meiji est attaché aux rituels et aux traditions du sumo. Le catch occidental leur paraît trop brutal et dénué de la pureté spirituelle du dohyô. Sans compter le fait que les Japonais n’ont pas forcément compris les règles, et qu’ils trouvent ennuyeux les combats de lutte occidentale qui durent plus longtemps que les combats rapides de sumo. Mais surtout l’absence de récit nationaliste a contribué au manque d’intérêt du public local pour ces affrontements, contrairement à ce que fera Rikidôzan dans les années 1950 en présentant le catch comme un affrontement contre les « méchants » américains.
Le déclin
De retour aux États-Unis, la carrière de Matsuda devient plus sombre. Malgré des gains importants — il gagne jusqu’à 5 000 dollars par an au pic de sa carrière — l’échec de la tournée japonaise et sa passion pour le poker le laissent souvent sans le sou.
Pour survivre financièrement mais aussi physiquement car ses capacités commencent à décliner, Matsuda se tourne de plus en plus vers l’hippodroming : une pratique qui consiste à arranger les combats à l’avance pour garantir un bon spectacle et sécuriser les paris. Alors qu’à son début de carrière il participe à de nombreux affrontements réels, il devient à la fin des années 1880 un « hippodromer de première classe ». Les combats sont souvent organisés contre des partenaires réguliers, et chacun gagnait dans son style de prédilection afin de prolonger l’intérêt du public et multiplier les recettes.
La lutte contre la maladie

En 1889, Matsuda contracte la tuberculose, maladie incurable à cette époque. En août de cette année, en plein combat à Seattle contre W.H. Quinn, Matsuda s’effondre et crache du sang. Malgré des accès de fièvre et une perte de poids importante, il continue de monter sur le ring par besoin financier. Affaibli, il s’arrange avec ses adversaires pour mettre rapidement fin aux combats et masquer ses difficultés afin de protéger le secret de sa mauvaise santé.
Sorakichi Matsuda livre son dernier combat professionnel en mai 1891 à Philadelphie contre Martin « Farmer » Burns. Burns est impressionné par le courage de Matsuda alors qu’il le sait mourant, il déclarera plus tard que si Matsuda avait été plus grand, il aurait sans aucun doute remporté le titre mondial.
La fin du pionnier oublié
Sorakichi Matsuda s’éteint le 15 août 1891 à New York. Il traverse la rue pour se rendre au Nippon Club, la salle de sport qu’il fréquente, mais épuisé par l’effort que cela représente pour lui, il s’effondre dans un fauteuil de la salle. Ses amis tentent de le réanimer et appellent un médecin, mais Sorakichi Matsuda meurt avant l’arrivée des secours.
Ses funérailles sont organisées et financées par la communauté japonaise de New York, qui l’a toujours soutenu financièrement pendant sa maladie. Matsuda est inhumé au cimetière de Woodlawn dans le Bronx.
Sorakichi Matsuda demeure une figure méconnue de l’histoire de la lutte. Bien avant Rikidôzan, il fut l’un des premiers Japonais à se confronter aux styles occidentaux, avec l’ambition de les introduire au Japon. Si son entreprise échoua, il peut néanmoins être considéré comme un précurseur oublié de la lutte professionnelle japonaise.
