Takeo Doi : au cœur de l’amae
N’avez-vous jamais attendu inconsciemment qu’une personne proche comprenne vos besoins sans que vous ayez à les exprimer ? Avez-vous déjà ressenti le besoin d’être protégé et rassuré par vos proches ? Si oui, alors vous avez sûrement déjà ressenti de l’amae.
Journal du Japon vous en dit plus aujourd’hui sur ce concept et son créateur, un certain Takeo Doi.

L’émergence de l’amae
Takeo Doi est un un psychiatre et psychanalyste japonais. Né à Tokyo en 1920, il étudie la médecine à l’université de Tokyo, dont il sort diplômé en 1942. Il se forme ensuite en psychiatrie et psychanalyse aux États-Unis. C’est durant ses nombreux voyages aux États-Unis que lui viendra l’idée de l’amae.
Mais qu’est-ce que l’amae ? Et est-ce un concept seulement culturel, ou universel ?
Pour commencer, le mot « amae » est tiré du verbe « amaeru » qui veut dire « se laisser dépendre de quelqu’un ». Sa racine, amai, veut dire “sucré” ou “doux”, mais désigne aussi une attitude d’indulgence et de bienveillance.
L’amae est une relation à deux rôles : d’un côté, celui qui se laisse aller et compte sur l’autre ; de l’autre, celui qui accueille cette dépendance sans la repousser. Si A est amai envers B, cela veut dire que A laisse B s’appuyer sur lui, qu’il joue le rôle du soutien bienveillant.
Pour illustrer cette situation, on peut imaginer un professeur qui ne reprend jamais ses élèves sur leurs erreurs, qui accepte les retards et les absences, ou qui donne de bonnes notes sans exigences. Ici on dira qu’il est amai envers eux et que les élèves font amaeru.
Par ailleurs, on trouve aussi le mot « amanzuru » qui fait partie de la même famille sémantique autour du mot « amai ». Il se définit comme « se satisfaire de quelque chose car il n’y a pas d’alternative ». Amanzuru est aussi lié à amai : une personne en état d’amanzuru ne peut pas faire amaeru. Imaginez quelqu’un occupant un emploi qu’il n’aime pas. Il aimerait que son patron le soutienne, le valorise et lui dise de rester mais ce n’est pas le cas. Donc, il finira par se dire : « C’est comme ça, ce n’est pas si grave, d’autres personnes connaissent pire ».
Il ne cherche pas de soutien extérieur. Il se convainc lui-même que la situation est acceptable. L’amanzuru c’est donc ça : se fabriquer sa propre satisfaction pour compenser l’absence de soutien. Il ne dépend que de sa propre personne.
Un mot propre à la langue japonaise
Dès les premières pages de son livre Le jeu de l’indulgence, Doi nous dit qu’il a remarqué un fossé culturel durant ses séjours aux États-Unis. Il a réalisé qu’il ne trouve aucun mot en anglais pour décrire ce qu’il ressent : ce désir de se laisser porter sans avoir à le demander explicitement. Il finira même par penser que les Américains ne prennent pas autant en considération les individus et ne sont pas aussi sensibles envers eux que les Japonais.
Là où un hôte japonais anticipe silencieusement les besoins de son invité, l’hôte américain lui dira « please, suit yourself ». Pour Doi, même s’il sait que ce n’est pas mal intentionné, cela sonne creux. C’est comme si l’hôte plaçait l’invité face à ses propres choix au lieu de l’en décharger. Il suppose une autonomie alors que la sensibilité japonaise aura attendu qu’on anticipe ses besoins, et c’est cette absence-là qui va lui révéler l’existence de l’amae, car il en a ressenti le manque.
Lorsque, observant ses patients, Doi se rend compte que le concept d’amaeru semble propre à la langue japonaise, il en parlera à son professeur Yushi Uchimura, qui lui répondra qu’il ne comprend pas pourquoi cela n’existe pas alors que même un chiot fait amaeru. Cette remarque bouleverse Doi, car si ce phénomène existe même chez les animaux, alors, ce n’est pas qu’il existe seulement au Japon… mais qu’il a été rendu visible par le langage.
L’intraduisibilité du terme n’est pas un accident car elle signale que la langue japonaise a pensé une réalité que les autres langues n’ont pas jugé nécessaire de nommer. En français, on pourrait parler de besoin de réassurance ou de dépendance affective, mais aucune de ces traductions ne capture vraiment l’essentiel, surtout que la dépendance affective a une connotation pathologique que l’amae n’a pas. Et la tendresse que suppose l’amae désigne un sentiment que l’on donne, non pas que l’on adopte.
Cette intraduisibilité pose un problème pour Doi : il note que la psychologie typique d’un pays ne peut être véritablement saisie qu’à travers sa langue native car elle contient tout ce qui est intrinsèque à l’âme d’un peuple. Il mentionne aussi que les tests psychologiques conçus pour les Occidentaux ne peuvent pas saisir les caractéristiques japonaises.


La définition de Doi
Avant de chercher à savoir si l’amae est universel ou proprement japonais, encore faut-il comprendre ce que Doi met derrière ce mot.
L’amae, ce n’est pas seulement avoir besoin des autres, car tout le monde a besoin des autres. Et ce n’est pas non plus de la dépendance au sens clinique du terme. C’est quelque chose de beaucoup plus subtil et beau : le fait de s’abandonner à la présupposée bienveillance de quelqu’un.
Imaginez un ami proche à qui vous envoyez un message à 1 h du matin sans vraiment expliquer pourquoi vous avez besoin de lui. Vous ne dites pas « excuse-moi de te déranger » et vous ne donnez pas forcément de raison valable mais vous êtes sûr qu’il sera là.
C’est ça, amaeru. C’est une posture relationnelle qui ne peut exister que dans un lien suffisamment fort pour que la vulnérabilité soit accueillie sans jugement.
Mais Doi va encore plus loin dans son analyse de l’amae. Il explique que les grands principes éthiques, le ninjô et le giri, qui se définissent respectivement par le sentiment humain spontané (ce que l’on ressent avant de réfléchir à ce qu’on devrait penser) et l’obligation sociale. Les deux sont complémentaires et Doi nous montre que ces deux concepts, qui structurent la morale japonaise, ont leurs racines profondes dans l’amae. Le ninjô affirme l’amae, il encourage la sensibilité de l’autre envers autrui. Le giri, lui, lie les êtres humains dans une relation de dépendance mutuelle née de l’amae. Autrement dit, même les grands principes moraux de la société japonaise ne sont que des formes dérivées et codifiées de l’amae. C’est donc le fondement invisible de toute la vie sociale.
Il est au cœur des hiérarchies japonaises. Là où l’Occident pense à la hiérarchie comme quelque chose de strict, froid et formel, la hiérarchie japonaise est beaucoup plus humaine et complexe.

Prenons par exemple le système senpai/kôhai (l’aîné et le cadet). Ce système est présent partout au Japon, que ce soit dans les écoles, dans les entreprises, dans les familles, etc. On pourrait croire que ce n’est qu’un rapport d’ancienneté… mais dans la pratique, c’est une relation d’amae, car le kôhai fait amaeru envers son senpai : le cadet peut se permettre de demander, de se montrer maladroit, de ne pas savoir, tout en présupposant que le senpai sera là pour le guider et couvrir ses erreurs. Donc, le senpai est amai envers son kôhai. Il en fait une responsabilité affective.
Pour illustrer comment l’amae structure la société japonaise, Doi nous explique que les Japonais organisent leur vie sociale selon deux cercles : le cercle intérieur, uchi, c’est là où l’amae est possible, et le cercle extérieur, soto, où les règles de retenue et de formalité s’appliquent. Ce qui les sépare c’est l’absence ou la présence d’enryo, la retenue. Doi observe que ce système est révélateur : la personne qui fait le plus d’amae parmi ses proches est souvent celle qui montre le plus d’indifférence envers le monde extérieur.
La relation mère-enfant, là où tout commence
Pour comprendre d’où vient cette dynamique, il faut remonter à sa source. Et la source, c’est la relation du nourrisson avec sa mère.
Dans les premiers mois de la vie, l’enfant et sa mère forment une unité. L’enfant n’a pas encore conscience d’être un individu séparé, il est dans la mère, porté par elle, contenu par elle. C’est un état de fusion totale, où tous les besoins sont anticipés et comblés sans qu’il soit nécessaire de les formuler. Pour Doi, l’amae est la trace psychique de cet état originel qui persiste tout au long de notre vie.

C’est là que Doi nous parle de tanin, qui désigne les relations un peu plus formelles, avec plus de distance émotionnelle. Il observe que la relation parent-enfant est la seule relation qui ne puisse jamais devenir tanin, c’est-à-dire la seule qui ne puisse jamais basculer vers la froideur et l’indifférence. Toutes les autres relations, mari et femme, frères et sœurs, amis, peuvent potentiellement devenir tanin : plus elles s’éloignent de la chaleur de la relation parent-enfant, plus elles risquent de devenir distantes et froides. Une relation devient profonde et réelle dans la mesure exacte où elle se rapproche de cette chaleur originelle. L’amae est donc le thermomètre de l’intimité, et plus une relation permet l’amae, plus elle est considérée comme authentique.
Doi illustre ce point avec une digression littéraire saisissante. Il rapproche le concept de tanin du personnage de Meursault dans L’Étranger de Camus. Pour lui, ce roman traduit en japonais sous le titre Ihôjin (étranger venu d’un autre pays) serait bien mieux rendu par tanin : quelqu’un qui n’a de connexion intime avec personne. Meursault est un homme pour qui tout le monde est devenu tanin, même sa propre mère. C’est une façon de dire que l’absence totale d’amae mène à une forme de rupture sociale avec le monde. Et cela montre que la littérature occidentale en a parfaitement saisi le vertige sans avoir eu le mot pour le nommer.
On peut mettre cela en relation avec Freud. Pour la psychanalyse freudienne, dans la relation d’objet, la mère est le premier objet d’amour et la libido de l’enfant est investie sur cet objet. C’est au stade du complexe d’Œdipe que se passe cette séparation, et ce moment est accompagné de frustration et d’angoisse (angoisse de castration, angoisse de perte d’objet). L’enfant doit renoncer au désir pour la mère, et cette séparation permet la construction du surmoi et un accès à la socialisation.
Pour Doi, ce besoin de dépendance ne disparaît pas à l’âge adulte. Au lieu de voir cette séparation comme une rupture radicale, Doi voit plutôt une transformation de la dépendance. Ce besoin se déplace simplement vers d’autres relations, et cette dépendance s’intègre dans la société japonaise. Contrairement à ce que valorise l’idéal occidental d’autonomie, ce déplacement est non seulement accepté mais socialement codé et valorisé. On ne cherche pas à refouler ce besoin. Au final, la relation maternelle structure les relations sociales.
Amae sain vs pathologique
Malheureusement, l’amae n’est pas forcément toujours une belle chose. Doi remarque un dysfonctionnement : un homme qui ne peut plus faire d’amae devient méprisant et adopte une attitude supérieure. Cela montre que, quand le besoin d’amae est frustré, il ne disparaît pas. C’est une réaction défensive, « si je ne peux pas m’abandonner à vous, alors je vous domine pour ne pas avoir à le faire (l’amae) ». Mais il y a dans l’amae une noirceur plus profonde que ce besoin de domination.
La pathologie de l’amae commence avec ce que le psychiatre Shôma Morita appelle le toraware, un mot japonais qui signifie littéralement « obsession ». Doi s’en empare parce qu’il y voit précisément ce que l’amae devient quand il déraille. Le toraware, c’est le mécanisme par lequel l’attention se fixe de façon compulsive sur une sensation, une peur ou une pensée. Plus elle y demeure, plus cette sensation s’intensifie, ce qui renforce encore la fixation. C’est un cercle vicieux qui emprisonne celui qui en souffre. Pour Doi, ce mécanisme a ses racines dans un amae frustré : quand on ne peut plus s’abandonner librement à la bienveillance de l’autre, le ki (l’énergie psychique) se retourne contre soi-même et tourne en rond.
C’est là qu’intervient un autre concept capital : le hitomishiri, la peur des autres, l’anxiété sociale. Doi observe que ce phénomène, considéré au Japon comme un stade normal du développement du nourrisson (où il apprend à distinguer sa mère des étrangers) peut se figer et persister jusqu’à l’âge adulte. Quand l’amae n’a pas pu se déployer sainement dans l’enfance, quand l’enfant n’a pas trouvé ce sol affectif sécurisant sur lequel s’abandonner, la rencontre avec l’autre devient une source d’angoisse plutôt que de douceur. Le regard de l’autre n’est plus celui qui accueille : il devient celui qui juge, qui menace, qui expose. C’est l’amae qui n’a jamais pu naître, et dont l’absence laisse place à une anxiété profonde dans toutes les relations.

Il y a enfin un troisième dérèglement que Doi identifie et qui est peut-être le plus contemporain : le ki ga sumanai, cette sensation compulsive de ne jamais en avoir assez fait, de ne jamais pouvoir se permettre de s’arrêter. C’est le sentiment que les choses ne sont pas terminées comme elles devraient l’être, qu’on ne peut pas se reposer tant que tout n’est pas accompli. Par exemple, quelqu’un en entreprise qui ne veut pas rentrer chez lui, malgré l’heure tardive, car il n’a pas fini son travail.
Doi fait une observation à ce sujet : ce ki ga sumanai est tellement répandu chez les Japonais qu’il structure leur rapport entier au travail. L’incapacité à se détendre, à jouer, à s’amuser sans culpabilité, tout cela découle de ce sentiment compulsif. Et Doi va encore plus loin : il suggère que c’est précisément le désir d’amae des Japonais qui les conduit à cette compulsion. Parce qu’ils ont un besoin profond d’être accueillis et acceptés, ils travaillent sans relâche pour mériter cet accueil, transformant le besoin de douceur en machine à performance qui ne s’arrête jamais.
Ce que ces trois pathologies ont en commun, c’est qu’elles sont toutes des formes d’amae empêché. Le toraware c’est l’amae qui tourne en obsession faute de trouver où s’ancrer. Le hitomishiri c’est l’amae qui n’ose plus s’approcher de l’autre. Le ki ga sumanai c’est l’amae qui cherche à se mériter par le travail au lieu de simplement se recevoir dans la relation. Trois façons différentes de manquer quelque chose d’essentiel et trois preuves que le besoin d’amae, quand il ne trouve pas à s’exprimer sainement, ne disparaît pas. Il se transforme en souffrance.
L’amae face à l’Occident
Si la pathologie de l’amae prend ces formes particulières au Japon, on pourrait être tenté de croire que l’Occident, lui, en est préservé. Après tout, les cultures occidentales valorisent l’autonomie, l’indépendance, la capacité à se suffire à soi-même. On n’a pas besoin d’amae quand on se construit seul, si ?
Sauf que Doi retourne précisément cet argument. Ce que l’Occident a fait, ce n’est pas éliminer le besoin d’amae, il l’a rendu invisible. Le besoin de s’abandonner à la bienveillance de l’autre, d’être reçu sans avoir à se justifier, d’être porté par quelqu’un qui ne nous repoussera pas, ce besoin est universel. Il est là chez le nourrisson japonais comme chez le nourrisson américain ou français. La différence, c’est que la culture japonaise lui a donné un nom, lui a construit des espaces, l’a intégré dans ses codes sociaux. La culture occidentale, elle, l’a recouvert d’un idéal, celui de l’individu fort, autonome, qui n’a besoin de personne, alors qu’au fond, on a tous besoin de personnes sur qui se reposer.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes. Parce que refouler un besoin ne le fait pas disparaître, ça le déplace. On retrouve en Occident des formes de pathologie qui ressemblent étrangement à celles que Doi décrit : l’obsession de productivité du travail bien accompli, l’anxiété sociale chronique, l’incapacité à recevoir de l’aide sans se sentir diminué. Le toraware, le hitomishiri, le ki ga sumanai, on les reconnaît tous, habillés différemment, dans nos propres névroses occidentales. La dépression par épuisement de celui qui ne peut jamais s’arrêter. L’anxiété sociale de celui qui redoute le regard des autres. L’obsession de la performance de celui qui cherche à mériter l’amour qu’il n’ose pas simplement recevoir.
Ce que Doi nous offre, au fond, c’est un miroir inconfortable. Nos cultures ont construit tout un système de valeurs qui ressemble à de la force mais qui est peut-être, en partie, une façon sophistiquée de ne pas admettre que nous avons tous besoin de nous abandonner à la bienveillance de quelqu’un.
L’amae nous rappelle que dépendre des autres n’est pas une faiblesse. C’est peut-être, au contraire, la forme la plus honnête et la plus courageuse de l’être humain.
