Soul Mate de Hashizume Shunki : un drama d’âme sœur queer qui a divisé la critique

Alors que le monde des séries queers s’enferme dans des codes précis, une œuvre, de collaboration internationale entre le Japon, la Corée et l’Allemagne voit le jour et vient bousculer toutes les normes de ce genre. Portée par deux grandes stars de leur pays, le projet a suscité d’immenses attentes depuis l’annonce de sa production en août 2024, notamment auprès des fans de Boy’s Love. Promettant d’explorer les liens d’âmes entre Ryu Narutaki, interprété par l’acteur japonais Hayato Isomura et Johan Hwang, interprété par l’acteur coréen Ok Taec-yeon, Soul Mate a pourtant beaucoup divisé.

Dès sa sortie le 14 mai 2026 sur la plateforme de diffusion Netflix, le drama japano-coréen Soul Mate a provoqué émoi, discussions et débats entre les spectateurs. Les polémiques ont été nombreuses autour de cette série, et vous la présenter sans mentionner les enjeux qui l’entourent, serait un tort. Avant de rentrer dans le cœur du sujet, laissez nous vous présenter la série et ce qui fait son originalité

Soul Mate, un drama puissant et unique en son genre

Soul Mate affiche Netflix
Affiche Netflix Soul Mate 2026

À travers 8 épisodes d’une quarantaine de minutes chacun, nous suivons l’histoire de Ryu Narutaki (incarné par Hayato Isomura) et de Johan Hwang (incarné par Ok Taec-yeon), ainsi que de leurs proches – Sumiko Shinonome, l’amie d’enfance de Ryu – Arata Oikawa, le meilleur ami de Ryu – Su A Hwang, la sœur de Johan, et Seiichi Aizawa, son camarade de hockey – sur une période de 10 ans, transcendant les frontières entre l’Allemagne, la Corée et le Japon. Tout commence lorsque Ryu fuit son pays, quand il apprend que son ami Arata Oikawa est amoureux de lui, et trouve refuge chez sa meilleure amie Sumiko Shinonome à Berlin. Durant son séjour, il va se retrouver face à lui-même, face à ses incertitudes et aux doutes qui le nourrissent sur sa propre sexualité. C’est au cœur d’une église à Berlin, en pleine détresse, que son destin se mêlera à celui de Johan, lui aussi marqué par des épreuves de vie complexes.

Je suis comme toi.

Une simple phrase, qui pourtant scellera une connexion profonde et incassable entre eux. Tout au long de la série, un fil invisible va se dessiner entre nos deux personnages, entremêlant leurs destins à jamais. Entre séparations, traumatismes, guérison, amour, amitié, leurs liens ne feront que croître…

Cette série vous fera voyager à travers différents lieux, tous plus cinématographiques les uns que les autres. Tournée dans trois pays différents et sur une chronologie de 10 ans, Soul Mate retranscrit magistralement la temporalité, l’évolution des personnages, leurs failles, leurs luttes, tout en observant avec quiétude et envoûtement les scènes du quotidien : partage d’appartement, mode de vie commun, recherche d’emploi, service militaire…

Le drama se connecte à la perfection aux émotions des acteurs. Des émotions, un lien, capables de traverser les frontières, les langues, le temps. Soul Mate s’impose comme une nouvelle référence dans son genre, prête à casser les codes, et prête à s’ouvrir à l’international tout en gardant le côté intimiste que l’on apprécie des drames japonais. Un drame unique qui vous fera ressentir le sentiment que quelque part dans ce monde, quelqu’un vous attend comme Ryu et Johan s’attendent mutuellement, et que cette personne a le pouvoir de vous élever face aux obstacles de la vie.

Soul Mate : un drame queer qui a divisé la critique

Bromance ou Boy’s Love ? Une promotion à double écho.

À sa sortie, le 14 mai 2026, certains fans adeptes du genre Boy’s Love (BL) se sont sentis trompés par l’équipe, les acteurs et Netflix, et se sont insurgés face au traitement promotionnel de Soul Mate. Annoncé et officialisé par Netflix en août 2024, le positionnement initial : le récit de deux âmes soeurs est simple, mais la série a soulevé une question : la série se veut-elle queer ou s’agit-il d’une histoire d’amitié/bromance ?

Penchons-nous d’abord sur la promotion autour de la série. La première source officielle est celle de la production menée par le réalisateur Shunki Hashizume – réalisateur connu notamment pour son drama More Than Words sorti en 2022 -, qui décrit son œuvre comme une série mettant en place une histoire profonde entre deux âmes sœurs sans jamais émettre le moindre mot en lien avec la communauté LGBTQ+. Le dossier de presse à destination des fans internationaux n’a d’usage que des mots poétiques et larges qui ne se réfèrent qu’au champ lexical de l’âme et insiste bien sur le fait que leur schéma de relation dépasse celui que l’on connaît habituellement. Sans poser de mot concret sur leur relation, le réalisateur provoque une ambiguïté que certains ont pu retrouver au sein du drama, un élément dont on reparlera ultérieurement.

Si le réalisateur reste assez flou sur les intentions de son œuvre, Netflix prend parti et promeut la série dans son catalogue comme une série LGBTQ+, positionnement que l’on retrouve au niveau des hashtags utilisés sur les réseaux sociaux, sans pour autant mettre dans son résumé qu’il s’agisse d’une histoire d’amour gay. Le résumé mentionne toujours uniquement le lien entre ces deux âmes sœurs.

Hanté par la culpabilité et le doute, Ryu fuit le Japon pour Berlin et est sauvé par le boxeur coréen Johan. Leur rencontre fortuite lie leur destin pour les années à venir.

La bande-annonce elle-même témoigne de ce choix d’assumer pleinement l’œuvre comme une romance. De plus, le réalisateur fait appel au chanteur Butaji, ouvertement queer, pour composer le thème principal de la série.

Outre le choix des acteurs, qui a suscité un fort engouement de la part de leur fans – Hayato Isomura – acteur connu pour ses rôles de Sunato Banda dans Alice in Bordeland, d’Akkun dans le live action dans Tokyo Revengers ou encore Kimura Tsubasa dans Yakuza and the family, – du côté japonais et Ok Taec-yeon – membre du boy band coréen 2PM et acteur connu notamment pour ses rôles de Jang Jun-woo dans Vincenzo, de Ryu Sung Joon dans Blind, ou de Seon Woo-hyeol dans Heart Beat – certains se sont mis à penser que le drame n’irait pas dans le Boy’s Love en raison du statut des deux acteurs. Pourtant, les acteurs eux-mêmes confirment que la relation entre les deux protagonistes n’est pas juste une amitié, mais bien plus que ça (voir la vidéo ci-dessous, de 8 : 38 à 9 : 48).

À travers la promotion de la série, on comprend que le récit ne peut pas être considéré comme une histoire d’amitié entre deux hommes. Ce constat peut être confirmé lorsqu’on regarde la série, où l’on comprend aisément qu’il y a une relation plus qu’amicale entre les deux personnages.

Une romance mature loin des clichés du genre

Cassez les codes des romances, c’est une des spécialités du réalisateur Shunki Hashizume. Mais peut-on raconter une histoire d’amour queer sans scènes d’intimité, sans la moindre déclaration verbale de leur couple ?

Voici en tout cas le pari du réalisateur qui a enflammé les réseaux sociaux sur lesquels certaines personnes l’ont accusé de faire du queerbaiting (stratégie visant à capter l’intérêt d’un public queer par la promesse de relations non-hétérosexuelles entre personnages sans intention de les concrétiser). Mais peut-on vraiment parler de queerbaiting lorsque l’œuvre raconte réellement l’histoire d’amour entre Ryu et Johan, malgré l’absence de scènes d’intimité ?

L’absence d’intimité physique et de tensions sexuelles classiques a déconcerté les spectateurs habitués aux codes du BL, et certains affirment que cacher l’intimité reviendrait à invisibiliser la relation, allant jusqu’à accuser la production d’homophobie. Pourtant, il s’agit bien d’un couple. Ryu sait qu’il est gay, et en prend conscience durant le premier épisode : lorsqu’il fait son coming out, Johan le sait et lui répond ainsi cette fameuse phrase : « Je suis comme toi ». Contrairement aux schémas classiques, Shunki Hashizume annonce le coming out dès le début pour ses deux personnages, et construit une relation forte où l’orientation sexuelle est explicite.

Beaucoup de critiques négatives sont nées du fait que les gens s’attendaient à un BL avec des scènes d’amour, – une habitude du genre – mais le choix du réalisateur et de son équipe a été de s’éloigner des stéréotypes des romances BL – que l’on retrouve aussi dans les romances hétéros et queers -, où l’amour se montre par le corps ou par de grandes déclarations. L’amour de Ryu et Johan se dessine à travers des scènes profondes, des jeux de regards, des jeux de lumières et de cadrages cinématographiques parfaitement choisis, mais surtout à travers des actions qui consolident leurs liens. Le drame propose un couple fort qui fonctionne et une fluidité de leurs actions marquant bien leur duo. Ces scènes réalistes du quotidien nous rapprochent des personnages, et nous plongent automatiquement dans leur intimité, nous donnant l’impression de vivre pleinement avec eux et l’envie d’être accepté parmi leur groupe d’amis. En tant que spectateur on est installé dans la position d’un de leurs amis, témoin de leur vie, sans y être trop intrusif.

@trailer youtube Netlfix
©trailer Youtube

Le choix du réalisateur de ne pas apposer d’étiquette Boy’s Love sur son œuvre est avant tout une envie pour lui de montrer un autre type d’amour queer – en premier lieu non sexualisé et qui dépasse la simple attraction physique de l’autre – mais surtout de parler d’histoire d’amour normalisée sans avoir besoin obligatoirement de tourner toute la série autour d’un coming out, ou de mettre des mots dessus pour pouvoir exister et aimer. Ryu et Johan savent qu’ils s’aiment, ils n’ont pas besoin de le prouver au monde extérieur, pour que leur amour soit légitime. Mettre ce type de scène n’aurait, à priori, rien apporté de plus à la série.

Un drame mélancolique et amère

En s’appuyant sur la pudeur et les non-dits qui, loin d’être des obstacles bloquants, fluidifient leur relation, le réalisateur choisit de se focaliser sur le véritable cœur du drama : explorer le passé, les traumatismes des protagonistes pour mettre en scène leur guérison mutuelle, plutôt que de chercher une validation extérieure de leur couple. Il est ainsi essentiel de comprendre que Soul Mate n’est pas une romance mais bien un drame romantique poignant qui se concentre sur la (re)construction psychologique et la guérison des personnages principaux, soit Ryu, Johan, Sumiko et Seiichi, en abordant l’amour au sens large (amour familiale, amitié, amour).

Ok Taec-Yeon l’évoque dans une interview pour Vogue Singapore tenue le 30 avril 2026 :

Toute la série parle de types d’amour très différents. En la regardant, vous pourrez ressentir ce que moi et toute l’équipe avons voulu créer. C’est une atmosphère magnifique, une belle cinématographie. J’espère que vous la regarderez et que vous en apprendrez plus sur l’amour.

Le drama témoigne avant tout d’histoires familiales, de liens forts et soudés entre nos personnages malgré tout ce qu’ils traversent. Les questions du foyer, de la solitude, d’accepter d’être vulnérable, du passage du temps, le bonheur des moments passés, ne sont, pour en citer que quelques-uns, des thèmes que l’on retrouve au sein de l’œuvre.

Une fin réaliste, tragique mais réaliste et logique

(Attention, cette partie contient des spoilers)

Une autre critique est celle de la fin amère. Pourquoi devrait-on reprocher à une histoire dramatique de mal se terminer ? Il est vrai que les séries queers ont pour la grande majorité d’entre elles des fins tristes qui illégitiment la représentation de la communauté, et je partage cet avis, mais dans le cas de Soul Mate, il est important de noter qu’il s’agit d’une série dramatique avant d’être une romance. Les séries queers ne devraient pas être limitées seulement à la simple question de l’orientation sexuelle, à sa découverte et à ses conséquences, il est bien sûr essentiel d’avoir des séries qui évoquent ces questions, mais d’autres, comme nous le propose Soul Mate, doivent être libre de traiter de toutes autres thématiques.

La cohérence de l’œuvre, les choix des personnages, leurs histoires n’auraient pas permis une autre fin que celle-ci, une fin douce-amère où les deux personnages se rencontrent des années après la fuite de Johan, suite à l’annonce de sa maladie incurable. Les deux se sont retrouvés, témoignant de ce lien qui n’a jamais cassé. Ils ont toujours fini par se retrouver après chacune de leur séparation, et Johan finira par mourir aux côtés de Ryu.

Malgré les polémiques qui pourraient vous freiner, n’hésitez pas à regarder Soul Mate. La série aborde des thématiques complexes – mêlant moments agréables et réalités violentes -, qui détruisent autant qu’elles guérissent notre âme, où on voit les personnages grandir ensemble, faire des choix réalistes et mûrs. Tout au long des épisodes, on apprend à connaître les personnages, on les suit à travers les propres choix comme si on faisait partie de leur propre vie.

Clara Monnier-Blondeau

Étudiante en master d'Histoire de l'Art, spécialisé en architecture Japonaise

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