The Ghost in The Shell : avant-première à Annecy de la nouvelle série de Science Saru

Lors de l’édition 2026 du festival international du film d’animation d’Annecy, le studio Science SARU était invité pour présenter sa dernière série : une nouvelle adaptation du manga Ghost in The Shell de Masamune Shirow. A cette occasion, nous avons pu découvrir en avant première les deux premiers épisodes, ainsi qu’assister à une conférence exclusive en présence du réalisateur Mokochan et des producteurs : Kengo Abe (Bandai Namco), Kohei Sakita (Science SARU) et Daichi Sasa (Kôdansha).

Avant de plonger dans cette nouvelle vision de cette saga culte, nous vous proposons un petit retour en arrière pour bien comprendre dans quelle histoire s’inscrit cette nouvelle itération de la saga. 

Article co-écrit avec Ludovic Joyet, reporter sur place à Annecy.

Les origines

Masamune Shirow, né en 1961 à Kobe, commence sa carrière de mangaka en diffusant dans le réseau amateur ses premières pages alors qu’il est encore étudiant en 1983 : c’est un succès immédiat qui lui permet d’être publié dès 1985 avec sa série Black Magic. Son style détonne, il ose mélanger humour, violence, sexe et intrigues politiques. Le tout ancré dans un univers hard SF (anticipation réaliste basée sur les publications scientifiques les plus pointues) et servi par des dessins au trait fin et détaillé qui attirent de nombreux fans, en particulier dans les cercles les plus passionnés (otaku) et parmi les professionnels de l’animation.

Presque toutes ses œuvres seront vite adaptées en animation, à commencer par Black Magic M66, son premier manga, dont il co-réalisera l’adaptation en 1987. Puis son Magnum Opus, Appleseed, sera animé pour la première fois en 1988, ainsi que Dominion Tank Police.

Ghost in the Shell Tome 1 – Masamune Shirow

Quelques années passent puis Mitsuhisa Ishikawa, fondateur du studio Productions IG, a une idée de génie : proposer l’adaptation de Ghost in the Shell (GITS) à un réalisateur de premier plan Mamoru Oshii. Oshii est passionné par la SF, l’armée, les fonctionnaires, les forces spéciales et les intrigues de cabinet. Ce sont d’ailleurs les thèmes de ses précédents projets les plus personnels : la saga Kerberos et Patlabor. Tous ces thèmes sont ceux de Ghost in the Shell (1991), le dernier manga en date de Masamune Shirow. Son titre original est d’ailleurs Kôkaku Kidôtai, un charabia difficilement traduisible qui se rapprocherait de “forces d’intervention blindées”, ou plus simplement “GIGN du futur”.

Évidemment Mamoru Oshii est déjà un admirateur de l’œuvre originale, mais pour son adaptation personnelle (Ghost in the Shell le film sort en 1995), il décidera de la trahir complètement : fini l’humour, le verbiage incessant, les dessins exagérés et ultra sexy… et place au style qu’il a perfectionné sur son précédent gros succès cinéma (Patlabor 2) : ultra réalisme et tempo contemplatif. Il ne respectera que l’intrigue des premiers chapitres du manga. Vous connaissez tous le résultat, ce film culte qui nous donne une idée : « et si Ingmar Bergman (Fanny & Alexandre, Le septième Sceau,…) avait réalisé Blade Runner ? »…

Cet immense succès à l’étranger, adoubé par James Cameron, Steven Spielberg et le tout Hollywood rendra riche le studio, le mangaka et le réalisateur. Cela entrainera une suite, GITS : Innocence, qui permettra à Mamoru Oshii de réaliser son rêve : entrer en compétition à Cannes. Cette suite au budget faramineux (environ 20 millions de dollars, contre près de 3 millions pour le premier) et au style graphique révolutionnaire sera un échec retentissant… Sans doute à cause de son univers bien trop sombre. Mais il mérite d’être réévalué aujourd’hui, car son scénario prédit assez étrangement l’affaire Epstein, et ce dès 2004 !

A ce stade, Ghost in the Shell, un manga assez mineur en dehors des cercles d’otaku, est à présent devenu une franchise sacrée et inapprochable…

ghost in the shell 1995
Ghost in the Shell – Mamoru Oshii – 1995

Au même moment, le studio Productions IG prépare déjà l’avenir avec “la prépa Oshii”. Un trimestre de cours intensifs dispensés par le Maître et destiné à former les futurs réalisateurs ou producteurs porteurs de projets. Le major de la promo s’appelle Kenji Kamiyama, et quand on lui propose, comme promis, de monter son projet personnel, il décide de réadapter Ghost in the Shell pour la télévision, à la stupéfaction de tous ! Le jeune surdoué fait face à l’hostilité de la direction du studio (qui produit déjà Innocence en même temps), et à la difficulté d’adapter une œuvre aussi complexe sur le fond que dans sa forme. Il accomplit une œuvre remarquable : Ghost in the Shell Stand Alone Complex (2004), puis une seconde série (S.A.C : 2nd GIG – 2005), puis une 3ème en 3D en 2022 (SAC_2045). Encore une fois, son réalisateur choisit de s’éloigner du manga original, mais aussi de l’adaptation de Oshii, en proposant un entre-deux centré sur les intrigues politiques et un style graphique plus proche des autres animés du studio (plus simple mais toujours réaliste). Encore une fois, le titre n’usurpe pas son titre de “SF d’anticipation”, en étant devançant de manière assez précise les affaires Assange et Snowden avec le thème des lanceurs d’alerte, et même le scandale Pfizer !

La machine est lancée, et un troisième réalisateur s’attaque à la marque avec Ghost in the Shell : The New Movie en 2016 : Kazuchika Kise, chef animateur assistant sur le premier film et animateur légendaire (Evangelion Escaflowne, Patlabor,…) connu pour dessiner le chien de Mamoru Oshii mieux que personne ! Encore une fois, le style n’a rien à voir avec le manga, mais se rapproche des films de Mamoru Oshii (Kise et Oshii, fréquents collaborateurs, s’influencent mutuellement depuis longtemps). Les scènes de combat sont magnifiques. Cette fois, ils prédiront l’assassinat de l’ex-Premier ministre japonais Shinzo Abe avec 6 ans d’avance.

Ajoutez à tout cela un remake hollywoodien, et voilà où nous en sommes : un manga de 3 tomes à peine, adapté à nouveau tous les 5 ans, et qui est passé par différentes visions et approches à chaque fois. Alors, comment aborder cette franchise culte en 2026 tout en apportant un regard neuf ?

GITS version 2026

The Ghost in the Shell – Mokochan – ©2026 Shirow Masamune/KODANSHA/THE GHOST IN THE SHELL COMMITTEE

Et bien tout simplement en faisant un pari qui semblait jusqu’alors impossible : revenir aux origines en adaptant le manga avec fidélité.

Pourquoi impossible ? Les dessins du manga sont magnifiques : des décors foisonnants, une multitude de mechas (armures, drones, véhicules, robots) dessinés avec minutie, et des personnages stylisés et élégants, avec des grands yeux et des formes langoureuses, et une garde-robe pléthorique, ou bien des dégaines patibulaires, dans le style japonais typique des années 80. Un vrai cauchemar à animer !

Ajoutez à cela des dialogues abondants et complexes, un verbiage scientifique ésotérique, et des notes de bas de page, de haut de page, de côté de page, qui détaillent chaque élément de l’univers SF (avec des renvois vers des articles scientifiques)… Le manga est déjà bien compliqué à lire, alors en vidéo, sans pouvoir contrôler le rythme de lecture, on vous laisse imaginer.

Les vétérans de Productions IG qui adaptaient la franchise jusqu’à maintenant laissent alors cette lourde tâche au jeune studio Science SARU. Ce sont donc de tout jeunes artistes de 20 à 30 ans qui vont devoir réaliser une œuvre profondément ancrée dans les années fin 80, début 90 !

Pour présenter The Ghost In The Shell, un producteur exécutif du studio Science Saru, et deux producteurs délégués (un de l’éditeur Kôdansha, un du distributeur Bandai Namco) entouraient le jeune réalisateur Mokochan lundi matin dans la plus grande salle du festival d’Annecy remplie à ras bord.

Né en 1992, Tôma Kimura (Mokochan) rejoint Science SARU en 2015. D’abord animateur clef sur Inu-Oh de Masaaki Yuasa, il prend rapidement du galon en occupant les postes de storyboarder, Directeur d’épisodes et Directeur d’animation sur Heike Monogatari, Scott Pilgrim : Takes Off et plus récemment Dan Da Dan saison 1. Sur ce dernier il prend aussi le rôle d’assistant réalisateur, lui permettant de se former encore davantage aux fonctions de réalisateur. 

La conférence a commencé par une présentation détaillée du pipeline de production de la série, un pipeline classique de l’animation japonaise, mais richement illustré par de nombreux documents de production (image-boards, story-boards, dessins originaux…) qui ont ravis les étudiants en école d’animation qui constituaient l’essentiel du public. En parlant du système de layout, Mokochan a rappelé aux étudiants que Isao Takahata et Hayao Miyazaki sont à l’origine de leur popularisation dans la production de dessins animés télévisés.

L’examen des documents de production a été éclairant : les dessins de Shirow sont forcément simplifiés et les traits grossis, mais le style est parfaitement respecté. Le compositing, dernière étape de production de l’image animée, est ici particulièrement important : il donne un rendu cool et moderne, faisant oublier que les dessins semblent tout droit sortis des années 80.

Le travail a été monumental, et les jeunes artistes se sont donnés à fond : par exemple, chacun des costumes du personnage principal a été redessiné pour les différents épisodes de la série (dans la plupart des précédentes adaptations, elle est presque toujours habillée pareil). Mokochan a affirmé que l’usage d’IA générative a été exclu de la production, ce qui a fait plaisir au public.

Puis nous avons eu droit à la projection des deux premiers épisodes de la série !

La bande originale est très réussie, souvent électro, tantôt jazzy, elle est omniprésente et accompagne le rythme effréné de la série… et comme la série elle-même, elle est à la fois rétro et intemporelle.

Mais le plus bluffant est la fidélité de l’adaptation : les scènes et dialogues sont les mêmes que dans le manga, mais on retrouve aussi les gags et déformations des visages qui y sont associés, et même les notes de bas de page ! La série est terriblement bavarde, et l’action comme les dialogues s’enchaînent à vive allure : on est bien à l’opposé du Ghost in the Shell de Oshii, et on retrouve les sensations de lecture de Shirow.

Et maintenant, alerte au spoiler ! Tous les fans du manga se posaient la même question : les fameuses deux pages très explicites (pour ne pas dire pornographiques) du manga original, qui furent censurées dans les versions anglaises et françaises, ont-elles été adaptées ? 

Pour Shûhei Handa, character designer et chef animateur de la série, il n’y avait aucune chance que ça passe et il anticipait déjà les risques de censure, de même pour le créateur original Masamune Shirow … Et bien figurez-vous qu’ils l’ont fait quand même ! La scène n’est pas aussi crûe que dans le manga, les parties intimes des personnages n’apparaissent pas à l’écran, mais la mise en scène reste très explicite et le doublage aussi.

The Ghost in The Shell est une série impressionnante et qui fera date. Vous pourrez la dévorer sur Prime Video dès le 7 juillet. Et même si vous êtes des mordus de VF, on vous recommande vivement de vous pencher sur la VO qui bénéficie d’un doublage culte avec Mâya Sakamoto qui campe toujours le rôle principal. 

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