Rikidôzan, le père du puroresu
Pour ce deuxième article consacré au puroresu, Journal du Japon part à la découverte du « Père du Puroresu », Rikidôzan. Né dans l’actuelle Corée du Nord, il deviendra la fierté du Japon d’après-guerre, le héros qui terrasse symboliquement les Américains sur les rings. Mais derrière l’idole nationale se cache un homme aux multiples visages, dont le destin s’achèvera tragiquement.
Les racines coréennes
L’homme qui deviendra Rikidôzan est né en 1924 en Corée sous occupation japonaise, sous le nom de Kim Sin-rak. Il est issu d’une modeste famille d’agriculteurs du Hamgyong du Sud. Dès sa jeunesse il développe une force physique impressionnante et s’initie au ssireum, la lutte traditionnelle coréenne. Lors d’une compétition, qu’il termine à la 3ᵉ place, Minosuke Momota, un recruteur de la prestigieuse écurie de sumo Nishonoseki, le repère. Momota tente de le persuader de le suivre au Japon, mais sa famille s’oppose fermement à son départ.
Son père décède en 1939, et sa mère ne veut toujours pas le laisser partir, mais lui voit dans cette possibilité de carrière une chance unique d’échapper à sa condition paysanne et à la pauvreté du Hamgyong du Sud. Il décide de braver les interdits et embarque pour le Japon.
Un étranger au sommet

Dès son arrivée, tout est fait pour effacer son identité coréenne afin de faciliter son intégration dans le monde du sumo et d’échapper aux discriminations visant les Coréens au Japon. Il est adopté par Minosuke Momota et change d’identité pour devenir Mitsuhiro Momota, né à Omura, au Japon.
En février 1940, il intègre l’écurie Nishonoseki sous le shikona (nom de combattant) de Rikidôzan Mitsuhiro. Ses débuts sont difficiles : malgré les efforts faits pour la masquer, son origine coréenne figure sur les listes de classement, ce qui lui vaut le harcèlement régulier des plus anciens. Mais Rikidôzan ne se laisse pas abattre et redouble d’efforts et d’entraînement pour perfectionner sa technique et son physique.
Sa progression dans le monde du sumo est fulgurante. Il accède à la division makuuchi (la première division), et s’élève jusqu’au rang de sekiwake. Il réalise plusieurs performances remarquées, notamment en terminant deuxième d’un tournoi remporté par le yokozuna Haguroyama Masaji. Ses résultats sont tels qu’une promotion au rang d’ozeki, le deuxième échelon le plus élevé du sumo, semble à sa portée.
L’abandon du chignon
Malheureusement, le comité refuse de le promouvoir à cause de ses origines. De plus une violente dispute avec son maître d’écurie, Tamanoumi Daitarô, éclate. Rikidôzan réclame un soutien financier à la hauteur de ses résultats et de sa popularité, mais il essuie un refus et quitte les lieux, furieux.
La nuit du 10 septembre 1950, après cette confrontation, il coupe lui-même son chonmage (chignon), un geste symbolique signifiant la fin de sa carrière dans le sumo, conclue sur un bilan de 135 victoires pour 82 défaites. Plus que sa carrière, c’est à toute son identité de sumotori japonais que Rikidôzan vient de mettre fin d’un coup de couteau. L’écurie, elle, prétend officiellement qu’il se retire pour raisons de santé, invoquant une paragonimose — une infection pulmonaire parasitaire — afin de masquer le véritable motif de son départ.
Après ce renoncement brutal, Rikidôzan entame une période de dérive. Il survit grâce au marché noir qui ronge alors le Tokyo de l’après-guerre, écoulant le matériel abandonné par les troupes américaines. C’est dans cette zone grise qu’il sollicite l’aide de Shinsaku Niita, un homme d’affaires ayant des liens avec la pègre et le milieu du sumo. Celui-ci l’embauche alors comme chef de chantier pour la construction d’un de ses immeubles.
Le coup de foudre pour le catch
Rikidôzan fait la rencontre d’Harold Sakata, un Américain d’origine japonaise, dans un cabaret de Ginza. Catcheur professionnel, Sakata l’intrigue. Rikidôzan l’interroge sur cette discipline qu’il ne connaît pas, et l’Américain lui en explique les règles.
Sakata l’invite à la première date d’une tournée organisée par le promoteur américain Bobby Bruns pour divertir les troupes d’occupation, le 30 septembre 1951 au Memorial Hall. En observant ce spectacle mêlant force brute et dramaturgie, Rikidôzan est conquis : il y voit une opportunité de carrière. Bruns, informé de sa présence et de son passé de sumotori, lui propose de lui enseigner les bases du catch. Un mois plus tard, l’ancien sekiwake fait ses débuts sur un ring, face à ce même Bruns, qui mesure aussitôt le potentiel de son élève.
Forgé à Hawaï

En février 1952, sur les conseils de Bobby Bruns, Rikidôzan intègre la Mid-Pacific Promotions d’Hawaï. Il s’entraîne auprès d’Oki Shikina, un lutteur originaire d’Okinawa, réputé pour la dureté de ses méthodes.
L’entraînement sur les plages hawaïennes est redoutable : Rikidôzan perd 13 kilos et change de morphologie, son corps massif de sumotori devenant athlétique et agile.
C’est là qu’il travaille son coup de prédilection, le karate chop, une adaptation du harite du sumo (une claque portée de la main ouverte), rebaptisée pour séduire un public américain fasciné par l’exotisme martial japonais. La légende raconte qu’il passait des nuits à frapper un tronc de palmier pour endurcir sa main droite, jusqu’au sang.
En juin 1952, il se rend à San Francisco pour entamer une tournée de neuf mois à travers toute l’Amérique du Nord. Il y dispute 260 combats et n’en perd que trois, selon ses propres dires, décrochant plusieurs titres majeurs, notamment en équipe avec Bobby Bruns.
Il est si dur et si intense qu’il est surnommé le Cement Player. Pour lui, chaque affrontement contre des Américains n’est pas un divertissement mais une véritable bataille : intraitable, il refuse de faire des concessions et de suivre scrupuleusement le script du combat.
Le héros dont le Japon avait besoin
Rikidôzan rentre au Japon en mars 1953, fort d’une légitimité internationale. Il fonde alors la Japan Pro Wrestling Alliance (JWA), la première compagnie de catch du pays, aidé par Shinsaku Niita ainsi que par Nick Zapetti, un Américain lié aux yakuzas. Il crée également le Rikidôzan Dojo pour former les futures générations de catcheurs, leur imposant un entraînement aussi intensif que celui qu’il a connu à Hawaï.
Les débuts officiels de la JWA ont lieu en février 1954, lors d’une tournée au Japon réunissant de nombreux lutteurs étrangers. Parmi les affiches, une série de combats oppose Rikidôzan et son partenaire Masahiko Kimura, champion de judo, aux frères Sharpe qui, bien que canadiens, sont présentés comme les « méchants » Américains, arrogants et tricheurs. La tournée rencontre le succès tant dans les salles, combles à chaque date, qu’à la télévision, dont les diffusions attirent des milliers de personnes devant les écrans publics installés dans les rues.
Aussi doué pour le marketing que pour le sport, Rikidôzan transforme le ring en un exutoire pour le peuple japonais. Il incarne la vertu japonaise face à des lutteurs étrangers, souvent américains, qui jouent systématiquement le rôle des « méchants ». Chaque victoire devient ainsi une revanche symbolique, faisant de lui le premier héros national de l’après-guerre.
Le duel du siècle

Sports Nippon en 1954 (Wikimedia Commons)
Malgré leurs victoires communes contre les frères Sharpe, Rikidôzan et Masahiko Kimura entament une rivalité. Kimura, alors champion incontesté de judo, est frustré d’être relégué au second plan et moins bien payé que Rikidôzan. Cette tension mène à un affrontement destiné à couronner le premier champion poids lourd de puroresu du Japon. Mais ce combat, qui a lieu au Sumo Hall de Tokyo le 22 décembre 1954, ne se déroule pas comme prévu : un match nul était convenu afin de préparer des revanches lucratives, mais Kimura porte un coup de pied accidentel dans l’aine de Rikidôzan. Celui-ci s’emporte pour de bon, abandonne le scénario et massacre Kimura, lui assénant coups de poing et de pied à la tête avant de le laisser inconscient et en sang sur le ring.
Ce match impose Rikidôzan comme l’homme le plus fort du pays et brise le mythe de l’invincibilité du judo. Mais il lui attire aussi des inimitiés au sein de factions yakuzas, dont certaines jurent de venger Kimura.
Idole d’un pays entier
Devenu une icône dans un Japon en pleine reconstruction, Rikidôzan voit ses combats attirer des millions de téléspectateurs, regroupés devant les écrans géants installés dans les lieux publics. Le 7 octobre 1957, son affrontement contre Lou Thesz, champion du monde poids lourd de la NWA, atteint l’audience record de 87 %, jamais égalée depuis. Initialement prévu la veille au stade de baseball Korakuen de Tokyo, le combat avait dû être reporté d’un jour à cause de la pluie. Devant 27 000 spectateurs, il se solde par un match nul au bout d’une heure. Une revanche, disputée quelques jours plus tard, se conclut elle aussi sur un nul. Rikidôzan ne parvient pas à s’emparer de la ceinture mondiale.
Malgré cela, sa popularité dépasse le cadre du catch, devenu une vedette nationale, Rikidôzan est sollicité par le cinéma. Au cours de sa carrière, il joue dans 29 films, le plus souvent dans son propre rôle, brouillant ainsi la frontière entre l’homme et le héros de fiction. Son image se propage dans tout le Japon, jusque dans les régions où la télévision est encore peu implantée.
L’homme aux deux visages

Tokyo Watcher (
Rikidôzan bâtit un véritable empire financier — hôtels, boîtes de nuit, immeubles de luxe — et incarne la réussite japonaise. Mais sa vie privée est marquée par les excès : il abuse de l’alcool, des stupéfiants et des anabolisants, se trouve souvent mêlé à des bagarres de bar et mène un train de vie ostentatoire (à sa mort sera révélée une dette fiscale de plusieurs millions de yens).
S’y ajoutent ses liens avec la pègre car, si l’ensemble du spectacle et du sport japonais était alors lié au crime organisé, Rikidôzan y est particulièrement intégré : la JWA est largement financée par les yakuzas, et lui-même est considéré comme un membre du groupe Tokon Gossai.
Les héritiers
En 1960, Rikidôzan recrute deux jeunes athlètes pour assurer la relève de sa compagnie : Shohei « Giant » Baba, ancien joueur de baseball de plus de deux mètres, et Kanji « Antonio » Inoki, un Japonais émigré au Brésil que Rikidôzan ramène avec lui lors d’une tournée dans ce pays.
Il les forme à son image pour assurer la pérennité de la JWA. Après sa mort, ses deux disciples suivront des chemins différents : Antonio Inoki fonde la New Japan Pro-Wrestling (NJPW) en 1972, tandis que Giant Baba crée l’All Japan Pro Wrestling (AJPW) la même année. Ces deux organisations deviendront les héritières les plus importantes de l’école Rikidôzan.
La nuit fatale
Le destin de Rikidôzan se brise le soir du 8 décembre 1963, dans une boîte de nuit huppée de Tokyo, le New Latin Quarter. Le lutteur, qui a énormément bu, s’accroche avec Katsushi Murata, membre du syndicat criminel Sumiyoshi-ikka, à qui il reproche un coup d’épaule. Murata refusant de s’excuser, Rikidôzan le roue de coups au sol. Le yakuza sort alors un couteau, le poignarde à l’abdomen et s’enfuit.
Rikidôzan poursuit sa soirée presque normalement, ignorant la gravité de sa blessure, et n’est admis que tardivement à l’hôpital. L’opération est un succès. Mais le lutteur ne respecte pas les consignes et continue de boire et de manger normalement. Le 15 décembre 1963, il est opéré d’urgence une seconde fois ; cette fois, il n’en réchappe pas et meurt à 39 ans d’une péritonite.
Le secret révélé
Alors que ses funérailles grandioses réunissent 12 000 personnes au temple Ikegami Honmonji, ce n’est que bien plus tard que le grand public découvre la vérité : celui qui était considéré comme un héros national était né Kim Sin-rak, dans l’actuelle Corée du Nord. Toute sa vie, il avait dissimulé ses origines pour s’imposer comme le sauveur de la fierté nippone.
Au-delà de sa popularité, l’héritage de Rikidôzan se mesure à travers ses élèves. Giant Baba et Antonio Inoki domineront le catch japonais durant des décennies et formeront à leur tour des générations de lutteurs. De nombreuses traditions du puroresu moderne remontent à l’entraînement et à la philosophie de son dojo.
Reconnu comme le « Père du Puroresu », Rikidôzan demeure une icône dont l’influence dépasse les frontières du sport et symbolise les complexités de l’identité japonaise d’après-guerre.
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