Takashi Nagai, le médecin défenseur de la paix

Nagasaki, quartier d’Urakami. Tristement célèbre en tant qu’épicentre de la bombe atomique, Urakami continue de réunir des touristes venus des quatre coins du monde. L’atmosphère qui règne en ce lieu est aussi unique que pesante, portant ainsi le lourd héritage de la Seconde Guerre mondiale.

À sept minutes à pied de la cathédrale reconstruite se trouve une petite maison qui ne paie pas de mine à première vue : sa superficie est de 4 m². En réalité, ce petit bâtiment appelé Nyokodô (如己堂) est un pilier de l’histoire de Nagasaki : il fut la dernière demeure de Takashi Nagai (永井隆, 1908-1951), un médecin et écrivain mondialement connu pour ses écrits après le bombardement. Bien que les témoignages de victimes soient nombreux, son point de vue médical ainsi que sa foi chrétienne donnent une dimension particulière à ses récits et font de lui un pionnier des productions littéraires sur ce sujet. Par ailleurs, le nom Nyokodô signifierait « aime ton prochain comme toi-même », illustrant parfaitement la façon de vivre de l’auteur.

Pour la 81e commémoration de la frappe nucléaire de Nagasaki, Journal du Japon vous propose de retracer le parcours de Takashi Nagai, le médecin qui choisit de répondre à la violence par le pardon.

Nyokodô – Photo de Yuniko (Wikimedia commons licence CC BY-SA 3.0. Image modifiée) et Takashi Nagai

De Shimane à Nagasaki, du shintoïsme au christianisme

Takashi Nagai est né le 3 février 1908 à Matsue, dans le département de Shimane. Fils et petit-fils de médecins, c’est tout naturellement qu’il se dirige vers cette voie en 1928, lorsqu’il entre à l’université de médecine de Nagasaki. Shintoïste et très attaché au sanctuaire d’Izumo, la proximité de sa faculté avec la cathédrale de la ville sera son premier lien avec le catholicisme.

Mariage de Takashi et Midori en 1934 – domaine public

En 1930, il apprend, par son père, la maladie de sa mère. Lorsque celle-ci décède en mars, il entreprend la lecture des Pensées de Blaise Pascal sur la vie humaine. Touché par l’ouvrage, il continue sa découverte du philosophe avec d’autres œuvres sur le christianisme. Il en apprendra davantage sur cette religion en s’installant avec la famille Moriyama, dont les membres descendent des chrétiens clandestins kakure kirishitan (隠れキリシタン) du quartier Urakami. Leur fille Midori deviendra son épouse en 1934, année où il se convertit totalement au catholicisme : il est alors baptisé Paul. Ils auront ensemble quatre enfants.

Takashi Paul Nagai exerce en tant que radiologue pendant la guerre. En 1945, on lui diagnostique une leucémie, probablement à cause des rayons X émanant des examens à observation directe pratiqués durant le conflit. Malgré la maladie, il continue son travail de radiologue ; après avoir dit au revoir à sa femme, il se rend, comme à son habitude, à l’hôpital universitaire de Nagasaki le 9 août. Il était loin de se douter que ces au revoir étaient en réalité des adieux.

Un destin bouleversé par la bombe

Le docteur Nagai est sur son lieu de travail lorsque la bombe surnommée Fat Man s’écrase sur la ville, à 11h02. Il sera blessé à l’artère temporale droite, ce qui ne l’empêchera pas de venir immédiatement en aide aux autres victimes.

Deux jours plus tard, il trouve les ossements de sa femme près de l’emplacement de leur maison, à côté de son chapelet. Midori est décédée à cause du bombardement. Endeuillé et de plus en plus malade, Takashi fait construire une petite hutte dans la zone, qui deviendra le célèbre Nyokodô.

Takashi et ses deux enfants au Nyokodô – sconosciuto (Wikimedia Commons)

C’est dans cette pièce de six tatamis qu’il commencera à écrire. On lui doit plus d’une dizaine d’œuvres sur des sujets divers, avec une présence forte des valeurs chrétiennes. La plus connue, Les Cloches de Nagasaki, a été de nouveau traduite en français en 2023.

Les Cloches de Nagasaki : le pionnier des témoignages

La plus célèbre des œuvres de Takashi Nagai est certainement Les Cloches de Nagasaki. Écrit en 1946, sa publication sera retardée à cause de la censure exercée par les forces d’occupation américaines ; le livre verra le jour en 1949. Sa parution étant conditionnée à l’ajout d’une annexe décrivant les atrocités japonaises aux Philippines, appelée « la tragédie de Manille ». Plus tard, elle pourra être supprimée.

Si le succès des Cloches de Nagasaki est immédiat, c’est parce qu’il s’agit du premier témoignage sur l’irradiation et ses conséquences, rédigé d’un point de vue médical. Le médecin parle même des « maladies atomiques » (原子病 genshibyô).

Tout d’abord, environ trois heures après l’exposition, des symptômes de « gueule de bois radioactive » ont été ressentis ; ceux-ci ont atteint leur paroxysme vingt-quatre heures plus tard, puis se sont progressivement atténués. […] Au cours de la deuxième semaine, certains patients ont présenté des hémorragies. Il s’agissait de troubles hématologiques qui ont entraîné la mort de la plupart d’entre eux. À la quatrième semaine, des symptômes graves liés à une leucopénie sont apparus, entraînant le décès d’un grand nombre de patients. Une alopécie a été observée à partir de la troisième semaine environ. Les troubles des glandes génitales ont persisté depuis le début pendant plus de dix semaines. Chez les enfants, les symptômes sont apparus plus tôt que chez les adultes et étaient plus graves. À l’heure actuelle, il subsiste encore une faible radioactivité au centre de l’explosion, et le nombre de globules blancs des habitants est en augmentation. *

Néanmoins, il est impossible de classer cette œuvre dans un seul genre littéraire. Il ne s’agit pas seulement d’un essai médical : le point de vue des victimes offre une dimension romanesque, alors que les références religieuses présentes dans l’intégralité du texte en font presque une autobiographie.

On m’a construit une cabane en tôle d’un peu plus de six tatamis à Ueno-machi, près de l’épicentre, et je m’y suis installé. À l’arrière, le mur était constitué d’un simple mur de pierres, ce qui était pratique pour y mettre des bouts de papier, mais les jours de pluie, c’était un véritable chaos. Les élèves de ma classe, chaque fois qu’ils venaient, ne parlaient pas de « maison », mais de « boîte ». Cette boîte ne manquait jamais de visiteurs. Il y avait des jours où j’accueillais la visite du père curé, et d’autres où des mendiants venaient jeter un œil. Un aumônier militaire américain est venu me voir et m’a demandé : « C’est donc ça, ton palais ? » Il m’arrivait aussi, alors que je recevais la visite d’un professeur venu d’une université lointaine, de me voir livrer de vieilles chaussures, présentées comme un « cadeau de l’armée aux victimes de la guerre ». *

En tant que chrétien, l’auteur voit la souffrance comme une épreuve imposée par Dieu, pour une raison spécifique.

Les adaptations sous d’autres styles artistiques se multiplient après 1949. Au cours de la même année, le chanteur Fujiyama Ichiro interprète une chanson du même nom, qu’il viendra interpréter au chevet de Takashi. Un an plus tard, le film éponyme est diffusé, réalisé par Oba Hideo. Il s’agit de la première production cinématographique au sujet de la bombe atomique.

Marcher sur les pas de Takashi Nagai

Si vous vous rendez à Nagasaki, vous aurez l’occasion d’en apprendre plus sur le docteur. Le musée de la Bombe Atomique est une visite incontournable pour comprendre l’histoire de la ville ; plusieurs photos de Takashi Nagai y sont exposées. Dirigez-vous ensuite dans le quartier Urakami, surplombé par la cathédrale. Derrière celle-ci se trouvent les ruines de sa prédécesseure. Le Nyokodô quant à lui se visite toujours : vous le rejoindrez en marchant une dizaine de minutes, à côté d’un musée construit à la mémoire de Takashi Paul Nagai.

L’influence de Nagai a été importante nationalement comme mondialement. Dans ses livres, il n’exprime pas explicitement de colère ; au contraire, il semble plus attaché à la reconstruction de la ville. En 1948, il utilise les 50 000 yens versés par le journal Kyushu Times pour planter 1200 cerisiers dans le quartier d’Urakami. Actuellement, ces arbres sont toujours appelés « les milles cerisiers de Nagai » (永井千本桜 nagai senbonzakura).

Admiratifs de son combat, d’autres personnalités du monde sont venues à sa rencontre au Nyokodô, comme Helen Keller, une militante politique américaine sourde-muette. Il reçut également la visite de l’empereur Shôwa, ainsi que celle d’un émissaire du pape.

Sans le savoir, vous avez probablement déjà croisé Takashi Nagai dans la culture populaire. En effet, bien que le mangaka ne l’ait pas confirmé, il est fort probable que le personnage du Docteur Hiluluk de One Piece soit un clin d’œil à cet homme, dont la foi et les connaissances ont marqué Nagasaki.

Sources

Seira Fujii, « 石破茂首相の長崎でのスピーチと、永井隆博士『長崎の鐘』と正田篠枝さんの短歌の対称性、そして響きあうふたつの鐘のこと ishiba shushô no nagasaki de no supiichi to, nagai takashi hakase « nagasaki no kane » to shôda shinoe san no tanka no tai aishô, soshite hibikiau futatsu no kane no koto », Note, 08/2025 [consulté le 14/07/2026]

« Nagai Takashi, un médecin au cœur du bombardement atomique de Nagasaki », Nippon.com, 09/08/2018 [consulté le 14/07/2026]

« 永井千本桜 Nagai Senbonzakura », Nagasaki Shinbun, 03/04/2022 [consulté le 14/07/2026]

*Traductions du texte japonais depuis le site Aozora Bunko, probablement différentes des traductions officielles.

Dans cet article, nous avons mentionné les arbres de Nagasaki. Pour rester dans le thème, nous vous invitons à découvrir l’ouvrage de Véronique Brindeau, aulequel nous avons consacré un article.

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