Il y a des ouvrages qui ne laissent pas indemne, des mots qui par leur beauté et leur profondeur nous touchent en plein cœur, des sujets qui foudroient autant qu’ils amènent à réfléchir. C’est le cas du magnifique essai intitulé Les arbres de Nagasaki, que nous vous proposons de découvrir aujourd’hui. Un récit empreint de poésie et d’espoir, qui fait voyager autant qu’il donne envie de pleurer face à l’absurdité de la guerre. Bienvenue dans un voyage à travers le langage doux et contemplatif de Véronique Brindeau, qui nous emmène avec elle à la découverte des témoins silencieux du passé.
De Nagasaki à Fukushima
Le présent essai (77 pages) s’articule autour de huit arbres. Sept sont des rescapés de la bombe atomique qui tomba sur Nagasaki le 9 août 1945 à 11h02. Le huitième, c’est un pin du Tôhôku, que le tsunami ravageur du 11 mars 2011 n’emporta étrangement pas avec lui. Ici encore, le fantôme atomique est présent, avec l’accident nucléaire de Fukushima qui s’en est ensuivi.
Sur ces huit arbres, moins de la moitié sont encore vivants aujourd’hui. Les autres ont été remplacés par des simulacres de béton, leurs tronc morts soutenus par un squelette d’acier, ou bien sont seulement honorés par des photographies de l’époque. Soit les radiations ont été trop fortes, soit l’eau saline a pénétré trop profondément les racines… Deux camphriers calcinés ont quant à eux été longtemps considérés comme perdus avant qu’ils ne se remettent à bourgeonner, plusieurs années après, comme un symbole de renaissance. Néanmoins, tous portent en eux la mémoire d’une tragédie que les mots peinent à décrire.
Les arbres sont d’un autre temps. Ceux de Nagasaki, d’un autre temps encore. […] En 2017, la ville de Nagasaki a entrepris de recenser, comme autant de témoins, ces arbres rescapés. Elle veille à les inspecter à intervalles réguliers, à diagnostiquer leurs maux, à leur prodiguer les traitements recommandés par une commission d’experts prenant en charge leur entretien, dans l’espace public comme dans les propriétés privées. Car leur apparente vigueur n’est parfois que de surface, aussi vulnérable en réalité que les vœux de paix invariablement reproduits en des formules stéréotypées – mais pourrait-il en être autrement ? – sur ces même écriteaux.
Loin du « tourisme de la bombe » qui envahit Hiroshima et – à une moindre échelle – Nagasaki, ces arbres offrent une parenthèse, un espace de recueillement face à leur écorce parcheminée, parfois marquée de brûlures et d’éclats de verre. Leur nom, hibaku jumoko, renvoie à celui des êtres humains rescapés de la bombe : les hibakusha.
Et toujours le même appel à se souvenir, placé devant cet arbre dont quelqu’un aura pris soin, que quelqu’un aura veillé, protégé et défendu, et avec cet arbre-là, unique, une certaine mémoire des hommes. Une expression de solidarité peut-être, à travers les générations, loin d’un fétichisme du patrimoine ou d’une politique mémorielle de la ville, entre des êtres humains dont la durée de vie est parfois bien inférieure à celle des arbres. Un lien noué, on aimerait le penser, avec un autre règne du vivant que le nôtre. Une forme de descendance accordée aux derniers hibakusha, dont ces arbres irradiés seront alors, après leur disparition, l’ultime mémoire vivante.
Il y a par exemple ces tronçons de chêne, exposés dans le musée de la Bombe de Nagasaki, dont sortirent une multitude d’éclats de verre lors de l’abattage de l’arbre plus d’une trentaine d’années après l’explosion. Deux tronçons offerts au musée par une victime de la bombe, qui porte dans sa chair les éclats. Symbole d’une souffrance sans nom qui relie le végétal aux êtres humains. L’autrice compare également les cartes présentant la force des radiations et leur impact sur les corps par des cercles concentriques qui s’élargissent autour de l’hypocentre, aux ronds que l’on aperçoit sur les souches des arbres, marqueurs de leur longévité. Loin de marquer une limite après laquelle le nombre de victimes diminueraient, ces « cercles de mort » comme elle les nomme, serviront à l’État japonais de marqueur pour verser les indemnités aux hibakusha.
À Nagasaki comme à Hiroshima, les victimes l’auront finalement été trois fois : par la bombe elle-même, puis dans une autre mesure par l’État japonais ne leur accordant que tardivement des soins et une indemnité, par la société des hommes enfin, qui les tint à distance, raison pour laquelle pendant longtemps les victimes furent réticentes à se déclarer telles, en particulier les familles des jeunes filles qui ne pouvaient plus dès lors se marier […].
Extrêmement documenté, le présent essai apporte de nombreuses connaissances historiques et culturelles. L’autrice y renvoie également vers des auteurs japonais tels que Masuji Ibuse avec son célèbre roman Pluie Noire, ou encore Kenzaburo Ôe, dont elle cite un extrait de Notes de Hiroshima. Ce sont également des explications sur les bonsaï et la coupe des pins « en nuages » que l’autrice nous présente, renvoyant aux nuages présents sur les rouleaux peints du Dit du Genji qui servaient d’ellipses à l’histoire…
Une écriture à fleur d’écorce
Véronique Brindeau possède une plume sensible et contemplative, capable d’osciller habilement entre historicisme, écriture poétique et carnet de voyage. Chaque nouveau chapitre s’ouvre sur la description détaillée des alentours de l’arbre tels qu’elle les a vus en arrivant. Elle nous prête alors son regard pour mieux nous immerger dans la réalité d’un espace-temps distordu.
On l’aperçoit de loin, dès la sortie est de la gare de Nagasaki. Une main levée vers le ciel, l’autre abaissée vers la terre, la silhouette gris argent d’une statue de Kannon émerge à mi-corps des toits, des passerelles métalliques se croisant au-dessus de la voie express. Au bout de quelques rues en escaliers montant vers la colline Heifuri, elle apparaît soudain tout entière, par-delà le porche de ciment portant une inscription en chinois, en une vision proprement fantasmagorique.
La plupart de ces arbres appartiennent à des temples ou à des sanctuaires de la ville, seuls espaces préservés de l’agrandissement urbain poussant à détruire les espaces verts. Nombres d’autres arbres rescapés disparaissent des regards en raison de leur situation sur des terrains privés. Chacun d’entre eux porte en son sein des histoires, des fantômes auxquels il donne voix. Comme ce magnolia dont le nom se retrouvera dans les trois prénoms des enfants d’Emiko, une survivante qui fut sauvée, alors qu’elle n’a que sept ans, par son ombre protectrice.
De temples en sanctuaires, d’escaliers en ruelles sans nom, c’est bien souvent un écart aux repères cartographiés qui vous fait rencontrer ces arbres témoins. Parfois c’est une impasse, un terrain vague, quelques planches et un toit de tôle qui font un abri à outils, un jardin de rien, des gamelles éparses pour nourrir les chats vagabonds et des parterres d’herbes folles qui cet automne-là avaient toutes la couleur des amarantes sauvages.
Le lecteur se promène dans ce livre comme il le ferait entre les ruelles labyrinthiques de Nagasaki, à l’aune d’un voyage à la frontière de l’irréel, en compagnie de tous ces morts qui hantent l’histoire du XXe siècle. Nous tournons les pages comme autant de marches à gravir, les marches d’un gigantesque escalier nous ramenant vers le passé. Une invitation à apprendre et à se souvenir pour ne plus jamais recommencer.
En effet, à travers ces arbres, la question du devoir de mémoire revient constamment. Plus les années passent, les générations oublient à mesure que les témoins disparaissent. Au temple Fukusai, un écriteau posté devant une cloche invite tout à chacun à la faire sonner sept fois à l’heure où la bombe fut larguée, afin de commémorer les soixante-dix mille vies qui furent volées à cet instant. La femme chargée de l’entretien explique ce jour-là à l’autrice que les visiteurs étaient nombreux au début, mais qu’ils se sont faits de plus en plus rares, tant et si bien que la cloche ne résonne presque plus jamais… Cependant, vers la fin de l’ouvrage, elle écrit :
Au sortir de l’école, une collégienne s’est retournée vers la statue figurant un jeune garçon une colombe à l’épaule, s’est inclinée prestement dans sa direction. Puis elle est repartie, d’un pas d’oiseau, dévaler le long escalier aux marches blanches qui plonge vers la ville, libérant par la légèreté de sa brève prière l’oppressante litanie des injonctions à l’espérance, qu’un tel instant suffit à ranimer, à relever de tout épuisement.
Comme un message d’espoir, où le lecteur est enfin invité à regarder vers l’avenir et non plus le passé…
Que vous soyez passionné d’histoire, aimiez voyager à travers les livres ou que vous souhaitiez en apprendre davantage sur le Japon et sa culture, nous vous recommandons chaleureusement la lecture de cet ouvrage qui nous a très sincèrement conquis !
Les arbres de Nagasaki est disponible au prix de 13€ dans toutes les bonnes librairies !
Traductrice japonais-français et grande lectrice passionnée par le Japon depuis ma plus tendre enfance, j'ai eu notamment l'occasion d'effectuer, au cours de mes études, des recherches dans le domaine de la littérature japonaise. Je suis très heureuse de pouvoir partager avec vous mes coups de cœur et expériences à travers divers articles, que ce soit dans les rubriques littérature, tourisme ou musique ! N'hésitez surtout pas à me laisser vos questions ou avis en commentaire... J'y répondrais toujours avec grand plaisir.