À la découverte de Raion Éditions
Alors que le marché du manga semble saturé, il est rare de voir émerger de nouvelles maisons d’édition. Et pourtant, un nouvel acteur du marché a fait son apparition il y a peu, à Toulouse : Raion Éditions. Cet acteur tout jeune a immédiatement voulu se différencier de la concurrence en nous proposant un manfra muet, tournant autour de l’écologie, deux éléments forts qui donnent le ton. Si vous ne connaissez pas encore, laissez Journal du Japon vous faire découvrir tout ce qui se cache derrière Raion Éditions.
Anhuman : le titre écolo-furieux

Sorti depuis le 20 mars dernier, le manga global signé Yvan Narfez nous transporte dans un monde dystopique en perdition. L’équilibre naturel n’est clairement pas la préoccupation première des Terriens qui vivent et polluent allègrement tandis que les glaciers fondent et que les poubelles s’accumulent. La surconsommation est en place et rien n’échappe à la cupidité humaine : plantes, animaux, tout est souillé, braconné, marchandé… Jusqu’à la découverte d’une mystérieuse créature mi-animale mi-humaine : Anhuman. Commence dès lors la rébellion de la Nature !
Un message sans mots
La puissance du message écologique est tellement percutante qu’il n’est point besoin de mots ! En effet chaque case, chaque dessin apporte son lot d’informations. Tout passe par les gestes et les expressions. Avidité, cupidité, peur, folie, rien n’est invisible, tout est exposé en noir et blanc. Un travail d’une réelle intensité qui n’a pas à rougir de son mutisme, bien au contraire ce silence assourdissant en fait une œuvre moderne, très (trop) réaliste. Lorsque vous ouvrez Anhuman, vous rencontrez pour la première fois un monde sombre et décrépit, lorsque vous le fermez, vous êtes bouleversé par tant de génie ! L’écologie est importante pour toute vie sur Terre et ce titre toulousain est le cri d’alarme qu’il serait vain de minimiser ou d’étouffer. La nature est en colère et gronde, écoutons-la !
Pour en découvrir plus sur Ahnuman, la maison d’édition en coulisse ou encore son auteur, plongez dès à présent dans notre interview exclusive avec Clovis Salvat.
Interview avec Clovis Salvat
Journal du Japon : Bonjour et merci de prendre le temps de répondre à quelques questions. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Quel a été votre parcours professionnel et qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir éditeur ?
Clovis Salvat : Bonjour, je me présente, Clovis Salvat, je suis éditeur de formation depuis une dizaine d’années. J’ai fait un BTS édition spécialité fabrication de 2014 à 2016, j’ai travaillé comme éditeur à la sortie de mes études (par des stages chez des éditeurs de mangas comme IMHO ou Glénat) ou en CDI chez Third Éditions. J’ai aussi travaillé comme imprimeur et bibliothécaire. Je suis un des trois associés à l’origine de Raion Éditions, mes domaines de compétences chez Raion regroupent la veille éditoriale, le suivi éditorial et les relations presse.
Ce qui m’a poussé à devenir éditeur est une passion profonde pour la culture « graphique » et surtout le travail d’accompagnement des artistes.
Je tiens à présenter les deux autres associés de Raion Éditions :
Octave Ly (qui a été auteur, imprimeur et graphiste), s’occupe de la partie fabrication (tout le travail autour du livre) et est notre graphiste.
Arthur Var (qui a été assistant administratif pour l’audit, et chargé de marketing et de communication chez Deloitte, cabinet de commissariat aux comptes), est le responsable administratif et financier au sein de la structure.

Avez-vous des affinités avec le monde du manga ? Avec le Japon ? Quelles sont vos œuvres favorites ?
J’ai toujours été fasciné pour la culture japonaise comme bon nombre de petits Français, l’impact du travail de Hayao Miyazaki ; la « Poké-mania » des années 2000 ou encore la découverte d’Akira Toriyama et Eiichirô Oda ont façonné mes goûts et donné envie de découvrir plus en détails des pans entiers de la culture japonaise.
J’ai beaucoup d’œuvres fétiches mais je vais en citer 3 qui trouvent particulièrement grâce à mes yeux : Akira de Katsuhiro Ôtomo, Ki-itchi de Hideki Arai et pour terminer, JoJo’s Bizarre Adventure de Hirohiko Araki.
Pouvez-vous nous parler davantage de votre maison d’édition ? Avez-vous eu des difficultés particulières pour négocier avec les ayants droit ?
Nous sommes une maison d’édition qui part du postulat que la culture manga s’est mondialisée et qu’il existe des foyers créatifs dans le monde entier. Notre vision éditoriale est de créer des ponts entre les différents foyers. Nous faisons de l’achat de droits et de la création originale dans des collections thématiques (niches éditoriales). Par exemple pour 2026, nous éditons deux titres au sein d’une collection « Seinen muet & animaliste » : un titre français, Anhuman par Yvan Narfez, et un titre hongkongais, Lullaby of the Untamed par Hun Cheng et Toe Yuen.
Concernant Hong Kong, c’est très fluide de travailler avec eux, en tant que jeune structure, il faut convaincre mais une fois cette étape passée, ça devient un réel plaisir de travailler avec les éditeurs hongkongais. Nous discutons aussi avec Taïwan et le Japon en ce moment pour des futurs achats de droits en 2027 et 2028.
La vraie contrainte pour un jeune éditeur à mes yeux est surtout d’avoir un diffuseur distributeur qui va défendre vos titres de son mieux chez les libraires. On a eu la chance de pouvoir signer avec Harmonia Mundi qui s’occupe des catalogues de IMHO, Huber Éditions et anciennement, du Lézard Noir.

Comment appréhendez-vous le marché actuel du manga ? Le trouvez-vous saturé ou pensez-vous au contraire que l’édition a encore de beaux jours devant elle ?
Le marché actuel est surchargé et en crise mais ça peut autant être un handicap qu’une force, cela oblige à repenser le modèle et la stratégie éditoriale. Nous avons au cœur de notre stratégie deux axes de différenciation :
1. Une réelle volonté d’implantation locale, nous sommes de Toulouse et nous souhaitons exister localement et faire vivre la chaîne du livre au niveau local ;
2. Faire un maximum de médiation autour de nos livres lors d’événements (conférences en bibliothèques, dédicaces et salons), dynamiser la création francophone et revaloriser le « circuit court » créatif.
Une rapide présentation parfaite. Avec le 1er tome déjà sorti, deux questions viennent tout de suite en tête : pourquoi avoir choisi Anhuman comme fer de lance de votre maison d’édition ? Et pourquoi un titre sans dialogues ?
Anhuman est un titre que nous voyons se construire depuis quatre ans, j’ai aussi une maison d’édition associative appelée Doryphores Éditions qui édite un magazine / fanzine qui s’appelle Ancre. Anhuman est né il y a quatre ans dans les pages d’Ancre. Lorsque nous avons défini la ligne éditoriale de Raion, nous sommes partis sur cette volonté de foyer créatif mondialisé. La découverte de Lullaby of the Untamed et l’écho culturel que nous retrouvions dans Anhuman nous a convaincu de sortir ces deux titres en 2026.
Nous avons décidé de commencer par sortir Anhuman car Yvan étant un auteur français, il pouvait venir défendre le projet et commencer à créer un lien fort avec son public.

Le choix du manga muet s’inscrit dans l’héritage d’œuvres comme Gon de Masashi Tanaka, le silent manga est assez courant au Japon et fait même l’objet de concours prestigieux (Silent Manga Audition). C’était une contrainte qu’Yvan voulait s’imposer, de réussir à raconter son histoire uniquement par le découpage et le dessin pur. Cette contrainte est vite devenue une force et nous a convaincu du potentiel du projet.
L’écologie est clairement centrale dans cette œuvre. Est-ce une des valeurs que Raion voudrait mettre en avant dans de futurs titres également ?
L’écologie est, en effet, le cœur du propos d’Anhuman, cela vient directement d’Yvan, il est très sensible aux questions climatiques et écologiques et il a pensé son œuvre comme une catharsis, un vengeur écologique qui vient solder les comptes avec l’Humanité.
Tous nos titres ne parleront pas de la question écologique mais nous avons pour volonté de permettre aux artistes de traiter les thèmes qui leur tiennent à cœur. Nous aurons sûrement d’autres œuvres aussi engagées et d’autres plus légères.
Cela impacte-t-il la production de vos mangas ? Qu’en est-il du choix du papier, recyclé ou non ? Et que pensez-vous du pilonnage ?
Oui, le sujet écologique nous questionne profondément. L’édition est un modèle industriel très polluant, et nous privilégions au maximum des circuits courts et des imprimeurs locaux. Par exemple, Anhuman a été imprimé à Toulouse chez Messages, un imprimeur certifié ISO 9001 (management de la qualité) et ISO 14001 (management environnemental : réduction des impacts comme l’énergie, les déchets et les émissions, avec suivi et progrès mesurés). Messages participe aussi au programme La Clairière des Livres : pour chaque titre imprimé, un arbre est planté dans une forêt dédiée.
Nous n’avons pas opté pour du papier recyclé en raison de contraintes budgétaires – notre priorité reste d’offrir des mangas abordables. Mais nous appelons de nos vœux que le recyclé devienne la norme.
Le pilonnage est une aberration et nous ferons en sorte de ne pas pilonner chez Raion en étant attentifs à nos tirages, nous ferons en sorte de ne pas « surproduire » pour éviter de pilonner. Et si jamais nous avons trop de stock d’exemplaires abîmés, nous les donnerons à des organismes comme Emmaüs ou Recyclivre.
Depuis tout à l’heure, nous ne parlons que de votre 1er titre, un manga français, Anhuman, sans avoir mentionné son auteur : Yvan Narfez. Comment avez-vous découvert son travail ? Est-ce que vous aviez déjà en tête son nom lors du lancement de Raion ?

Yvan est un artiste que nous suivons depuis maintenant huit ans, nous nous sommes rencontrés chez des amis et nous avions parlé de nos projets, je lui avais parlé de Doryphores Éditions et du projet Ancre et il m’avait parlé de son projet de l’époque : Nero (que vous pouvez toujours lire sur son Mangadraft). J’ai eu un vrai coup de cœur artistique pour son travail, il avait une hybridation des genres qui m’a tout de suite fasciné en tant que lecteur et éditeur.
Effectivement nous avions son nom en tête lors de la création de Raion, il cochait toutes les cases de ce que nous souhaitons impulser avec notre structure : un artiste local avec une proposition manga unique qui sort des sentiers battus et une appétence pour la médiation culturelle. Et personnellement, c’est une personne en qui j’ai une profonde confiance et à qui je porte une amitié solide.
Y a-t-il d’autres auteurs français que vous voudriez éditer ?
On a pas mal de profils qui nous ont tapé dans l’œil, je ne peux pas dire grand-chose car rien n’est signé, mais on peut garantir au moins une signature d’artiste français (et même toulousain) en 2027 et une autre en 2028.
Pour donner deux noms, Raphaëlle Marx, l’autrice de Debaser (Label 619) et aussi Nina Hayer, dessinatrice des contes d’Externam (Ankama), on est tous fans de leurs travaux dans l’équipe. Ce sont des artistes avec qui on adorerait travailler.
Revenons-en au manga. Cette œuvre purement visuelle nous entraîne dans un monde où l’humain ne cesse de décimer la faune animale. Et alors surgit un hybride qui vient protéger la nature. Est-ce qu’Anhuman représente l’équilibre qui doit être respecté ?
Dans la culture hindoue, un avatar est une incarnation (sous forme d’animaux, d’humains, etc.) d’un dieu, venu sur Terre pour rétablir le dharma, sauver les mondes du désordre cosmique engendré par les démons. Anhuman est en quelque sorte l’avatar de la colère de mère Nature.
Ce manga est clairement un pamphlet écologique. Pensez-vous qu’il puisse aider les Français à mieux appréhender la souffrance animale et à respecter la nature ?
Je pense que la prise de conscience passe souvent par les œuvres culturelles, elles permettent de se questionner sur notre vision du monde. Anhuman est une œuvre radicale qui ne ménage pas les lectrices et lecteurs. Nous n’aurons jamais la prétention de faire de notre manga un axe de politisation mais je crois que chacun trouvera sa grille de lecture dans Anhuman. Une fois publiée, l’œuvre appartient autant à l’auteur qu’au public.
Selon vous, mis à part l’absence de dialogue, qu’est-ce qu’il faudrait retenir d’Anhuman ?
Il est possible de prendre des risques éditoriaux et de rencontrer son public. Vive la prise de risques !
Plus concrètement, beaucoup de mangas ont tendance à s’uniformiser pour tenter d’atteindre l’eldorado des ventes des gros blockbusters shônen. Cela enferme beaucoup d’autrices et d’auteurs dans un carcan qui bride la créativité. Je pense qu’il faut laisser de l’amplitude aux artistes tout en les accompagnant au mieux dans le processus. C’est une culture très présente dans la BD indé et je trouve que cela donne plus de sens à notre métier.
Après la publication de son premier manga, quels sont les futurs projets de Raion ? Allez-vous proposer des titres non français ? Peut-être une petite exclusivité ? Avez-vous commencé à rechercher de potentiels traducteurs ?
En 2026, nous allons proposer un autre titre, le manga Lullaby of the Untamed par Hin Cheng et Toe Yuen, une œuvre muette et animaliste qui est une œuvre jumelle et une variation culturelle de ce que propose Anhuman. Un vrai coup de cœur de toute l’équipe.

Nous lançons par ailleurs le financement participatif le 29 mars via une campagne Ulule.
Nous avons commencé à démarcher des traducteurs avec qui nous aimerions travailler pour nos prochains titres.
Nous voulons développer le catalogue de manière contrôlée et je peux vous annoncer qu’en 2027, nous publierons quatre titres :
– Une création française ;
– Un manga one-shot dans la collection « Horreur » ;
– Un manga one-shot dans la collection « Iyashikei » ;
– Un manga en cours de négociation actuellement.
Nous vous laissons le mot de la fin.
Merci beaucoup pour cette interview, nous sommes des lecteurs réguliers de Journal du Japon et c’est un honneur pour nous d’être présents dans vos colonnes. Longue vie à votre magazine.
Merci pour ces quelques mots qui font plaisir et pour votre temps !
Raion Éditions, petite maison d’édition toulousaine, est loin d’avoir fini de vous surprendre. Avec ses titres atypiques et prometteurs, elle a décidé de se démarquer de la concurrence en proposant des artistes méconnus aux messages forts et frappants. Une très belle initiative qui, nous l’espérons, se pérennisera dans la temps. Si vous voulez les soutenir, foncez sur leur Ulule et achetez en masse. Nous chez Journal du Japon, nous sommes déjà conquis !
